La forteresse tarifaire de Washington : entre délire impérial et roulette russe commerciale
Par A.Bartleby
Depuis le retour de Donald Trump au pouvoir, la politique commerciale des États-Unis s’est transformée en un champ de bataille permanent, structuré par l’arme douanière. L’escalade protectionniste, qui a débuté dès les premiers mois de son mandat, a connu un nouveau soubresaut avec l’entrée en vigueur, ce 24 juillet, d’une série de taxes de 10 % à 12,5 % ciblant pas moins de 60 partenaires commerciaux.
Les taxes rapportent gros au Trésor, certes, mais au prix d’un chaos géopolitique permanent où chaque allié devient un suspect et chaque partenaire, un otage en sursis. P – AustAsia Group
Officiellement justifiée par la lutte contre le travail forcé, cette mesure remplace un précédent dispositif global fragilisé par la justice américaine. Au-delà du prétexte humanitaire, elle illustre la pérennisation d’une doctrine : ériger le protectionnisme en pivot de la puissance économique américaine. Mais, à l’épreuve du temps, ces politiques ont-elles réellement permis à Washington d’atteindre ses objectifs initiaux ?
Pour répondre à cette question, il convient de revisiter la genèse de cette stratégie. Dès sa première administration, les droits de douane massifs imposés sur l’acier, l’aluminium et des centaines de milliards de dollars de produits chinois étaient présentés comme la potion magique permettant de ressusciter l’industrie manufacturière américaine, réduire drastiquement le déficit commercial et forcer les rivaux géopolitiques à plier.
Or, le bilan dressé par les économistes au fil des ans nuance considérablement ces promesses. Si les taxes ont ponctuellement généré des recettes fiscales non négligeables pour le Trésor américain, elles n’ont pas enrayé le déficit commercial global de la superpuissance. Au contraire, les chaînes d’approvisionnement mondiales se sont simplement contournées, les importations transitant par des pays tiers, tandis que les consommateurs américains ont majoritairement absorbé la facture sous forme d’une hausse des prix.
Face aux obstacles juridiques intérieurs — notamment les camouflets infligés par la Cour suprême au début de l’année 2026 qui ont invalidé une partie de ses décrets —, la Maison-Blanche a dû faire preuve d’ingéniosité procédurale. En s’appuyant cette fois sur des dispositions spécifiques du droit commercial, comme l’utilisation de l’article 301 de la loi sur le commerce de 1974 pour cibler prétendument le travail forcé, l’administration démontre sa volonté farouche de maintenir la pression. Cette approche duale — modulant les taux à 10 % pour les pays disposant déjà de législations similaires (comme le Canada, l’Inde ou l’Union européenne) et grimpant à 12,5 % pour des nations jugées récalcitrantes comme la Chine, le Japon ou la Corée du Sud — révèle une tactique d’encerclement réglementaire.
Cette nouvelle salve met en lumière un paradoxe fondamental : les tarifs douaniers ne sont plus seulement des outils de rééquilibrage commercial, ils sont devenus des instruments d’ingérence géopolitique et de coercition permanente. En liant le commerce à des critères sociaux ou environnementaux, Washington s’octroie un droit de regard unilatéral sur les pratiques de ses alliés comme de ses rivaux.
Les réactions ne se sont d’ailleurs pas fait attendre, qualifiant ces mesures d’« injustifiées » ou en l’expression de profonds « regrets », de Tokyo à Canberra. Même l’Union européenne, pourtant liée par des accords et des déclarations conjointes, observe avec une inquiétude légitime la fragilité de ses arrangements face à un partenaire imprévisible.
Pourtant, le pari de l’administration américaine repose sur une logique de « levier maximal ». En maintenant une menace constante d’enquêtes sectorielles supplémentaires — notamment sur les surcapacités industrielles —, Washington espère contraindre ses partenaires à des concessions bilatérales permanentes. Des mesures ciblées et punitives prises récemment contre le Brésil ou le Canada confirment que le protectionnisme américain ne connaît plus de frontières diplomatiques.
