La France abroge enfin le « Code Noir » de l’époque coloniale

Eclairages

Par A. Bartleby

Près de deux siècles après l’abolition définitive de l’esclavage en 1848, un vestige juridique particulièrement sombre de l’histoire coloniale française vient d’être définitivement rayé des textes de loi. L’Assemblée nationale française a voté, hier, à l’unanimité (254 voix contre 0) l’abrogation symbolique du Code Noir. Ce décret de 1685, signé par le roi Louis XIV pour régir la vie des esclaves dans les colonies, définissait légalement certains êtres humains comme des biens meubles.

L’article 44 du Code noir déclarait explicitement que les personnes réduites en esclavage étaient des « biens meubles », pouvant être achetés, vendus, saisis ou légués au même titre que du bétail ou des outils de production. P – Luxe Infinity Afrique

 

L’atmosphère était lourde et chargée d’émotion au Palais Bourbon lorsque les députés ont voté ce texte officiel, mettant ainsi fin à une disposition qui n’avait, en réalité, jamais été formellement abrogée par le Parlement.

Des larmes et une confrontation brute avec l’Histoire

Au cours des débats, les prises de parole ont exposé à vif des blessures générationnelles. Le député Steevy Gustave, dont les ancêtres ont été réduits en esclavage en Martinique, n’a pu retenir ses larmes à la tribune.

« Nous ne sommes pas des descendants d’esclaves », a évoqué le parlementaire en pleurs. « Nous sommes les descendants d’êtres humains nés libres, puis réduits au pire — réduits à l’esclavage. Aucun vote ne pourra réparer à lui seul des siècles de vies brisées. »

Le texte initial du Code Noir comprenait 60 articles d’une violence extrême. L’article 44 déclarait explicitement que les personnes réduites en esclavage étaient des « biens meubles », pouvant être achetés, vendus, saisis ou légués au même titre que du bétail ou des outils de production. Les esclaves qui tentaient de s’enfuir s’exposaient à des châtiments corporels barbares : le marquage au fer rouge, l’amputation des oreilles, voire la peine de mort. De plus, la parole juridique d’un esclave n’avait aucune valeur face aux tribunaux coloniaux.

Max Mathiasin, député de la Guadeloupe et initiateur de cette proposition de loi, a confié qu’il possédait des copies de ce texte chez lui sans savoir qu’il figurait toujours techniquement dans les recueils juridiques français. Pour lui, ce vote représente une façon de « restaurer l’humanité de nos ancêtres » face à une République dont la devise affiche fièrement Liberté, Égalité, Fraternité.

Une fracture persistante entre la métropole et les territoires d’outre-mer

Si l’élimination de cette loi obsolète a fait consensus, elle ravive le débat sur la persistance des inégalités structurelles et du racisme systémique en France. Bien que l’esclavage ait perdu toute force légale en 1848, et que la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion soient devenues des départements d’outre-mer de plein droit en 1946, la réalité socio-économique reste marquée par de profonds déséquilibres.

Le taux de chômage dans les territoires d’outre-mer est en moyenne deux fois plus élevé qu’en France métropolitaine. À Mayotte, plus de trois quarts des ménages vivent sous le seuil de pauvreté national. Max Relouzat, président de l’Association pour la Mémoire des Esclavages, dénonce une continuité coloniale sous couvert de départementalisation : « Si ces territoires font pleinement partie de la France, pourquoi existe-t-il encore un ministère des Outre-mer ? »

Pierre-Yves Bocquet, directeur adjoint de la Fondation pour la mémoire de l’esclavage, qualifie le Code Noir de berceau de « l’exception coloniale », un principe historique qui permettait de suspendre les droits républicains fondamentaux pour certaines populations. Selon lui, cette logique perdure de manière insidieuse, car la société accepte encore aujourd’hui que les citoyens d’outre-mer disposent parfois de moins de services publics ou de droits économiques réels qu’en métropole.

Le débat complexe sur les réparations

Cette abrogation intervient alors que le président Emmanuel Macron a brisé la semaine dernière un tabou historique en prononçant le mot « réparations » lors du 25e anniversaire de la loi Taubira — la loi de 2001 qui a fait de la France le premier pays au monde à reconnaître la traite négrière et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.

