“Never say ‘never’ in politics !”

Interview: Lindsay Rivière, Journaliste

‘une alliance avec PravindJugnauth… n’est à exclure ni pour le PTr ni pour le camp Bérengiste’

* ‘Le monde change, le pays change, ses mœurs politiques changent aussi. Il y a aujourd’hui moins de fanatiques politiques’

* ‘Le gouvernement doit, de toute urgence, planifier un avenir difficile. Le “business as usual”, ce serait de la folie’


Le paysage politique mauricien traverse une zone de turbulences inédite. Alors que l’Alliance du Changement semblait porter les espoirs d’une transition stable, le pays assiste, stupéfait, à un scénario que peu auraient osé prédire : la démission de Paul Bérenger du gouvernement, son départ du MMM et la défection de ses plus fidèles lieutenants.

Pour décrypter les coulisses de cette rupture historique entre Paul Bérenger et Navin Ramgoolam, Lindsay Rivière, fin observateur de la vie politique, livre une analyse percutante des enjeux actuels. Il explore les ondes de choc qui menacent de redéfinir les équilibres jusqu’en 2029, examine l’hypothèse d’une troisième voie et s’interroge sur l’avenir d’un MMM désormais orphelin de sa figure tutélaire.


Mauritius Times : Auriez-vous pu imaginer une telle fin : la démission de Paul Bérenger du gouvernement, suivie de sa démission du MMM et de l’abandon par ses lieutenants les plus fidèles durant des décennies à ce stade de son long parcours?

Lindsay Rivière : Je ne pensais pas que le différend entre Paul Bérenger et Navin Ramgoolam, puis avec son propre parti, interviendrait aussi tôt dans le mandat soit après 15 mois seulement, comme en 1995. Je songeais à tort qu’avec un tel mandat, traduisant un immense désir populaire de changement, les responsables de l’Alliance se seraient crus obligés envers le peuple de travailler ensemble, de produire des résultats, en mettant en sourdine leurs différends. Ils nous avaient assuré pouvoir travailler ensemble en invoquant leur âge avancé et leur “Sagesse accrue”. Nous avons été trop optimistes et un peu naïfs. Chassez le naturel, il revient au galop !

C’était, en effet, compter sans Paul Bérenger : sa proverbiale impatience, son autoritarisme débordant, son impulsivité, son caractère impossible, ou encore sa fixation sur le rapport de forces permanent et la place future de son parti et de sa fille. C’était aussi compter sans la lenteur exaspérante de Navin Ramgoolam à faire bouger les choses, sa volonté d’un règne sans partage, son désir d’avoir le dernier mot sur tout et sa manie de frustrer tous les autres pour mieux dominer le jeu politique.

Chacun des deux leaders, dans toute cette affaire, porte sa part de responsabilité. C’est pourtant Bérenger qui a dégainé et tiré le premier, en critiquant systématiquement et publiquement des domaines relevant du Premier ministre (Air Mauritius, la Police, la lutte contre la drogue et la corruption, les nominations, le port, etc). Même s’il a raison sur de nombreux points, Bérenger aurait bien pu et aurait dû continuer à agir de l’intérieur du gouvernement, insister pour des changements de cap au lieu de sortir de la maison et lancer maintenant des pierres sur l’édifice.

Il faut aussi regarder au-delà des frustrations de Bérenger. Ce qui se passe depuis novembre est le fruit d’un repositionnement calculé de Bérenger devant une dégradation nette de la position du gouvernement et du pays (économie essoufflée, prix, mécontentement populaire, etc.)

Tout ceci arrive au plus mauvais moment possible pour Maurice, alors que le monde vit une période de grande turbulence et pourrait connaître une profonde récession économique, ce qui s’ajoutera à nos difficultés actuelles.

* Dans quelle mesure le désaveu de ses fidèles collaborateurs a-t-il scellé la perte de contrôle de Paul Bérenger sur le cours des événements ? Doit-on l’imputer à l’usure de son leadership ou au calcul pragmatique de presque l’ensemble de ses lieutenants qui l’ont abandonné ?

Ce n’est pas l’usure du pouvoir qui détermine les positionnements actuels, mais, d’une part, c’est le caractère des uns et des autres qui gèrent mal leurs rapports et, d’autre part, des calculs cyniques qui vont désormais rebattre toutes les cartes politiques.

Voyons d’abord les facteurs subjectifs. Bérenger et Ramgoolam sont de nature différente, et il est maintenant clair que ces deux leaders ne pourront jamais travailler ensemble.