En définitive, si l’objectif de Donald Trump était de signaler au monde que les États-Unis n’hésiteront pas à piétiner le multilatéralisme commercial pour imposer leurs vues, le succès est total. En revanche, sur le plan strictement économique, l’efficacité de cette stratégie reste hautement contestable. En fragmentant le commerce mondial, en irritant des alliés historiques et en institutionnalisant une insécurité juridique chronique, ces barrières douanières risquent à terme d’isoler l’économie américaine tout en alimentant des pressions inflationnistes persistantes. Le mur tarifaire se dresse haut, mais il ressemble de plus en plus à une fortification assiégée, dont le coût d’entretien pèse lourdement sur l’équilibre géo-économique global.
Au-delà des superpuissances et des grands blocs industriels, ces barrières douanières extensives frappent de plein fouet les petites économies en développement du Sud, telles que l’île Maurice. Pour des nations insulaires dont la prospérité repose largement sur des exportations ciblées — qu’il s’agisse de textiles, d’habillement ou de produits agricoles — l’imposition brutale de droits de douane américains fragilise immédiatement la compétitivité extérieure.
Ne disposant ni du poids géopolitique nécessaire pour négocier des dérogations sur mesure ni de marchés intérieurs de substitution suffisamment vastes, ces petits États subissent de plein fouet la volatilité des coûts. Ils se retrouvent ainsi pénalisés par des mesures conçues à l’origine pour régler des différends avec des géants comme la Chine, illustrant la vulnérabilité structurelle des économies périphériques face au protectionnisme unilatéral.
En usant de prétextes normatifs tels que la lutte contre le travail forcé ou les surcapacités industrielles, l’administration américaine sous Donald Trump institutionnalise une diplomatie de la canonnière commerciale. Cette approche démontre une volonté manifeste de weaponiser (armer) les tarifs douaniers pour extraire des concessions réglementaires ou géopolitiques, qu’il s’agisse de plier de grands partenaires comme l’Union européenne ou d’exercer un rapport de force asymétrique sur des pays plus discrets ou de taille modeste, qu’ils se trouvent en Europe du Nord (comme la Finlande ou la Norvège) ou dans l’océan Indien. Le commerce international n’est plus régi par des règles multilatérales stables, mais soumis à une pression permanente où chaque État, grand ou petit, doit constamment négocier sa survie économique face aux décisions arbitraires de Washington.
En fin de compte, si le but était de prouver au monde entier que l’économie américaine pouvait se transformer en forteresse, c’est un triomphe absolu. Les taxes rapportent gros au Trésor, certes, mais au prix d’un chaos géopolitique permanent où chaque allié devient un suspect et chaque partenaire, un otage en sursis. Le mur tarifaire est bien là, dressé fièrement. Reste à savoir combien de temps l’édifice tiendra debout avant de s’effondrer sous le poids de ses propres absurdités.
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Corps paraétatiques : la facture d’une décennie de mauvaise gestion
Les révélations faites récemment à l’Assemblée nationale par le Premier ministre au sujet de la santé financière des corps paraétatiques et des entreprises publiques confirment ce que certaines voix dénoncent depuis des années. Avec des encours de prêts qui se chiffrent en dizaines de milliards de roupies — atteignant 18,6 milliards pour les seuls corps paraétatiques et 48,9 milliards pour les entreprises d’État à la mi-2026 —, la situation financière du secteur public mauricien s’apparente à une poudrière budgétaire.
Ce panorama d’endettement abyssal, hérité en grande partie des largesses et du laxisme de l’ancien régime, met en lumière une réalité troublante : l’asphyxie financière des entités publiques ne relève pas de la fatalité, mais bien d’une chronique d’alertes répétées obstinément ignorées.
