Seniors au pouvoir : expérience, renouvellement et responsabilités

Eclairages

Par A.Bartleby

À Maurice, le retour ou le maintien de personnalités de 70 ans et plus à des postes importants de l’État commence à devenir un sujet de débat public. Sécurité nationale, haute fonction publique, banque, diplomatie : plusieurs secteurs stratégiques comptent aujourd’hui des responsables appartenant à une génération qui a déjà occupé, pendant plusieurs décennies, les premiers rangs de l’administration ou de la politique.

L’âge ne garantit ni ne limite la compétence. Le seul critère d’évaluation valable pour tous repose sur l’intégrité, l’expérience pertinente, la performance et l’aptitude à accomplir la mission

Le phénomène a été récemment illustré par plusieurs nominations ou reconductions. Plusieurs personnalités appartenant à cette génération ont été appelées à servir dans des domaines sensibles. Faut-il pour autant s’en émouvoir ?

Pas nécessairement.

La question essentielle n’est pas de savoir si une personne a 70, 75 ou 80 ans. Elle est de savoir pourquoi elle a été choisie.

Il serait pour le moins paradoxal de parler de méritocratie et, dans le même temps, de considérer automatiquement qu’une personne âgée ne peut plus être utile à l’État. L’expérience n’est pas une maladie dont il faudrait se débarrasser à un âge déterminé.

Dans certains domaines, elle constitue même un avantage considérable.

Un ancien responsable de la sécurité connaît les rouages de l’État et les menaces auxquelles le pays a été confronté. Un ancien diplomate possède une connaissance des relations internationales et des réseaux qu’un jeune fonctionnaire ne peut évidemment pas avoir acquise en quelques années. Un haut fonctionnaire chevronné connaît les mécanismes administratifs, les forces et les faiblesses des institutions.

Il existe également une notion trop souvent négligée : la mémoire institutionnelle. Chaque génération de responsables apporte son expérience. Lorsqu’elle disparaît complètement de l’appareil d’État, une partie de cette mémoire disparaît avec elle. Les erreurs du passé peuvent être oubliées, les bonnes pratiques abandonnées et les mêmes problèmes recommencer.

Mais il y a une autre face à cette médaille. L’expérience ne peut pas être une justification suffisante pour toute nomination.

Si l’âge devient simplement le prétexte pour rappeler continuellement les mêmes personnes, le problème change de nature. On ne parle plus seulement de valoriser l’expérience, mais de savoir si l’État donne suffisamment de place au renouvellement.

C’est ici que le débat mauricien devient légitime.

L’expérience internationale est instructive

Au Royaume-Uni, le système des nominations publiques repose explicitement sur les principes de mérite, d’ouverture, d’équité et de transparence. Le Commissioner for Public Appointments assure un contrôle indépendant du respect de ces principes. Les nominations doivent normalement être ouvertes et, lorsqu’une nomination exceptionnelle est faite sans compétition ouverte, sa justification doit être publiée.

Le principe est intéressant: on ne dit pas qu’une personne expérimentée doit être écartée ; on demande simplement que le choix puisse être expliqué.

Aux États-Unis, la loi fédérale interdit la discrimination professionnelle fondée sur l’âge à partir de 40 ans dans les situations couvertes par l’Age Discrimination in Employment Act. L’âge ne constitue donc pas, en lui-même, une justification pour traiter moins favorablement un candidat ou un employé.

La France offre un autre point de comparaison. Dans le secteur privé, un employeur peut mettre un salarié d’office à la retraite à partir de 70 ans. Mais cette règle concerne le départ à la retraite et ne signifie pas que toute personne ayant atteint cet âge est automatiquement exclue de toute activité professionnelle ou de toute mission particulière.

Et puis il y a Singapour.

Le pays qui a bâti une grande partie de son succès économique sur une administration fortement structurée ne considère pas simplement les travailleurs âgés comme une génération à écarter. Dans sa fonction publique, la planification de la succession prend notamment en compte l’expérience, les qualités et les forces des dirigeants, tout en développant les générations suivantes.

C’est peut-être cette approche qui mérite réflexion à Maurice: ne pas opposer les générations, mais organiser leur coexistence.

Un ancien haut fonctionnaire pourrait avoir pour mission de conseiller et de transmettre son expérience à une nouvelle génération. Un ancien diplomate pourrait accompagner de jeunes cadres appelés à prendre progressivement sa relève. Un spécialiste de la sécurité pourrait contribuer à former ceux qui exerceront demain les mêmes responsabilités.