Paul Bérenger est fondamentalement un homme d’Opposition. Il est un Guerrier dans l’âme. Ce qu’il aime, c’est surtout la conquête du pouvoir mais pas nécessairement l’exercice et la gestion du pouvoir. Une fois une citadelle conquise et un objectif atteint (comme renverser les régimes de Sir Seewoosagur ou de Sir Anerood et PravindJugnauth), il s’en va conquérir d’autres citadelles.

D’autre part, il déteste l’impopularité, et il panique un peu en voyant monter la colère populaire. Tous ses départs de différents gouvernements ont toujours coïncidé avec des périodes de grandes tensions affectant leur popularité.
Paul Bérenger est aussi un perfectionniste, un « Type A personality » :impatient, irritable. Il veut toujours danser plus vite que la musique, voir des résultats immédiats, sans bavure. Il ne tolère pas l’inefficience, la faiblesse et les limites des autres. Or, les autres sont comme ils sont, et ils n’ont pas à subir son diktat.
Il insulte facilement, s’excuse et pardonne peu, et bouscule tout le monde; il ne respecte pas vraiment le style et le fonctionnement des autres. C’est la raison pour laquelle il a perdu autant d’excellents lieutenants, qui n’estiment pas avoir à être des béni-oui-oui ou des faire-valoir.

Paul Bérenger aime bien Navin Ramgoolam comme un ami personnel mais veut voir Navin se comporter et agir comme lui: dans la précipitation. Or, le PM, lui, prend son temps, laisse mûrir les choses et a la patience du fermier qui sème, arrose, attend et récolte plus tard le fruit de son travail. Bérenger prend des risques, Navin est allergique au risque et méfiant comme un loup.

Ces deux hommes ne peuvent pas travailler ensemble. C’est l’évidence même, et il faut que le pays intériorise cette donnée essentielle.

En faisant alliance avec le PTr, Bérenger entre dans ce partnership les yeux grands ouverts et accepte d’être le ‘Junior Partner’ mais ensuite il n’assume pas ce statut. Il estime avoir toujours raison et veut que tout le monde se plie à son agenda. Voilà, au fond, pourquoi il se retrouve aujourd’hui à 81 ans sans amis, sans alliés.

J’ai toujours pensé, tout en l’admirant personnellement pour son parcours et la force de ses principes, que Bérenger manque d’intelligence émotionnelle et de jugement sur les gens et les choses.

Enfin, à côté de ces facteurs subjectifs, ne nous y trompons pas. Bérenger a un plan avec quatre objectifs :

(i) renverser aux prochaines élections le régime Ramgoolam-MMM;
(ii) créer un vaste Front Populaire avec plusieurs partis, mouvements et syndicats (son nouveau parti, Nando Bodha, Roshi Bhadain, Patrick Belcourt, Rama Valayden, Bruno Laurette et même RezistansekAlternativ si Subron, exaspéré de ne pas voir ses changements constitutionnels, décide lui aussi de partir, etc.) en fédérant toutes les oppositions extra-parlementaires et en surfant sur le mécontentement populaire actuel;
(iii) mettre sa fille Joanna sur orbite pour 2029, et
(iv) enfin ramener le MSM dans le jeu.

* En attendant qu’il mette son plan à exécution, qu’en est-il du MMM ? Sans le nom de « Bérenger » pour porter l’étendard du militantisme, le parti peut-il encore prétendre à une crédibilité institutionnelle ? Ou est-il condamné à n’être plus qu’une force d’appoint anonyme, vidée de cette identité singulière qui fit autrefois sa force ?

Paul Bérenger est une légende vivante. Il incarne le MMM à travers soixante ans de combat.Déjà avec lui, le MMM perdait, d’élection en élection, de sa force et de sa polarité, passant de 40 % dans les années 90 à 10-15 % aujourd’hui. Sans lui, le MMM aura beaucoup de difficultés à s’imposer et pourrait bien devenir dans quatre ans un « very junior partner » du Parti Travailliste et seulement un parti d’appoint, un peu comme le PMSD.

Remarquez que Navin Ramgoolam pourrait bien, à l’horizon 2029, se passer du MMM pour inviter Xavier Duval et le PMSD à revenir, ou encore tendre la main au MSM, comme en 2010. Never say “never” in politics !

* Pour revenir au plan de Bérenger dont vous parliez tout à l’heure, ne pensez-vous pas qu’avec sa démission du parti qu’il a cofondé, nous assistons peut-être au dernier chapitre de la longue carrière de Paul Bérenger ?