Toutefois, le président Macron a refusé de s’engager sur la voie de réparations financières ou d’excuses officielles, préférant orienter l’effort vers un travail de mémoire, d’éducation et de recherche scientifique partagé avec le Ghana. Il a également rappelé la nécessité de regarder l’histoire en face, soulignant que le Palais de l’Élysée lui-même avait été construit au XVIIIe siècle grâce à la fortune d’une famille enrichie par la traite.

Cette position prudente suscite de vives critiques de la part des militants et de certains historiens. Florence Alexis, experte de l’histoire de l’esclavage, rappelle que le racisme moderne est le legs direct de cette déshumanisation passée, ajoutant que des gestes purement symboliques comme l’abrogation de ce jeudi « n’engagent l’État à rien ». La France est également pointée du doigt à l’international pour s’être récemment abstenue lors d’un vote de l’Assemblée générale de l’ONU qualifiant la traite transatlantique de crime le plus grave contre l’humanité, une décision qualifiée de « faute morale et politique » par le sénateur guadeloupéen Victorin Lurel.

Alors que l’histoire économique rappelle que les grandes villes portuaires comme Nantes et Bordeaux se sont enrichies grâce au commerce de 1,4 million d’Africains déportés par la flotte française, l’impact à long terme de ce vote reste à construire. Pour les descendants des victimes, effacer le Code Noir des livres de loi est une étape nécessaire, mais le véritable chantier reste la lutte contre les inégalités qui en découlent encore aujourd’hui.

Pour analyser la portée de ce vote, il y a trois angles complémentaires essentiels à considérer :

1. Le rôle de la presse : du silence institutionnel à la vigilance critique

L’une des révélations les plus saisissantes concerne l’ignorance générale qui entourait la survivance technique du Code Noir dans les archives juridiques. Que des parlementaires eux-mêmes découvrent son existence sur leurs propres étagères, cela démontre à quel point l’oubli peut être institutionnalisé.

C’est ici que le rôle d’une presse indépendante et engagée prend tout son sens. Le travail du journaliste ne consiste pas seulement à rapporter l’actualité immédiate, mais à déterrer ce que les institutions laissent s’enclaver dans le silence. Pour qu’une opinion publique comprenne les mécanismes de son époque, les journaux doivent agir comme des sentinelles de la mémoire, en reliant constamment les structures juridiques du passé aux réalités vécues. Sans cette permanence éditoriale, les symboles s’étiolent.

2. La convergence des mémoires face à « l’exception coloniale »

L’analyse de Pierre-Yves Bocquet sur le Code Noir comme acte de naissance de « l’exception coloniale » — ce principe qui permet de suspendre les droits fondamentaux au nom de l’origine ou du statut — résonne bien au-delà des Antilles.

Cette logique de déshumanisation et d’exploitation économique a pris plusieurs visages à travers les siècles et les géographies. Qu’il s’agisse de la traite transatlantique ou, plus tard, du système de l’engagisme (l’indentured labour) qui a déplacé des millions de travailleurs à travers le monde après les abolitions, la matrice reste la même : la subordination de l’humain aux impératifs de la richesse coloniale. Reconnaître le Code Noir, c’est aussi poser une pierre dans la compréhension globale de ces flux migratoires contraints et de la mémoire partagée des peuples qui en sont issus.

3. La pédagogie contre les « fausses promesses »

Lorsque le pouvoir politique affirme que le travail de réparation doit d’abord être un travail d’éducation et de recherche scientifique, il énonce une vérité, mais une vérité incomplète. L’accès aux textes, la publication d’éditions spéciales, l’enseignement des réalités coloniales dans les écoles et la documentation rigoureuse de l’histoire familiale sont les seuls remparts durables contre le préjugé et le racisme systémique.

Cependant, la pédagogie ne peut être le solde de tout compte. Si la recherche historique est indispensable pour documenter la vérité, elle ne doit pas servir d’alibi pour différer l’action politique ou masquer des reculades diplomatiques, comme l’abstention de la France à l’ONU. La mémoire est un projet permanent de reconnaissance qui exige une cohérence absolue : on ne peut pas honorer l’histoire à Paris tout en reproduisant des réflexes de supériorité ou de condescendance à l’international.

