“Le Best Loser System n’est pas parfait, mais il est un moindre mal”

Interview : Jean Claude de l’Estrac

‘Le BSL n’est pas un système communaliste. Il est au contraire un outil, plutôt symbolique, de la prise en compte par l’État de la diversité de sa population’

* ‘Un candidat aux élections est là où il est parce qu’il est ce qu’il est. Son identité, il le porte sur son front et non pas sur une fiche’

* ‘Les guerres sont la conséquence de la difficulté à gérer les différences, à respecter les identités, à assurer les droits des minorités’


Le débat sur le Best Loser System (BLS) et la déclaration communautaire des candidats revient hanter l’actualité politique. Pour Jean Claude de l’Estrac, le projet actuel du gouvernement s’apparente à un « bricolage » qui risque de créer des « humiliés » au sein des minorités, notamment la Population Générale. Entre la pression des alliés politiques et les impératifs constitutionnels de « représentation juste et adéquate », il dénonce l’hypocrisie du système actuel. Il propose un détour par le modèle singapourien pour sortir de l’impasse et nous met en garde : toucher aux équilibres de 1968 sans vision globale pourrait transformer nos identités sereines en armes redoutables.


Mauritius Times : Dans votre article sur la réforme électorale — et plus précisément sur le projet de l’actuel gouvernement — paru dans L’express mercredi dernier, vous expliquez avoir longtemps prôné l’abolition des déclarations identitaires par conviction nationaliste, avant de devenir plus prudent. Quel a été l’élément déclencheur, ce “moment de rupture”, qui vous a fait craindre qu’une telle réforme puisse produire des « humiliés » plutôt que des citoyens ?

Jean Claude de l’Estrac : Une réponse courte : c’est l’état du monde. Partout, dans toutes les contrées, des guerres meurtrières opposent des nations, divisent les citoyens d’une même société. Quand on cherche à en connaitre les causes, une évidence apparaît : les guerres sont la conséquence de la difficulté à gérer les différences, à respecter les identités, à assurer les droits des minorités. En clair, c’est l’intolérance à la diversité.

Je travaille sur un texte, provisoirement intitulé « Le communalisme et les identités guerrières » et j’ai consulté pléthore d’ouvrages sur la question. De la part de tous, le même constat formulé par l’écrivain franco-libanais Amin Maalouf : « Quand les identités sont meurtries, elles deviennent meurtrières ».

* En citant Amin Maalouf, craignez-vous que notre système électoral, s’il est mal réformé, ne transforme des identités culturelles sereines en « identités meurtrières » par simple sentiment de menace ou d’agression ?

Parfaitement ! C’est la loi de Murphy sur ce qu’on nomme une « unintended consequence » que les Français traduisent comme « la loi de l’emmerdement maximum ». Il y a dans le projet de réforme une volonté vertueuse de promouvoir le mauricianisme, de combattre le communalisme, mais je crains fort que certains aspects de la réforme ne provoquent, au contraire, des raidissements identitaires.

Je m’explique : dans sa transposition technique, la réforme qui concerne le Best Loser System (BSL) s’éloigne de l’obligation constitutionnelle de garantir une « fair and adequate representation » des quatre communautés reconnues. Si des candidats aux élections peuvent, à leur discrétion, ne plus déclarer leur appartenance communautaire, il devient impossible, statistiquement, de mesurer avec précision d’éventuelles sous-représentations communautaires.

Le moyen alternatif proposé, qui est de s’appuyer plutôt sur les résultats des élections depuis 1976, est injuste. Il pénalisera au moins deux communautés minoritaires, et plus particulièrement la General Population, déjà nettement sous-représentée au Parlement comme au Conseil des ministres.

Et franchement, à la réflexion, tout ça est d’une grande hypocrisie. Un candidat aux élections est là où il est parce qu’il est ce qu’il est. Son identité, il le porte sur son front et non pas sur une fiche.

* Si le communalisme transforme l’identité en arme, le Best Loser System est-il la source de ces tensions ou, au contraire, le bouclier indispensable pour empêcher que les identités minoritaires ne se sentent exclues et ne deviennent « guerrières » ?