À cet égard, l’examen de ces chiffres vertigineux ramène inévitablement l’observateur aux constats annuels émis par le Bureau du Directeur de l’Audit. Année après année, les rapports successifs de cette institution indépendante dressent un réquisitoire implacable contre la gestion des deniers publics.
Gaspillage, opacité dans l’octroi des contrats, projets pharaoniques mal ficelés, absence de rentabilité des investissements publics et dérives des fonds de pension : les manquements pointés par le Directeur de l’Audit se suivent et se ressemblent avec une régularité métronomique. Pourtant, malgré la précision chirurgicale de ces diagnostics, les recommandations formulées demeurent, saison après saison, lettre morte.
Comment expliquer cette impunité institutionnelle où le constat d’une mauvaise gestion n’entraîne ni correction systémique ni sanction ? La réponse réside dans une culture de la gabegie tolérée, où l’argent du contribuable a trop souvent servi de variable d’ajustement pour éponger les errements politiques.
Les chiffres fournis par le chef du gouvernement illustrent de manière crue cette fuite en avant. – Depuis 2020, ce sont pas moins de 14,4 milliards de roupies de fonds publics qui ont dû être injectés en urgence pour permettre à des structures publiques d’honorer leurs obligations.
– Qu’il s’agisse des 11,5 milliards de roupies versés via la National Property Fund Ltd pour colmater les brèches consécutives à la liquidation brutale du conglomérat ex-BAI et au scandale du Super Cash Back Gold Scheme, ou encore des perfusions financières accordées à Metro Express et à MauBank, l’État a constamment joué les pompiers pyromanes.
Cette dynamique met en relief un contraste saisissant entre la gravité des rapports d’audit et l’inertie politique qui prévalait jusqu’alors. L’auditeur a beau avertir que l’accumulation des passifs contingents et la dépendance chronique à l’emprunt font peser un risque systémique sur la viabilité des finances publiques, les mécanismes de contrôle interne et de responsabilisation ont été mis sous le boisseau.
L’annonce de la mise en place imminente d’un comité de pilotage sur l’efficacité du secteur public, présidé par le chef de l’exécutif, constitue certes un signal fort de reprise en main. Elle traduit la volonté d’imposer enfin une discipline budgétaire rigoureuse et de traquer le gaspillage. Néanmoins, pour que ce sursaut salvateur porte ses fruits, il ne doit pas s’agir d’un énième exercice cosmétique sans lendemain.
Le véritable défi pour l’administration actuelle, c’est de briser la malédiction institutionnelle qui transforme les rapports de l’Audit en simples inventaires de dysfonctionnements sans lendemain. Tant que les recommandations du Directeur de l’Audit ne seront pas adossées à des mécanismes juridiques contraignants et à une reddition de comptes impérative, le contribuable mauricien continuera de payer le prix fort pour les dérives structurelles du passé.
Pour sauver la pérennité financière de l’État, cela exige non seulement des plans de transformation sectoriels, mais aussi et surtout un changement radical de culture politique, où l’utilisation des fonds publics n’est plus jamais subordonnée au clientélisme ou au mépris des règles de bonne gouvernance.
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Smartphones en classe : de l’interdiction pure à l’usage contrôlé, le pari risqué de l’école mauricienne
À l’approche de la fin de ce deuxième trimestre 2026, le feuilleton de l’utilisation du téléphone portable dans les établissements scolaires mauriciens a connu un rebondissement de taille. Longtemps attendu, le cadre réglementaire entériné par le Conseil des ministres a pris une tournure inattendue.