Le problème apparaît lorsque le « provisoire » devient permanent et lorsque la succession n’est jamais préparée. Car un pays ne peut pas éternellement dépendre des mêmes hommes et des mêmes femmes.

Il faut également se méfier d’un autre danger: celui de confondre proximité politique et compétence professionnelle.

Une personne ayant eu une carrière politique n’est pas nécessairement inapte à exercer une fonction publique. De même, avoir été proche d’un gouvernement ne signifie pas automatiquement que l’on ne possède aucune compétence. Mais lorsqu’une nomination concerne une personne ayant des liens politiques connus avec le pouvoir, l’exigence de transparence devrait être encore plus forte.

C’est précisément dans ces situations que le public doit pouvoir vérifier que le mérite a précédé la proximité.

Maurice pourrait donc envisager des règles plus rigoureuses pour les nominations aux postes stratégiques: critères de sélection publiés, descriptions précises des fonctions, durée déterminée des contrats, déclaration des conflits d’intérêts, évaluation périodique des performances et, lorsque cela est approprié, appel à candidatures.

Il ne s’agit pas de créer une chasse aux septuagénaires. Il s’agit plutôt d’empêcher que l’âge devienne soit un motif d’exclusion, soit un argument automatique en faveur d’une nomination.

Il faut également penser aux jeunes. Maurice possède une nouvelle génération de diplômés, de professionnels et de cadres qui souhaitent participer à la gestion du pays. Si les postes les plus importants restent systématiquement entre les mains de ceux qui ont déjà fait toute leur carrière dans l’appareil d’État, le message envoyé à cette génération peut être décourageant.

L’expérience des anciens doit donc servir à préparer la relève, et non à la retarder.

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Quand les archives redonnent un nom aux esclaves…

Pendant des générations, l’histoire de l’esclavage a souvent été racontée à travers les colonisateurs, les propriétaires, les plantations, les administrateurs et les institutions qui avaient organisé ce système. Les esclaves eux-mêmes apparaissaient trop souvent comme une masse anonyme: des chiffres, de la main-d’œuvre, une population sans histoire individuelle.

Une importante ouverture vient de se produire.

Près de quatre millions de documents concernant des personnes réduites en esclavage dans vingt anciennes colonies britanniques sont désormais accessibles et consultables en ligne. La collection, connue sous le nom de ‘Former British Colonies Enslavement Registers’, comprend quelque 300 000 pages couvrant la période 1813-1840. Elle concerne notamment la Jamaïque, la Barbade, les Bahamas, l’Afrique du Sud, Trinidad et Maurice.

Ces documents avaient pourtant été créés pour une raison tout autre. Après l’abolition de la traite transatlantique britannique en 1807, l’administration britannique cherchait notamment à empêcher le commerce clandestin et à contrôler la population réduite en esclavage dans les colonies. Les registres consignaient donc des informations destinées à administrer un système profondément inhumain.

Mais ce qui avait été conçu comme un instrument de contrôle peut aujourd’hui devenir un instrument de mémoire.

Les documents peuvent contenir des noms, des âges, des descriptions physiques, des liens familiaux, des naissances, des décès, des transferts de propriété et, dans certains cas, des indications sur l’origine africaine ou créole des personnes concernées.

Pour les descendants, la portée de cette documentation est considérable. Un nom peut permettre de retrouver une mère, un père, un enfant ou une famille. Une indication sur l’origine africaine peut ouvrir une piste vers une histoire familiale interrompue par la déportation. Une succession de registres peut permettre de suivre une famille sur plusieurs générations.

Et Maurice ?

Pour Maurice, cette ouverture des archives revêt une importance particulière. L’esclavage constitue une partie fondamentale de l’histoire de l’île, mais la connaissance de cette période reste souvent fragmentaire pour les familles qui descendent des populations réduites en esclavage. Les personnes amenées à Maurice provenaient notamment de différentes régions d’Afrique et de Madagascar, et leurs histoires ont été bouleversées par le déplacement forcé, la séparation des familles, les changements de noms et l’organisation du travail dans les plantations.

Les registres britanniques, lorsqu’ils peuvent être croisés avec les archives mauriciennes, peuvent donc contribuer à reconstituer des parcours individuels qui étaient jusqu’ici difficiles à retrouver. Ils peuvent aussi aider à mieux comprendre comment des populations venues de différents horizons ont formé, après l’abolition de 1835, une partie essentielle de la société mauricienne. Pour les descendants, l’enjeu n’est pas seulement généalogique: il s’agit de retrouver une histoire familiale et une place dans l’histoire nationale.