Il faut attendre encore un peu pour juger de l’action future de Bérenger. A 81 ans, il dit vouloir créer un nouveau parti, sans doute taillé à sa mesure et à celle de Joanna. Ça va être extrêmement difficile, compte tenu qu’en 2029, il aurait 85 ans, que beaucoup de militants MMM se seront déshabitués de lui, le blâmant pour ne pas être resté au gouvernement. Bérenger pourrait se retrouver coincé dans la lutte traditionnelle entre deux blocs. Mais les luttes à trois, la troisième voie, etc., sont des chimères à Maurice.

Paul Bérenger est encouragé par les siens, notamment par Joanna et l’aile Jeune du MMM à faire un ‘virage à Gauche’, à revenir vers des politiques plus progressistes. Or, l’idéologie n’a plus beaucoup de sens aujourd’hui. Tous les partis prônent plus ou moins les mêmes politiques économiques et sociales.

Le problème avec ce scénario de Front est que tous ceux-là ont leurs propres ambitions et pourraient ne pas vouloir se mettre au service des intérêts étroits de Paul et Johanna Bérenger. Enfin, à la manière dont Bérenger fonctionne et rompt ses alliances, certains pourraient ne pas être chauds à l’idée de travailler avec lui.
Il reste à Bérenger deux cartes à jouer pour rester au-devant de la scène : premièrement, redevenir rapidement le Leader de l’Opposition parlementaire, sans trop se soucier de ce que les gens disent ou pensent, et deuxièmement, démissionner du Parlement et provoquer une élection partielle où il se représenterait afin d’obtenir une légitimité nouvelle autour de son action et valider ainsi sa conduite.

S’il échoue, ce sera son crépuscule ; s’il gagne, ce sera un coup de tonnerre dans le ciel politique et beaucoup de choses changeront alors. Voyons voir son prochain ‘move’.

* Par ailleurs, comme vous le disiez tout à l’heure, un rapprochement avec le MSM ne peut jamais être totalement exclu à Maurice. Dans une configuration où l’Alliance du Changement ferait face à des difficultés majeures, la realpolitik pourrait pousser d’anciens adversaires à s’unir pour stabiliser un bloc de pouvoir. C’est tout à fait possible, n’est-ce pas ?

En effet, il y aura bien des repositionnements et de nouvelles alliances dans les années à venir, autant au Gouvernement que dans l’Opposition. Navin Ramgoolam, débarrassé de Bérenger, aura un vaste choix. La position du PMSD sera intéressante à suivre. Xavier Duval est toujours là où Bérenger n’est pas.

Par contre, une alliance avec PravindJugnauth et un MSM supposément « new look » purgé de ses éléments les plus controversables n’est à exclure ni pour le PTr (comme en 2010) ni pour le camp Bérengiste (comme en 2000-05). Avez-vous noté cette subite nostalgie de Bérenger pour la période MMM-MSM de SAJ et lui entre 2000 et 2005 ? Cette évocation n’est pas innocente. Elle semble même très louche.

Le test, à cet égard, sera la nomination du Leader de l’opposition. Si Bérenger renonce à ce poste au profit de Joe Lesjongard, président du MSM, cette hypothèse gagnera encore en crédibilité.

Dans de telles conditions, PravindJugnauth aurait tout intérêt à se défaire de ses « poids lourds » largement compromis pour projeter l’image d’un MSM réformé et repensé, avec en ligne de mire l’horizon 2029.

* Navin Ramgoolam a-t-il, lui aussi, cela dans ses cartes pour 2029 ?

Il est bien trop tôt pour l’évoquer. Si le Premier ministre n’a pas besoin du MSM pour les trois prochaines années, qu’en sera-t-il après ? Sait-on jamais ? Il pourrait fort bien envisager un amendement constitutionnel instaurant une Deuxième République, avec une présidence exécutive à la française et un poste de Premier ministre dévolu à un allié.

Enfin, je n’exclus nullement qu’avant 2029, Navin Ramgoolam invite Adrien Duval et le PMSD à rejoindre le gouvernement, tout en replaçant Xavier Duval dans le giron du pouvoir, surtout si Bérenger commence à lorgner du côté du MSM.

* Alors que l’incertitude plane sur la capacité de ce qui reste du MMM à réussir sa mutation vers une direction collégiale ou à se trouver un nouveau leader, les autres grandes formations, notamment le PTr et le MSM, se retrouvent elles aussi face à un impératif : repenser leur propre modèle de succession pour garantir leur pérennité. Voyez-vous ces partis entreprendre une telle démarche ?

Tout le monde va avoir à se repenser dans les prochaines années.