Maurice gagnerait à suivre l’exemple des pays ayant eu le courage politique d’interdire clairement les smartphones à l’école. P – Tribune de Genève
Alors que les annonces initiales laissaient présager une interdiction stricte et globale des smartphones — à l’instar du ramassage de portables mis en scène au début de l’année dernière par le ministre de l’Éducation, Mahend Gungapersad, au Curepipe College —, le gouvernement a opté pour un « usage contrôlé ». Désormais, les élèves peuvent apporter leurs appareils dans l’enceinte scolaire, à condition qu’ils restent éteints (ou sur mode silencieux) et rangés dans les sacs ou les poches. Cette mesure s’applique également au personnel enseignant et non-enseignant.
Ce revirement, fruit de consultations menées notamment avec les syndicats, et faisant suite à une levée de boucliers du corps enseignant, laisse pourtant les recteurs sur leur faim. Vikash Ramdonee, président de l’United Deputy Rectors and Rectors Union (UDRRU), n’a pas manqué de souligner le flou entourant l’application concrète de ces nouvelles directives. Entre la crainte de voir le management scolaire porter l’entière responsabilité en cas de vol ou de détérioration, et l’absence de consignes claires sur la gestion des sanctions ou des failles potentielles (« loopholes »), le compte n’y est pas pour les chefs d’établissement qui plaidaient pour une interdiction nette et sans bavure.
Pour mesurer la pertinence de ce choix mitoyen, il est instructif de se tourner vers l’expérience internationale. Partout dans le monde, l’école tente de refermer la boîte de Pandore numérique, mais les méthodes diffèrent et leurs impacts sont scrutés de près.
– En France, pionnière en la matière avec une loi interdisant l’utilisation des portables dans les collèges dès 2018, puis une phase d’expérimentation de « pause numérique » (confiscation à l’entrée de l’établissement) généralisée à la rentrée 2024, les retours des enseignants sont globalement unanimes : la suppression de l’objet connecté dans l’espace de vie scolaire réduit considérablement le cyberharcèlement, diminue les tensions dans les cours de récréation et favorise une reconcentration des élèves sur les apprentissages.
– Aux Pays-Bas, en Suède ou dans plusieurs États américains, des interdictions strictes ont été adoptées. Les études d’impact convergent. Des pays, comme la Suède, qui avaient initialement misé sur le tout-numérique, ont fait marche arrière face à la baisse des performances cognitives et des capacités de lecture, réinjectant des manuels scolaires et bannissant les écrans pour restaurer un climat propice à l’effort intellectuel. Lorsque l’interdiction est totale et assumée, les établissements constatent une nette amélioration du bien-être et aussi des résultats scolaires, les élèves étant soustraits à l’addiction des réseaux sociaux et aux distractions permanentes.
À l’inverse, le modèle mauricien de l’« usage contrôlé » choisi in extremis risque de se heurter à des complexités logistiques insurmontables. En rejetant la responsabilité de la surveillance sur les épaules des recteurs sans offrir de dispositifs étanches — comme des casiers sécurisés ou une interdiction formelle de franchir les portails avec un smartphone —, l’administration risque de créer une zone grise ingérable. Si l’intention louable de renforcer la discipline et d’apaiser le climat scolaire transparaît dans ces nouveaux règlements, l’ambiguïté de leur mise en œuvre laisse craindre un transfert de charge sur le terrain.
Pour que cette réforme ne devienne pas une source de conflits permanents entre parents, élèves et administration, Maurice gagnerait à s’inspirer des bastions internationaux qui ont fait le choix du courage politique : un bannissement clair et sans compromis des smartphones à l’école.
Dans la bataille de l’attention, la demi-mesure s’apparente souvent à un statu quo déguisé.
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Au-delà de la classe
L’interdiction des réseaux sociaux aux mineurs face à l’épreuve des faits
Alors que les gouvernements et les établissements scolaires s’arrachent les cheveux pour réguler la présence des téléphones portables dans l’enceinte des écoles, un autre front, bien plus vaste et radical, s’est ouvert à l’échelle internationale. Liée intrinsèquement au débat sur les écrans à l’école, l’interdiction des réseaux sociaux aux adolescents s’impose aujourd’hui comme l’un des sujets les plus incandescents de notre époque.
