“Il faut reconnaître au Premier ministre le courage de s’attaquer à ce problème…

… mais sa méthode n’est clairement pas la bonne”

Interview: Jean Claude de l’Estrac

Réforme du système de pension

* ‘Même les démagogues ne contestent pas la nécessité de réformer un système devenu ruineux pour le pays’

* ‘Inadapté au contexte actuel, le système nécessite des réformes urgentes, dont un ciblage indispensable’

La controverse autour de la réforme des pensions agit comme un révélateur de questions plus profondes : soutenabilité des finances publiques, avenir de l’État providence, gouvernance, méritocratie et capacité du pays à renouer avec une croissance durable. Dans cet entretien, Jean-Claude de l’Estrac analyse les enjeux économiques et politiques du moment, tout en esquissant les conditions d’un redressement fondé sur une vision à long terme et des réformes assumées.

 Mauritius Times: Quel regard portez-vous sur la manifestation organisée samedi dernier par la Platform Komun Sindikal contre la réforme du système de pension ? Son ampleur et la mobilisation qu’elle a suscitée révèlent-elles un malaise plus profond au sein de la population face à ses conditions de vie et aux difficultés de la vie quotidienne ?

Jean Claude de l’Estrac: Sans doute, il y avait là une expression large des mécontentements populaires. Mais pour l’essentiel la manifestation a été un succès pour une raison évidente : rarement a-t-on vu une même cause mobiliser tous les syndicats et tous les partis politiques de l’opposition. A partir de ce consensus, les conditions étaient réunies pour une manifestation de grande ampleur.

* Beaucoup estiment que les dirigeants semblent avoir sous-estimé la portée politique de la question des pensions, alors qu’elle a souvent constitué un facteur déterminant dans l’issue des élections générales à Maurice. Pour réaliser une économie d’environ Rs 10 milliards, le gouvernement aurait-il dû privilégier d’autres sources d’économies ou de recettes, là où se trouvent réellement les marges financières, plutôt que de toucher à une mesure aussi sensible ? Quel regard portez-vous sur cet arbitrage, tant sur le plan économique que politique ?

Voyons d’abord le plan économique. Que je sache, même les démagogues ne contestent pas la nécessité de réformer un système devenu ruineux pour le pays, compte tenu de la nouvelle réalité marquée par le vieillissement de notre population et l’allongement de l’espérance de vie, ce qui constitue par ailleurs une conquête sociale. Il faut reconnaître au Premier ministre le courage de vouloir s’attaquer à ce problème. Mais sa méthode n’est clairement pas la bonne.

Une réforme de cette envergure et d’une telle complexité n’aurait pas dû être proposée dans le cadre du budget annuel parmi les 150 autres mesures annoncées.

Par définition, un « plan » de pension engage le pays sur plusieurs années, parfois même des décennies. Le problème relève de la planification économique et non de la comptabilité budgétaire même s’il est vrai, qu’en fin de compte, il dépend des dotations budgétaires car la « pension » est au fait une allocation sociale qui a fini par prendre la forme d’un salaire supplémentaire. Les syndicats n’aiment pas se l’entendre dire, mais on parle généralement de « pension » lorsqu’elle résulte de contributions. Ce n’est pas le cas de la pension de vieillesse.

Sur le plan politique, l’affaire du « means test » a été mal gérée, le gouvernement n’a pas su capitaliser sur la contradiction flagrante des syndicats qui déclarent se battre pour les plus vulnérables mais qui insistent pour que les maigres ressources de l’État soient distribuées à tous, y compris à ceux qui n’en ont aucun besoin.

Je ne connais pas de mesure plus juste que le ciblage pour distinguer entre les nécessiteux et les nantis. Et, sur le plan strictement économique, le Fonds monétaire international (FMI) vient de nous rappeler la justesse de cette approche.

* Le débat ne se résume-t-il pas, au fond, à un gouvernement qui pensait pouvoir faire accepter une réforme jugée indispensable, face à une population habituée aux largesses de l’ère Jugnauth et qui considère désormais certaines allocations sociales comme des droits acquis, malgré la non-viabilité du système actuel et l’état préoccupant des finances publiques ? Quel regard portez-vous sur cette situation ?

Vous avez raison, car tout est affaire de contexte. Les années de dépenses dispendieuses sous les gouvernements Jugnauth ont donné aux contribuables le sentiment que l’argent public est sans limite. Le discours sur la dette nationale, les déficits accumulés sonnent creux. Le contribuable ne se pose pas la question de la soutenabilité. Il entend profiter de l’argent public ici et maintenant, il estime en effet que c’est son droit.

Mais il suffit d’ouvrir les yeux et s’informer, l’on constatera que pour les mêmes raisons, tous les gouvernements sont mis en demeure de réformer leurs systèmes. Par plus tard que cette semaine, la question est posée en Angleterre et en Allemagne, des pays infiniment plus riches que nous. Mais le contribuable mauricien semble prêt à sacrifier l’intérêt de ses enfants pour des gains immédiats. Il ne va pas être simple de changer de paradigme d’autant plus que la communication gouvernementale est désastreuse.

* Au regard de la fragilité de la situation économique et des finances publiques, de nombreux économistes estiment qu’il sera difficile de préserver, dans le long terme, l’Etat providence, dans sa forme actuelle et avec le même niveau de prestations. Vous le pensez aussi ?