Ramgoolam aura 80 ans l’année prochaine et devra songer à sa succession au PTr. Le MSM aura à songer à la relève en éliminant l’équipe de 2019-24 par une vaste purge s’il veut rester dans le jeu, retrouver sa respectabilité et garder ses 25 % de l’électorat. Le MMM devra apprendre à survivre sans Bérenger. Le PMSD devra réfléchir à redevenir indispensable. Se repenser deviendra un impératif de survie et, dans ce cas, « the earlier the better! »

* La chute de Paul Bérenger offre une leçon majeure : tout leader politique, qu’il soit dans l’opposition ou Premier ministre, s’expose au risque d’être renversé non pas par des mécanismes constitutionnels, mais par une simple destitution au sein de son propre parti (Comité central ou Assemblée des délégués). C’est cette possibilité d’une destitution qui explique pourquoi le contrôle total sur l’appareil du parti devient, pour les leaders, une question de survie politique, ne pensez-vous pas ?

À Maurice, on a pratiqué pendant un siècle le culte du héros, mais cela va disparaitre.Hurler aux meetings, lever des drapeaux, courir derrière les voitures des leaders, passer des guirlandes au cou ne voudra plus rien dire demain. Le monde change, le pays change, ses mœurs politiques changent aussi.

Il y a aujourd’hui moins de fanatiques politiques, plus d’indécis (60 %). Les gens ne sont plus impressionnés par tout ce cinéma. Ils réfléchissent calmement, sont influencés par les réseaux sociaux, forment leur propre jugement. Le monde n’est plus au temps des grands leaders historiques. Il faut aujourd’hui convaincre calmement, avec respect et en pratiquant la proximité.

À cet égard, la politique mauricienne doit évoluer : le leadership ne peut plus être une garantie d’inamovibilité.

* Voyez-vous néanmoins dans le modèle du « leader suprême », qui définit la politique mauricienne depuis l’indépendance, un obstacle à l’émergence d’une nouvelle génération de politiciens ?

En tout cas, chacun espère voir les dynasties disparaître peu à peu du champ politique mauricien. De nombreux jeunes souhaitent entrer en politique, mais les anciens s’incrustent. La transition sera cependant difficile tant que les leaders contrôleront les finances des partis et que le vote à main levée restera la norme dans les assemblées.

* Vous avez évoqué auparavant un retour de PravindJugnauth et du Mouvement Socialiste Militant (le MSM) au-devant de la scène. Est-ce vraiment du domaine du possible ?

Tout est possible en politique à Maurice. Auriez-vous pu imaginer qu’après sa défaite totale de 1995, AneroodJugnauth serait revenu au pouvoir en 2000 et en 2014 ? Que Navin Ramgoolam, après 2014, reviendrait en 2024 ?

Combien de temps durera la traversée du désert pour PravindJugnauth ? Fera-t-il une purge au MSM pour se rendre de nouveau respectable ? S’il y parvient, n’oubliez pas que, malgré le 60-0, Pravind a réuni autour de lui plus de 25 % des voix en 2024. Je vois bien le MSM peu à peu réintroduire dans le débat politique d’ici 2029 le slogan « Mille fois Jugnauth » et promettre un retour aux pensions modifiées.

Mais je le dis de nouveau : attendons voir si Bérenger laisse le poste de Leader de l’Opposition à Joe Lesjongard, Président MSM mais ex-MMM. Ceci dira beaucoup de choses !

* En dernier lieu, la question cruciale pour le gouvernement de l’Alliance du Changement est désormais : “Whatnext?” L’heure n’est plus au “business as usual”. Le pays ne peut se contenter d’une gestion de routine, d’autant que des défis majeurs nous guettent, notamment l’escalade des tensions au Moyen-Orient, qui menace notre équilibre économique…

Le gouvernement devra faire face à de nombreuses difficultés, notamment la hausse des prix, la guerre au Moyen-Orient et les Rs 10 milliards liés au dossier des « Chagos Archipelago » partis en fumée…

Navin Ramgoolam a laissé percer quelques signes de découragement, notamment avec son récent aveu public que, s’il avait su, il aurait « presque préféré perdre les élections en 2024 ». Il s’est repris depuis.

Mais la guerre avec l’Iran et Paul Bérenger de nouveau dans la rue vont singulièrement compliquer la situation. Le gouvernement doit donc, de toute urgence, planifier un avenir difficile. Le “business as usual” , ce serait de la folie.

Un grand test attend désormais Ramgoolam. Comme on dit : « Leadership is grace under pressure! ».


Mauritius Times ePaper Friday 17 April 2026

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