Face à une jeunesse hyperconnectée, prisonnière d’algorithmes conçus pour maximiser l’addiction, plusieurs nations ont décidé de passer des recommandations morales à la législation coercitive. Mais que sait-on réellement de ces initiatives audacieuses, et quelles leçons tirer des expériences étrangères ?
La prise de conscience mondiale : vers un « devoir d’âge » numérique
Pendant des années, le numérique a été vendu comme une promesse absolue d’émancipation et d’éducation. Aujourd’hui, le vernis s’est écaillé. Psychiatres, pédiatres et enseignants dressent un constat unanime : l’accès précoce et non régulé aux plateformes sociales (TikTok, Instagram, Snapchat) agit comme un poison lent sur la santé mentale des adolescents. Explosion des cas d’anxiété, vagues de cyberharcèlement, troubles du sommeil et chute spectaculaire des capacités de concentration, tout cela a transformé l’espace virtuel en un terrain miné.
C’est face à cette urgence sanitaire que l’idée d’une interdiction légale pour les moins de 15 ou 16 ans a cessé d’être une simple utopie pour devenir une réalité législative. Après l’Australie, pionnière en la matière, la France a voté le 21 juillet 2026 une loi interdisant l’accès aux réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans. D’autres pays emboîtent le pas, transformant ce combat sociétal en une bataille géopolitique contre la toute-puissance de la Silicon Valley.
Les leçons des pionniers : entre espoirs de régulation et défis techniques
L’observation des expériences internationales permet de mesurer l’immense complexité de ces interdictions.
– Samuel Cornell, chercheur en santé publique à l’Université du Queensland, souligne que six mois après l’entrée en vigueur de la loi australienne interdisant les plateformes aux moins de 16 ans, le premier réflexe a été de crier à l’échec.
– Une étude menée par la chercheuse Courtney Barnes de l’Université de Newcastle et publiée dans le British Medical Journal a révélé que plus de 85 % des adolescents continuent d’utiliser des applications restreintes comme TikTok, X ou Instagram, souvent via de simples déclarations d’âge fictives.
Faut-il pour autant enterrer l’idée ? Pas du tout, soutient Samuel Cornell. Exiger que les jeunes abandonnent leurs habitudes du jour au lendemain relevait d’un rêve irréaliste. De plus, la mise en pratique se heurte à de redoutables obstacles techniques : comment vérifier l’âge sans piétiner le droit à la vie privée ou pousser les adolescents vers de faux comptes et des recoins plus sombres du web ?
Cependant, selon l’analyse de Samuel Cornell, il ne faut pas juger ces politiques à court terme car ce serait une erreur de calendrier. La logique de ces lois s’apparente à l’approche générationnelle désormais appliquée à la lutte contre le tabagisme : l’objectif n’est pas d’éradiquer instantanément les usages actuels, mais de faire grandir une génération pour laquelle l’accès aux réseaux sociaux ne sera plus la norme. Les bénéfices profonds de ces mesures — qui exigent une pression implacable, s’étalant sur une décennie, sur les plateformes — concerneront avant tout les enfants d’aujourd’hui qui n’ont pas encore ouvert de tels comptes.
Repenser le pacte numérique : l’urgence pour Maurice
Pour une société comme l’île Maurice, qui s’efforce de moderniser son cadre éducatif tout en luttant contre la dérive comportementale de sa jeunesse, ce débat international résonne avec une acuité particulière. Discuter du téléphone à l’école sans aborder la question de l’accès aux réseaux sociaux en dehors de la classe revient à traiter les symptômes d’une maladie tout en ignorant sa cause profonde.
Si les autorités choisissent de réglementer les écrans, la réflexion doit nécessairement s’élargir à l’âge d’accès aux plateformes algorithmiques. Protéger nos enfants, cela ne relève pas d’un conservatisme rétrograde, mais d’un impératif de santé publique.