Ces archives peuvent également nous aider à mieux comprendre le fonctionnement du système lui-même.

L’esclavage n’était pas seulement une succession d’actes individuels de cruauté. C’était un système organisé : propriétaires, administrateurs, registres, plantations, transferts de propriété, règles administratives et mécanismes économiques permettaient de transformer des êtres humains en main-d’œuvre exploitable.

Les archives montrent précisément cette contradiction: plus l’administration voulait contrôler les esclaves comme une propriété, plus elle produisait involontairement des traces qui permettent aujourd’hui de retrouver leur existence individuelle.

C’est peut-être là l’aspect le plus important de cette nouvelle ouverture des archives. Elle permet de déplacer le regard.

Il ne s’agit plus seulement de demander combien d’esclaves se trouvaient dans une plantation. Il devient possible de demander: qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Qui étaient leurs parents ? Quels enfants avaient-ils ? Comment ont-ils survécu ?

Pour Maurice, ces questions mériteraient d’être au cœur d’un vaste programme de recherche accessible au public. Les registres britanniques ne devraient pas être étudiés isolément. Ils pourraient être comparés aux archives notariales, paroissiales, judiciaires et administratives conservées à Maurice, ainsi qu’aux documents relatifs aux plantations et à l’après-abolition. C’est le croisement de ces sources qui pourrait permettre de passer d’une histoire générale de l’esclavage à une histoire beaucoup plus précise des individus et des familles.

Mais ces archives posent aussi une question plus inconfortable : que fait-on aujourd’hui de cette connaissance ?

La Grande-Bretagne a depuis longtemps reconnu l’existence de l’esclavage dans son empire et a développé d’importants programmes de recherche sur ses conséquences. Mais la question des excuses officielles, de la responsabilité historique et des réparations demeure controversée.

L’histoire montre également qu’après l’abolition de l’esclavage dans les colonies britanniques en 1833, le Parlement accorda 20 millions de livres de compensation aux anciens propriétaires d’esclaves. Le contraste est difficile à ignorer: ceux qui possédaient des êtres humains furent indemnisés, tandis que ceux qui avaient subi l’esclavage ne reçurent pas une compensation comparable.

Les nouvelles archives ne régleront évidemment pas ce débat. Mais elles rendent beaucoup plus difficile l’effacement humain de l’esclavage.

Derrière chaque chiffre se trouvait une personne.

Et lorsque cette personne retrouve un nom, un âge, une famille et peut-être une origine, elle cesse d’être simplement une statistique de l’histoire coloniale.

Les archives ne peuvent pas changer le passé. Mais elles peuvent changer la manière dont nous le regardons — et nous obliger à poser des questions auxquelles il était autrefois plus facile de ne pas répondre.

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Maurice 2050 : peut-on construire une économie du futur avec l’école d’aujourd’hui ?

Maurice nourrit de grandes ambitions pour les décennies à venir. Le gouvernement veut transformer le pays en une économie à plus forte valeur ajoutée, plus technologique, plus productive et plus inclusive. Avec ‘Vision 2050’, l’objectif affiché est de faire de Maurice une économie d’environ 50 milliards de dollars d’ici 2050. Le pays veut développer l’intelligence artificielle, les services numériques, la finance verte, l’industrie avancée, l’économie bleue, les énergies renouvelables, les sciences médicales et d’autres secteurs à forte valeur ajoutée.

Le succès de l’ambition « Vision 2050 » pour Maurice se joue dès aujourd’hui dans son système éducatif et de formation, où est préparée la génération qui concrétisera ce projet

Mais derrière toutes ces ambitions se trouve une condition essentielle : aurons-nous les Mauriciens suffisamment formés pour les réaliser ?

C’est probablement l’une des questions les plus importantes que le pays doit se poser aujourd’hui.

Le gouvernement lui-même reconnaît le problème. Dans sa ‘Vision 2050’, il parle de réformer l’éducation et l’apprentissage tout au long de la vie. Le Premier ministre a également insisté sur la nécessité de préparer la main-d’œuvre aux technologies nouvelles et de faire évoluer Maurice vers une économie à salaires plus élevés.

Le budget 2026-2027 va dans la même direction. Le gouvernement annonce la formation de 25 000 Mauriciens aux compétences pratiques en intelligence artificielle au cours de la prochaine année et prévoit également de former les enseignants du secondaire à l’utilisation d’outils d’IA. Quelque 12 000 élèves de Grade 9 doivent bénéficier d’outils d’apprentissage utilisant l’IA.