Les économistes ont parfaitement raison, mais les experts n’ont pas la côte dans ce pays. On a vu comment actuaires et économistes ont été vilipendés J’enrage d’écouter autant d’ignares et d’observateurs à moitié cuit, proférer avec aplomb des contre-vérités.

A l’évidence, le système mis en place dans un tout autre contexte économique et démographique ne peut pas perdurer sans ajustements. Voilà pourquoi, entre autres mesures, un ciblage devient impératif. En ce qui me concerne, un tel ciblage ne devrait pas se limiter à la question de la pension. Il y a tous les services gratuits pour tous, toutes les subventions pour tous. Nous ne pouvons maintenir un tel niveau de générosité universelle de l’Etat dans un pays confronté à une croissance aussi faible.

Cette question de croissance devrait être la priorité absolue du gouvernement. Seule une croissance vigoureuse pourrait aider l’État à mieux protéger les citoyens. Mais j’avoue, cette fois, que j’ai une grande interrogation car j’ai du mal à identifier ce qui pourrait, dans le court et le moyen termes, produire cette nécessaire croissance.

* A bien voir, toutefois, les responsables politiques, presque tous bords confondus, semblent s’être piégés dans leur propre logique de promesses sociales : hausses successives de la pension de vieillesse à l’approche ou à l’issue des élections générales, multiplication des allocations sociales, notamment depuis la pandémie de la Covid-19. Comment concilier ces engagements avec les impératifs de discipline budgétaire, sans risquer une éventuelle dégradation de la notation souveraine par Moody’s ?

Tout cela est, hélas, une des perversions de la démocratie et du système électoral. Pour se faire élire, il est indispensable maintenant de « briber » en quelque sorte l’électeur.

Les temps ont vraiment changé. J’ai fait de la politique à un temps où l’électeur voulait savoir du candidat ce qu’il propose de faire pour le pays; aujourd’hui il demande au candidat ce qu’il va faire pour lui…

En fin de compte, c’est l’électeur qui pousse le politicien vers la surenchère et en ce qui concerne Moody’s, l’électeur s’en contrebalance. Il faudra un leadership vraiment fort et vertueux, capable de dire ses vérités à l’électeur.

* Vingt mois après les élections générales, le bilan vous paraît-il à la hauteur des attentes suscitées par le changement politique ?

Absolument pas, et ce n’est pas qu’une question d’économie.

Ce qui m’avait séduit, moi, dans le programme de l’Alliance du Changement, c’était la proposition de la nomination d’un Appointments Committee censé superviser toutes les nominations dans les organismes publics pour promouvoir la culture de la Méritocratie. Je m’étais dit : voilà ce qui pourrait nous rapprocher d’une gestion éclairée à la manière de Singapour. Énorme déception !

A quelques rares exceptions, les nominations, y compris dans des postes clés, obéissent plus que jamais aux critères préférés des gouvernements : clientélisme politique doublé de communalisme et de castéïsme.

* Un commentaire souvent entendu est que le gouvernement tarde à mettre en place de nouveaux piliers de croissance, alors que cette nécessité est évoquée depuis de nombreuses années. En dehors de l’immobilier destiné aux investisseurs étrangers fortunés, pourquoi le pays peine-t-il à développer de véritables moteurs de croissance ? Maurice ne dispose-t-elle pas de compétences et de talents nécessaires pour relever ce défi ?

C’est que le problème est effectivement d’une grande complexité. Nous abordons une fin de cycle économique. Les conditions qui avaient présidé au décollage du pays n’existent plus : elles étaient l’existence d’une main-d’œuvre abondante et pas chère. Il n’y a plus de main-d’œuvre, et quand elle existe, elle est chère et peu productive.

Le prochain cycle devra être de forte intensité technologique. Nous n’avons ni les capitaux ni l’expertise pour ce faire. Il faudra aller les chercher ailleurs. Et ce n’est pas en organisant des séminaires entre nous que nous y arriverons.

Je me souviens d’un temps où le ministre de l’Industrie que j’étais faisais littéralement du porte à porte dans les pays étrangers pour convaincre des investisseurs à s’intéresser à Maurice. Encore faudra-t-il au préalable définir ce qui constitue véritablement aujourd’hui nos atouts concurrentiels. C’est de cela qu’il s’agit. Et je constate que certains de ces atouts s’érodent.

* Au bout du compte, une question demeure : jusqu’où un gouvernement peut-il aller dans la mise en œuvre de réformes difficiles sans compromettre rapidement son capital politique, sachant que gouverner implique souvent le fait de prendre des décisions impopulaires ?

Ce capital politique s’est déjà beaucoup érodé. Mais ce gouvernement a encore du temps avant de faire face aux électeurs. Sur un grand nombre de sujets, il peut encore redresser la barre.

Je suis curieux de voir ce que sera le prochain remaniement ministériel et le message qui sera ainsi envoyé à la population. Et puis, quand un gouvernement fait face à ce type de défiance, c’est seulement par une gestion rigoureuse, transparente et exemplaire qu’il peut espérer retrouver la confiance publique.

Nous avons tous tendance à nous focaliser sur la question économique, elle est cruciale bien sûr, mais le programme de l’Alliance du Changement contient un grand nombre de propositions dont l’exécution n’est pas tributaire de la situation économique et celles-ci sont susceptibles d’améliorer le climat social. C’est une boussole, mais on dirait que le gouvernement l’a perdue…


Mauritius Times ePaper Friday 17 july 2026

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