À l’instar de ce qui se tente ailleurs, il est temps que les gouvernements imposent aux mastodontes du web de rendre des comptes. Car abandonner les adolescents aux mains de marchands d’attention sans foi ni loi, c’est compromettre, l’œil complice ou résigné, l’avenir même de toute une génération.
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Entre urgence économique et mémoire historique
Maurice face au défi de la dignité des travailleurs migrants
Avec près de 52 000 travailleurs étrangers recensés sur son sol au milieu de cette année 2026, l’île Maurice franchit un cap décisif dans sa mutation socio-économique. De la construction aux services en passant par le commerce de gros et le secteur agricole — où plus de 8 000 arpents de cannes sont menacés d’abandon faute de bras —, la dépendance de l’archipel envers une main-d’œuvre expatriée, venue majoritairement d’Asie du Sud et de Madagascar, est devenue une réalité incontournable.
Face à cette transition, l’État tente d’encadrer le phénomène, notamment à travers de nouveaux règlements pour les « labour contractors » dans les champs, tout en promettant le principe fondamental « à travail égal, salaire égal ». Néanmoins, cette course à la flexibilité économique soulève une question vertigineuse : l’île Maurice est-elle en train de répéter, sous une forme aseptisée, les tragiques erreurs de son passé colonial ?
Il est impossible d’analyser l’arrivée massive de ces contingents de travailleurs sans regarder en face l’histoire douloureuse de l’île. Au lendemain de l’abolition de l’esclavage en 1835, le système de l’engagisme (indentured labour) avait vu le déracinement de centaines de milliers de travailleurs indiens, acheminés vers les plantations mauriciennes. Promis à un avenir meilleur, ces hommes et ces femmes ont trop souvent enduré une servitude déguisée, parqués dans des conditions indignes, soumis à l’arbitraire de patrons tout-puissants et privés de droits fondamentaux.
Aujourd’hui, alors que les syndicats mauriciens montent au front, les inquiétudes concernant les coûts exorbitants de recrutement, la précarité des logements, la menace sur les conventions collectives et les risques de surexploitation rappellent, avec un trouble persistant, les fantômes de cet héritage.
Certes, le gouvernement assure vouloir verrouiller le système : interdiction aux agences privées lucratives de faire la loi dans le secteur de l’agriculture, contrats types validés par le Parquet, contrôles réguliers de l’inspection du travail et garantie des Remuneration Orders. Mais entre les belles promesses de la tribune parlementaire et la dure réalité du terrain, un gouffre demeure.
Lorsque des milliers de travailleurs se retrouvent dépendants d’un statut précaire, logés par des intermédiaires et exposés à des pressions pour ne pas perdre leur permis de séjour, le terrain est fertile pour les abus. Traiter l’être humain comme une simple variable d’ajustement économique que l’on loue, que l’on déplace au gré des saisons sucrières et que l’on renvoie une fois la tâche accomplie, c’est s’exonérer des leçons morales les plus élémentaires de l’histoire.
L’île Maurice ne peut construire une prospérité durable sur la précarité des autres. Si notre économie a impérativement besoin de ces bras étrangers pour maintenir à flot ses industries et ses champs, la République a le devoir absolu d’être irréprochable sur le plan de l’éthique humaine.
Le véritable défi pour Maurice n’est pas de savoir comment importer de la main-d’œuvre au meilleur coût pour préserver sa compétitivité, mais de s’assurer que le modèle de développement choisi ne sacrifie jamais la dignité humaine sur l’autel de la rentabilité économique. Pour que l’histoire ne bégaie pas tragiquement, chaque travailleur foulant notre sol doit être reconnu non pas comme un « quota » ou un outil de production jetable, mais comme un citoyen du monde à part entière dont le labeur mérite le respect inconditionnel de la nation.
Mauritius Times ePaper Friday 24 July 2026
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