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L’hémicycle sous tension : l’affaire de l’aide-soignante bangladaise ravive les blessures de l’histoire

La séance parlementaire du mardi 26 mai 2026 restera comme l’une des plus tendues de la présente législature. Ce qui devait initialement être l’examen d’une question parlementaire sur la disparition d’une travailleuse bangladaise a rapidement donné lieu à un échange particulièrement vif entre le ministre du Travail, Reza Uteem, et la députée de l’opposition, Joanna Bérenger. Au-delà de la joute politique, l’incident a ravivé certaines sensibilités liées à l’histoire mauricienne, l’usage du mot « colon » ayant suscité des réactions au sein de l’hémicycle et nécessité l’intervention de la Speaker, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, ainsi que des excuses publiques ultérieures.

Une disparition au cœur du pouvoir

L’étincelle à l’origine de ce brasier est la disparition de Mme M.M.B., une ressortissante bangladaise employée comme aide-soignante à domicile. Le ministre Reza Uteem a détaillé le cadre de cet emploi, précisant que la travailleuse veillait sur sa mère de 80 ans, souffrant de pathologies cardiaques et d’une double fracture à la suite d’un accident en 2023, ainsi que sur son père de 85 ans, l’ancien président de la République, Cassam Uteem.

Selon la chronologie ministérielle, le permis de travail initial de deux ans, délivré en juin 2023, avait été renouvelé en mai 2025 pour deux années supplémentaires par le secrétaire permanent, sans aucune intervention du ministre. C’est la mère du ministre qui a signalé la disparition de l’employée le 6 avril 2026, après que cette dernière a quitté la résidence le 3 avril vers 20 heures. Une enquête de la Special Migrant Workers Unit a conclu à l’absence de tout traitement abusif ou d’arriérés de salaire. Un témoin a d’ailleurs affirmé avoir vu la jeune femme monter volontairement dans un taxi en compagnie d’un compatriote.

Le ministre a replacé cet événement dans un contexte plus large : celui des filières clandestines qui incitent les travailleurs étrangers à déserter leurs postes légaux pour des salaires supérieurs au noir. Sur 2 819 cas de disparition recensés, près de 80 % concernent la communauté bangladaise, un phénomène qui avait déjà poussé les autorités à suspendre temporairement ces recrutements en 2023.

L’invective de trop et le poids des mots

La tension est montée d’un cran lorsque Joanna Bérenger a évoqué un communiqué du Haut-Commissariat du Bangladesh spécifique à ce cas et s’est interrogée sur la liberté de mouvement de l’employée, déplorant qu’elle ait pu être « maintenue enfermée illégalement ».

Cette insinuation a provoqué l’emportement immédiat du ministre du Travail. Qualifiant ces propos de « mensonge absolu », Reza Uteem a répliqué avec véhémence, lançant à deux reprises :« Nous ne sommes pas comme vous, nous ne sommes pas coloniaux. Mo pena disan colon dan mo disan. Mo pena disan colon. (Je n’ai pas de sang de colon dans les veines). »

Ce à quoi la députée a répliqué sur le même ton : « Mwa osi mo pena disan colon. »

Dans le contexte mauricien, le terme « colon » dépasse de loin sa définition agraire ou historique. Il charrie une charge mémorielle douloureuse, renvoyant directement à l’oligarchie sucrière, à la plantocratie et aux siècles d’exploitation de l’esclavage et de l’engagisme.

Rappel à l’ordre et mea culpa

Face à la dérive des débats, la Speaker Shirin Aumeeruddy-Cziffra est intervenue fermement après l’interruption de la séance. S’appuyant sur les Standing Orders 22(1)(h) et (i), elle a rappelé les élus à la dignité parlementaire, interdisant l’usage d’expressions offensantes, ironiques ou d’imputations non étayées dans les questions. Elle a martelé le devoir de respect des élus envers l’institution et le public qui suit les travaux sur Parliament TV.

L’affrontement s’est déplacé le lendemain sur les réseaux sociaux. Joanna Bérenger a fermement nié avoir attaqué la mère du ministre, l’accusant en retour de dériver vers la démagogie et le profilage racial pour esquiver un débat sur les droits humains et le traitement des travailleurs migrants.