Ma thèse est justement que le BSL n’est pas un système communaliste. Il est au contraire un outil, plutôt symbolique, de la prise en compte par l’État de la diversité de sa population, telle que reconnue par la Constitution, qui exige la juste représentation de chaque communauté à l’Assemblée nationale.

Je dis qu’il est d’ordre symbolique puisque la preuve a été faite que les parlementaires repêchés par le BLS deviennent des parlementaires comme les autres et non des représentants ethniques. À la fin, il est seulement une sorte d’assurance, et il rassure justement. Mais s’il est symbolique philosophiquement, il est obligatoire constitutionnellement.

* Vous qualifiez d’« absurde » la volonté de corriger une sous-représentation tout en supprimant le critère (la déclaration) qui la détermine. Le gouvernement est-il en train de vider le BLS de sa substance par un « bricolage » permanent sans oser l’abolir de front ?

Exactement, et cette fois encore pour des impératifs politiciens.

Il faut se rappeler que cette mesure avait été introduite en 2014 à travers un amendement à la Constitution, la Constitution (Declaration of Community) Temporary Provisions) Act. La formule avait été trouvée, un peu en catastrophe, pour répondre aux admonestations du Comité des droits de l’homme des Nations unies, sollicité par le parti Resistans ek Alternativ, qui avait estimé que le pays avait le choix entre l’actualisation du recensement de 1972 ou trouver un nouveau system électoral aucunement basé sur les communautés.

C’est en attendant ce nouveau système électoral, et uniquement pour les élections de 2014, que cette formule bâtarde a été conçue. On veut maintenant pérenniser une formule qui est injuste, arbitraire, discriminatoire.

À la fin, je me suis dit le mieux est l’ennemi du bien. Le BSL n’est pas parfait, mais il est un moindre mal.

* Pourquoi, selon vous, le gouvernement choisit-il de traiter la classification des candidats en urgence, tout en renvoyant la réforme électorale globale et le rapport des consultations publiques à plus tard ? Est-ce une manœuvre politique liée au prochain calendrier électoral ?

Si mes informations sont exactes, le Premier ministre est sous pression de son allié Resistans ek Alternativ, qui commence à ruer dans les brancards, et qui demande la prise en compte d’une de ses exigences électorales. Mais je n’ai pas le sentiment que toutes les conséquences de cet amendement ont été correctement évaluées, et je ne vois pas l’urgence d’une réforme partielle.

À titre personnel, je doute d’ailleurs que les consultations publiques nous apportent quoi que ce soit de nouveau, au-delà de ce que nous savons déjà après la présentation de tous les rapports d’experts électoraux que nous collectionnons depuis des décennies.

* Il existe le sentiment que le First-Past-The-Post favorisant la majorité, on risque, en supprimant les déclarations communautaires, d’aboutir à un Parlement qui ne reflète plus la diversité réelle du pays. Quels sont les obstacles juridiques majeurs que la Commission électorale pourrait opposer à ce projet ?

C’est effectivement le risque. La Constitution est on ne peut plus claire : le pays est composé de quatre communautés. Ces communautés ont droit à une « fair and adequate » representation à l’Assemblée nationale. C’est dans ce but que le BLS a été institué pour corriger, éventuellement, des déséquilibres qui pourraient naître du scrutin uninominal à un tour, le First-Past-The-Post (FPTP).

Historiquement, l’on a pu constater que ce FPTP assure adéquatement la représentation de la communauté majoritaire et que les communautés minoritaires ont pu bénéficier, plus ou moins, d’une fair representation grâce au BLS.

Le Bureau du Commissaire électoral et la Commission ont la grande responsabilité de faire respecter techniquement cette obligation constitutionnelle telle que stipulée dans la section 5(8) qui reste en vigueur.

* Au vu de votre expérience, comment garantir que la Constitutional Review Commission ne soit pas un simple « outil politique » ? Et, quelle institution mauricienne a, selon vous, le plus besoin d’être « sauvegardée » ou modernisée par cette instance ?

