Pour résoudre un problème national

From Our Archives – A Glimpse into 1961

Tout dépend de notre tolérance

Par Philippe Forget

S’il est impensable que le litige qui divise les Mauriciens au sujet du contrôle des naissances ne puisse être réglé, il est au moins inconcevable que la solution du litige puisse jamais s’obtenir par une conversion de tous à une commune conviction.

C’est pour avoir placé le problème dans le cadre d’un débat d’opinion que la perspective en a été temporairement faussée. Il ne saurait y avoir de débat là où le critère demeure la conscience et l’orientation religieuse, au plus intime de chacun de nous. Par contre, placé dans le cadre qu’il n’aurait jamais dû quitter, celui de la liberté de conscience et de la tolérance confessionnelle, le contrôle des naissances devra assurément, comme le divorce, prendre la place qui lui est due dans la structure de la société.

Il convient, tout d’abord, de rappeler les faits qui situent le problème.

L’accroissement de la population Grâce à un taux de natalité des plus élevés du monde, 38.5 par 1000 habitants en 1959, la population de l’île Maurice augmente actuellement de 3 % par an. Alors que pour la période de 20 années, 1925-1945, elle n’avait augmenté que de 25 000 âmes (400 000 à 425 000), l’accroissement pour la seule année 1959 a été de 17 000 âmes. Au taux d’accroissement actuel voici les chiffres que la mission Titmuss prévoit pour l’avenir :

1959 – 630 000
1982 – 1 365 000
2000 – 3 000 000

Ceux d’entre nous qui ont aujourd’hui moins de 20 ans connaîtraient vraisemblablement une île Maurice où la densité moyenne de la population dans toute l’île atteindrait 4 000 par mille carrés. Rappelons que la densité de la population en France est de 75 par mille carrés, en Inde de 300 par mille carrés. Alors, écrit le Professeur Titmuss, l’île Maurice ne sera qu’un « vaste camp de concentration ».

Diminution du Revenu par Tête d’Habitant

Grâce à une disparité grandissante entre le Revenu National et la Population, le revenu par tête d’habitant n’a cessé de diminuer depuis 1953.

Voici les Chiffres:

                    Revenu                Revenu par tête              

                    national               d’habitant

                    Rs (million)         Rs

1953           604                        950

1954           599                        925

1955           618                        915

1956           647                        903

1957           662                        868

1958           666                        836

Ainsi, au cours de ces 6 années, bien que le Revenu National ait augmenté de 10 %, le Revenu par tête d’habitant a diminué de 12 %.

Expansion économique future

Au taux d’accroissement actuel de la population on ne peut concevoir que, dans un petit pays aussi dépourvu de richesses naturelles que le nôtre, l’expansion économique future puisse jamais être adéquate pour maintenir le présent revenu par tête d’habitant.

Pour seulement maintenir le revenu par tête d’habitant au niveau déplorablement bas où il se trouve aujourd’hui il faudrait en effet que d’ici l’année 1982 le Revenu National soit doublé, et, d’ici l’année 2000, quintuplé. Une telle majoration est, nul ne l’ignore, irréalisable.

Ces faits demeurent. Nul ne peut leur échapper. Nier leur existence ou travailler à les cacher à la conscience publique constituerait une action déroutante de mauvaise foi.

D’autre part, il y a une relation inévitable entre le revenu par tête d’habitant et, non seulement les conditions matérielles, mais aussi la teneur esthétique, morale et spirituelle de l’existence. Le Minimum Vital, et le progrès Esthétique, Moral et Spirituel de la population mauricienne ne peuvent donc s’obtenir sans une stabilisation de cette population.

Et enfin, puisque d’une part, l’émigration de notre surplus de population s’avère irréalisable aux émissaires mauriciens (tant politiques que religieux) et que, d’autre part, sauf cataclysme non souhaitable, le taux de mortalité actuel (le plus bas jamais atteint dans l’histoire du pays) ne saurait augmenter, la stabilité de la population dépend donc uniquement de la réduction du taux de natalité. Cette réduction peut s’obtenir par les moyens suivants : –

1. Retarder l’âge de la nuptialité

2. Réduire la fréquence des naissances illégitimes

3. Espacer les conceptions des couples mariés.

L’importance de l’âge de la nuptialité et celle des naissances illégitimes peut s’illustrer par des chiffres.
En 1959, pour chaque 1000 mariages contractés dans la population dite générale, 16 hommes et 316 femmes étaient âgés de moins de 21 ans.
Pendant la même année, 1959, des 1339 mariages enregistrés parmi la population dite générale, 234 (c’est-à-dire 18 %) rendaient légitimes des enfants nés avant le mariage.
Le nombre d’enfants affectés était de 557 (2.4 enfants par mariage en moyenne).

Pour la section de la population de descendance indienne les statistiques sont incomplètes du fait qu’en dépit de l’Indian Marriage Ordinance de 1912 une proportion importante de mariages sont célébrés religieusement sans enregistrement civil. Le recensement de 1952 donne toutefois une idée plus complète en ce qui concerne l’âge de la nuptialité lorsqu’il démontre que 40 % des Mauriciennes âgées de 15 à 19 ans vivaient en union soit religieuse, soit civile ou consensuelle.

On sait aussi que la mission Titmuss considère l’avenir de l’île Maurice comme indescriptiblement sombre à moins que les familles mauriciennes n’acceptent volontairement de se limiter à 3 enfants par famille en moyenne.

Les moyens visant à réduire le taux de natalité concernent les hommes et les femmes de Maurice. Eux seuls peuvent les prendre. Sans leur décision d’étendre la pratique d’un ou plusieurs de ces moyens le taux de la natalité ne baissera pas, le revenu par tête d’habitant n’augmentera pas, le Minimum Vital ne sera jamais réalisé, le Progrès Moral, Spirituel et Esthétique du Mauricien sera indéfiniment arrêté.

On remarquera qu’aucune de ces mesures n’est praticable, sans la décision prise par les couples dans l’intimité de leur vie privée, une décision incontrôlable, inattaquable, prise par eux, parce que, selon eux, la mesure est nécessaire, louable, permise. Cette décision devrait être le résultat de la considération impartiale des faits, des conseils librement recherchés sur les plans économiques, philosophiques ou religieux et, en dernier ressort, du jugement de chaque mauricien et de chaque mauricienne adulte, selon sa religion, sa conscience, son intelligence et son sens du devoir.

Libre aux couples de consulter qui ils voudraient, d’accorder l’importance relative que leur dicte leur conscience aux divers aspects du problème, mais ce dont chacun digne d’être humain ne peut accepter de se passer c’est du respect d’autrui pour sa décision. Pas de respect d’autrui pour votre décision si vous n’êtes pas prêt à respecter la décision d’autrui.

Pas la tolérance de vos compatriotes pour votre décision, prise d’après votre conscience, en face du problème, si vous le premier, vous n’êtes pas prêt à tolérer la décision d’autrui prise d’après sa conscience et avec autant de bonne foi que vous y avez mis vous-même.

Rien d’autre que la tolérance et le respect de la décision d’autrui ne peut être exigé de chacun. Rien d’autre. Mais rien de moins.


Mauritius Times ePaper Friday 17 April 2026

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