Mercredi matin, Reza Uteem a finalement publié un message d’apaisement et d’excuses sur sa page Facebook. Tout en maintenant qu’il avait été profondément blessé par les accusations fallacieuses visant sa mère, il a admis que ses mots avaient dépassé sa pensée :

« Two wrongs don’t make a right […]. Je n’aurais pas dû utiliser le terme “colon” et je regrette sincèrement de l’avoir fait. Si cela a pu blesser ou offenser qui que ce soit, je présente mes excuses. »

Cette crise parlementaire démontre à quel point la scène politique mauricienne reste à fleur de peau dès que les débats effleurent, même indirectement, les clivages historiques, les questions ethniques et les structures issues de l’ancienne économie de plantation.

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Dans l’ombre des écoutes et des « Moustass Leaks » : Maurice revisite ses garde-fous sécuritaires

L’hémicycle mauricien a été le théâtre, le 19 mai dernier, d’un débat crucial concernant l’interception des télécommunications. Répondant à une question parlementaire du député Adrien Duval, le Premier ministre Navin Ramgoolam a dressé un réquisitoire implacable contre les dérives de l’ancien régime, tout en esquissant les contours d’une profonde réforme de l’architecture sécuritaire et légale du pays. Cette intervention s’inscrit dans un contexte politique profondément marqué par l’onde de choc des « Moustass Leaks », qui a traversé le pays à la veille des dernières élections générales.

Le spectre d’un « État policier » démantelé

Rappelant d’emblée que le droit à la vie privée et la liberté d’expression sont des piliers intangibles de la Constitution, le chef du gouvernement a révélé l’ampleur du système d’espionnage mis en place par ses prédécesseurs. Selon le Premier ministre, un dispositif sophistiqué de surveillance de masse avait été installé à grands frais pour traquer indistinctement chaque citoyen.

L’affaire « Missié Moustass » et ses fuites massives ont révélé la vulnérabilité des réseaux mauriciens, exposant des écoutes de conversations hautement sensibles entre dirigeants politiques, diplomates étrangers, avocats et hauts gradés de la police

« Ils espionnaient tout le monde », a martelé le Premier ministre, énumérant la liste des cibles : députés, ministres, magistrats, membres de la société civile, journalistes, et jusqu’aux familles mauriciennes au sein de leurs foyers.

Ce système aspirait en temps réel les appels, courriels, SMS et activités sur les réseaux sociaux — incluant un simple « j’aime » sur Facebook ou YouTube — pour stocker ces données dans un centre secret. Affirmant avoir ordonné le démantèlement complet de cette structure qualifiée de « grotesque et illégale », le Premier ministre a confirmé qu’une enquête criminelle était en cours.

L’arsenal légal actuel et le garde-fou judiciaire

Tout en condamnant les dérives politiques de la surveillance, le PM a rappelé que l’interception légitime demeure un outil indispensable de sécurité publique dans un monde turbulent. Maurice dispose déjà de dispositions strictes encadrant ces pratiques à travers plusieurs textes de loi :

* Section 56 de la Dangerous Drugs Act (Lutte contre le trafic de stupéfiants)

* Sections 29 et 30 de la Cybercrime and Cybersecurity Act

* Section 32 de la Information and Communication Technologies Act

* Section 25A de la Prevention of Terrorism Act

* Section 10B de la Combating of Trafficking in Persons Act

Le Premier ministre a insisté sur le fait que toutes ces lois partagent une garantie démocratique essentielle : aucune interception ne peut être menée sans l’autorisation préalable et motivée d’un juge en chambre. Ce contrôle judiciaire strict constitue le rempart fondamental contre l’arbitraire.

Vers une refonte législative : La future National Security Act

Pour prémunir définitivement le pays contre les dérives partisanes, le gouvernement a annoncé un agenda législatif ambitieux. Si le très attendu National Crime Agency Bill se concentrera exclusivement sur les enquêtes criminelles, c’est un autre projet de loi qui viendra encadrer la sûreté de l’État : la National Security Act.

Cette future législation ambitionne de placer l’usage des outils technologiques sous l’égide exclusive des intérêts supérieurs de la nation, et non plus d’un régime ou d’un parti. L’introduction de structures de contrôle indépendantes est actuellement à l’étude pour garantir la proportionnalité et la transparence des procédures, afin de restaurer la confiance publique et l’État de droit.