Par expérience, j’ai appris, depuis longtemps, que ce sont les hommes qui font les institutions. Pour l’essentiel, le pays possède toutes les institutions nécessaires à son bon fonctionnement même s’il est vrai que certaines méritent d’être dépoussiérées.

Ce dont nous avons désespérément besoin, c’est la disparition du clientélisme politique et la contribution de gens véritablement compétents et indépendants. Cette promesse nous a été faite par l’Alliance du Changement. Elle tarde à se matérialiser.

* Vous remettez en question la suffisance d’une simple majorité parlementaire pour engager de telles réformes, susceptibles de provoquer des bouleversements majeurs. Plaidez-vous pour qu’un projet touchant aux fondements de la nation soit soumis directement au vote des Mauriciens par voie de référendum ?

Non, je ne critique pas le fait que la majorité parlementaire exerce ses droits. Je vais provoquer des cris de putois, mais je ne crois pas aux vertus de la foule. Et si les réseaux sociaux sont le reflet de la culture mauricienne, il vaut mieux se faire flinguer. Les parlementaires ont mandat de décider en notre nom, qu’ils assument leurs responsabilités.

* En comparant 1968 à aujourd’hui, parachevons-nous l’œuvre des fondateurs ou sommes-nous en train de détruire, par ignorance, un équilibre qu’ils ont mis des décennies à bâtir ?

Même si le contexte de l’introduction du BLS était très différent — dans un pays en devenir, extrêmement fragmenté électoralement et ethniquement, et face aux perspectives incertaines de l’indépendance — le système électoral décidé à la Conférence de Lancaster House de 1965 se voulait une garantie de la représentativité de chaque communauté en vertu de son poids démographique.

Cette formule a plutôt bien servi la nation, sauf sur le plan politique, la distorsion que le FPTP a provoqué à plusieurs reprises par les sinistres 60-0. C’est cela qui doit être corrigé par l’injection d’une dose de proportionnelle dans le système ou tout autre mécanisme de type singapourien pour garantir, en toutes circonstances, une juste représentation politique et communautaire.

* Vous affirmez que si vous étiez « aux affaires », vous choisiriez le modèle de Singapour. Pourquoi cette approche de représentation proportionnelle et de personnalités non-partisanes vous semble-t-elle plus apte à garantir la stabilité que le modèle mauricien actuel ?

Je me base sur les résultats obtenus par Singapour en matière de coexistence pacifique. C’est un État plus petit que Maurice qui compte 5 millions d’habitants — des Chinois, des Malais, des Indiens. Je vous donne un exemple de ce que l’État singapourien est prêt à faire pour assurer la juste représentation et la bonne entente entre les communautés : pour assurer la cohésion du pays, le Housing Development Board singapourien pousse la règle jusqu’à s’assurer que des étages des ensembles immobiliers soient systématiquement occupés par des familles d’origines diverses.

Sur le plan électoral, leur système me semble ingénieux. Il est, comme ici, basé sur le FPTP mais doublé d’un Non-Constituency Member of Parliament, variable qui garantit un nombre minimum de sièges à l’opposition. Et puis, à l’opposé de la pratique clientéliste mauricienne, la Constitution singapourienne prévoit la nomination de personnalités non-partisanes sur une base essentiellement méritocratique. On peut rêver !

* Votre prochain ouvrage, intitulé ‘Le Communalisme et les Identités Guerrières’, semble souligner un enjeu de société actuel. Considérez-vous cela comme une invitation faite aux responsables politiques à privilégier la recherche d’un socle de valeurs communes plutôt que l’exploitation des replis identitaires ?

A vrai dire, au bout de trois siècles de cohabitation sur notre petite parcelle de terre, on peut estimer que notre société est effectivement une mosaïque tenue par le ciment de valeurs partagées.

Tous les Mauriciens sont attachés aux valeurs de la démocratie, tous célèbrent la liberté d’expression, tous sont respectueux des diversités ethniques et religieuses, tous prônent la justice sociale.

Il y a quelques brebis galeuses qui sévissent, on connait leurs noms et leurs prénoms.


Mauritius Times ePaper Friday 1 May 2026

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