L’onde de choc des Moustass Leaks et la riposte citoyenne

Ce débat parlementaire fait directement écho au scandale sans précédent des écoutes téléphoniques divulguées par les pseudonymes « Missié Moustass ». Ces fuites massives ont mis en lumière la vulnérabilité systémique des réseaux mauriciens, révélant des écoutes de conversations hautement sensibles impliquant des homme politiques, dont les dirigeants du pays, des avocats, des diplomates étrangers, comme le Haut-commissaire britannique, ainsi que de hauts gradés de la police, à l’instar du Commissaire de police et du responsable de l’ADSU.

Face à cette crise de confiance, la contre-attaque juridique s’était déjà organisée. L’ancien ministre Nando Bodha, avait officiellement saisi la Cour suprême à travers un affidavit percutant visant l’ICTA, le Data Protection Commissioner et l’État. En sa qualité de citoyen et de légiste, il avait dénoncé un système de télécommunications compromis qui expose la nation à l’espionnage industriel, à la manipulation boursière et au chantage.

Des voix fortes, à l’instar de directeurs du Bar Council ou d’anciens magistrats comme Noren Seeburn, s’étaient aussi élevés pour dénoncer l’impact dévastateur de ces révélations sur le secret professionnel et l’indépendance de la justice. Entre l’urgence d’assainir les institutions et la nécessité de protéger le territoire contre le crime organisé, Maurice se trouve à un tournant législatif historique où la transparence et les garanties constitutionnelles devront primer sur le secret d’État.

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Ethiopian Airlines vs Air Mauritius : Trajectoires opposées dans le ciel africain

Alors que de nombreuses compagnies nationales africaines ont historiquement lutté contre les pertes financières, la mauvaise gestion ou la liquidation, le paysage aérien du continent offre deux modèles radicalement opposés. D’un côté, Ethiopian Airlines s’impose comme un géant de l’aviation mondialement compétitif et le numéro un incontesté en Afrique. De l’autre, Air Mauritius, véritable cordon ombilical d’une économie insulaire, incarne un cycle de succès brillants suivis de profondes turbulences structurelles et politiques.

Ethiopian Airlines : La construction d’un empire souverain

Fondée le 21 décembre 1945 par l’empereur Haile Selassie I, Ethiopian Airlines est née d’une urgence géopolitique. Au sortir de l’occupation italienne et de la Seconde Guerre mondiale, le souverain comprit que ce pays enclavé et montagneux avait besoin d’une connectivité robuste pour se moderniser et préserver son indépendance.

Pour lancer la compagnie, le gouvernement s’est associé au transporteur américain Trans World Airlines (TWA), qui a fourni l’expertise opérationnelle et managériale initiale, tandis que l’Éthiopie conservait la pleine propriété. Le vol inaugural a eu lieu le 8 avril 1946 entre Addis-Abeba et le Caire. Très vite, la compagnie a priorisé l’« africanisation » de ses cadres : dès 1971, l’intégralité de la direction, des pilotes et des ingénieurs était éthiopienne, ancrant une culture de l’autosuffisance.

La métamorphose d’Ethiopian Airlines en leader africain repose sur l’exécution rigoureuse de plans stratégiques à long terme (Visions 2010 et 2025). Quatre piliers expliquent ce succès :

* Le hub géographique « Hub and Spoke » : L’aéroport international de Bole à Addis-Abeba a été transformé en une plaque tournante reliant l’Asie, l’Europe et les Amériques à des dizaines de destinations africaines.

* Une autonomie de gestion absolue : Bien que détenue à 100 % par l’État, la compagnie est gérée comme une entité purement commerciale. Les politiciens n’interfèrent ni dans les décisions stratégiques ni dans les recrutements, protégeant la compagnie du clientélisme qui a terrassé ses concurrents.

* La stratégie panafricaine multi-hubs : Pour contourner le protectionnisme local, elle a pris des participations dans plusieurs compagnies régionales, comme ASKY Airlines au Togo ou Malawi Airlines.

* La diversification de l’Aviation Group : Le groupe s’appuie sur sept unités rentables (Passagers, Cargo, Centre de maintenance MRO, Académie d’aviation, Catering).Cette agilité s’est illustrée lors de la crise de la Covid-19 en 2020 : en convertissant ses avions de ligne en avions-cargos (« preighters »), Ethiopian est restée hautement bénéficiaire quand le reste du secteur s’effondrait.

Air Mauritius : Les épreuves du Paille-en-Queue

Le parcours d’Air Mauritius (MK), créée en juin 1967, suit une logique radicalement différente, dictée par l’impératif de désenclaver l’île Maurice pour nourrir ses industries touristique et textile.

Sous la direction de Sir Harry Tirvengadum, la compagnie nationale est devenue le moteur économique du pays en reliant directement Maurice à Paris, Londres, Bombay ou Singapour, tout en alignant son service haut de gamme sur l’hôtellerie de luxe locale. Pendant trois décennies, ce modèle de transporteur de destination a fait la fierté de la nation.

Crises de gouvernance et turbulences financières

Le 21e siècle a toutefois exposé les vulnérabilités structurelles de la compagnie :
Le scandale de la « Caisse Noire » (2001) : La découverte d’un fonds secret destiné à verser des bonus occultes à des politiciens et directeurs a révélé les dangers de l’ingérence politique.
Le piège de la couverture de carburant (2008) : Des décisions de couverture financière (fuel hedging) à des prix records juste avant l’effondrement des cours du pétrole ont provoqué une grave hémorragie financière.
L’administration volontaire (2020) : Fragilisée, la compagnie n’a pas résisté à la fermeture des frontières liée à la pandémie. Placée sous administration le 22 avril 2020, elle a dû brader une partie de sa flotte (Airbus A340 et A350) pour survivre.

L’ère contemporaine et le plan « Game Changer »

La sortie de crise sous la tutelle d’AHL (Airport Holdings Ltd) a stabilisé les finances mais a engendré d’importantes difficultés opérationnelles en 2024 et 2025 (pannes techniques au sol, retards de bagages, annulations en série), exaspérant le public.

Pourtant, portée par la reprise mondiale du tourisme, Air Mauritius a amorcé un redressement financier, affichant un bénéfice net d’un milliard de roupies (22,03 millions d’euros) pour le semestre clos en septembre 2025. Fin 2025, le retour du CEO vétéran André Viljoen a acté le lancement du plan décennal « Game Changer » destiné à refondre l’outil industriel.

Une analyse comparative d’Ethiopian Airlines et d’Air Mauritius met en lumière des choix stratégiques diamétralement opposés à tous les niveaux opérationnels.
En ce qui concerne leur mandat principal, Ethiopian Airlines s’est développée comme un hub de transit mondial connecté au monde entier, tandis qu’Air Mauritius opère essentiellement comme un transporteur de destination point à point, axé sur le tourisme insulaire.
Sur le plan de la gouvernance, bien que les deux entités relèvent de la propriété publique, le géant éthiopien bénéficie d’une autonomie commerciale totale, alors que le transporteur mauricien est resté historiquement exposé aux influences du pouvoir politique.
Enfin, cette divergence se reflète nettement dans la gestion de leur flotte : Ethiopian Airlines s’appuie sur une taille massive et un renouvellement agressif avec des appareils de moins de 7 ans, tandis qu’Air Mauritius s’appuie sur une flotte réseau réduite, ce qui la rend particulièrement sensible à la moindre panne technique.

Air Mauritius demeure un bouclier économique indispensable pour l’île face aux géants étrangers. Son défi moderne consistera à conjuguer sa mission de service public avec la discipline de fer requise pour s’imposer dans un ciel mondial impitoyable.

Dans ce contexte, l’arrivée prochaine d’Ethiopian Airlines à Maurice apparaît comme un test supplémentaire pour un modèle déjà sous pression. Après plus de quinze ans de tentatives, le transporteur africain a finalement obtenu une autorisation temporaire d’exploitation, prévoyant une trentaine de vols entre juin et septembre 2026.

Si cette ouverture est présentée par les autorités comme une opportunité de renforcer la connectivité régionale et internationale de l’île, elle est perçue chez Air Mauritius comme un défi concurrentiel majeur, voire une source de déséquilibre potentiel sur certains segments de marché. Cette nouvelle dynamique ravive ainsi le débat récurrent entre libéralisation du ciel mauricien et protection d’un acteur national déjà engagé dans un processus de redressement délicat.


Mauritius Times ePaper Friday 29 May 2026

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