Ces initiatives sont importantes. Mais elles soulèvent une question plus fondamentale : peut-on apprendre l’intelligence artificielle à un jeune qui n’a pas acquis suffisamment solidement la lecture, l’écriture, les mathématiques et les autres compétences de base ?

Les statistiques officielles de 2026 montrent une situation contrastée.

À l’école primaire, Maurice assure pratiquement une couverture universelle. Le taux brut de scolarisation primaire atteint 106,7 % en 2026 et le ratio élèves-enseignant est de 17. Mais le taux de réussite au PSAC, après réévaluation, était de 79,5 % en 2025. Cela signifie qu’environ un élève sur cinq ne satisfaisait pas initialement aux exigences de cette étape.

La situation devient plus préoccupante au fur et à mesure que l’on avance dans le système.

Les effectifs du secondaire sont passés de 92 597 en mars 2025 à 88 468 en mars 2026, soit une diminution de plus de 4 000 élèves en une année. Le taux brut de scolarisation secondaire est tombé à 74,3 %. Cette donnée ne signifie pas que 25,7 % des jeunes abandonnent nécessairement l’école : un taux brut de scolarisation est influencé par plusieurs facteurs démographiques et scolaires. Mais la diminution continue des effectifs et le niveau de l’indicateur méritent certainement une analyse approfondie du décrochage, de la poursuite des études et des parcours des jeunes.

Les résultats aux examens donnent une autre indication.

En 2025, le taux de réussite au National Certificate of Education était de 70,4 %. Au School Certificate, il n’était que de 69,3 %, en baisse par rapport à 72,7 % en 2024. Le HSC, en revanche, affichait un taux de réussite de 79 %.

Ces chiffres ne permettent évidemment pas de conclure que le système éducatif est un échec. Maurice dispose d’un enseignement public relativement accessible, d’un corps enseignant important et d’un système d’enseignement supérieur qui accueille plus de 50 000 étudiants. Mais ils montrent que l’accès à l’école ne garantit pas automatiquement l’acquisition des compétences nécessaires pour l’économie de demain.

Un autre signal mérite attention: la formation technique et professionnelle.

En 2025, seulement 7 064 étudiants étaient inscrits dans des formations techniques et professionnelles financées par les pouvoirs publics, contre 7 585 en 2024. Dans une économie qui veut développer l’industrie avancée, les technologies, l’énergie renouvelable, la construction moderne, la logistique et l’économie bleue, il serait difficile d’imaginer que tous les besoins futurs puissent être satisfaits par des diplômés universitaires.

Maurice aura besoin d’ingénieurs et de scientifiques, certes. Mais il aura aussi besoin de techniciens, d’électriciens, de spécialistes de la robotique, de programmeurs, de mécaniciens spécialisés, de techniciens maritimes, de spécialistes de l’énergie solaire, de professionnels de la cybersécurité et de travailleurs capables de maîtriser de nouvelles machines et de nouvelles technologies.

C’est pourquoi le débat sur l’éducation ne devrait pas être limité aux résultats des examens.

La véritable question est celle de l’adéquation entre l’école et l’économie que nous voulons construire.

Le ministère de l’Éducation affirme lui-même vouloir une société fondée sur la connaissance, développer les compétences en technologie et en recherche, renforcer la formation technique et créer une base de ressources humaines compétente pour le développement durable.

Il faut donc regarder le problème depuis le début du parcours scolaire.

Pourquoi certains enfants commencent-ils à prendre du retard dès le primaire ? Pourquoi certains garçons réussissent-ils moins bien que les filles à plusieurs étapes ? Pourquoi certains jeunes quittent-ils progressivement le système éducatif ou ne poursuivent-ils pas vers le post-secondaire ?

Quelles sont les causes : difficultés familiales, pauvreté, problèmes d’apprentissage, orientation scolaire, motivation, environnement social, méthodes pédagogiques ou manque de perspectives professionnelles ?

Il faut surtout suivre chaque cohorte d’élèves.

Combien commencent l’école primaire ? Combien arrivent au secondaire ? Combien obtiennent le NCE ? Combien poursuivent jusqu’au SC et au HSC ? Combien entrent dans la formation professionnelle ou l’université ? Et surtout, que deviennent ceux qui sortent du système sans qualification suffisante ?

Sans ces réponses, il est difficile de savoir si l’on prépare réellement la main-d’œuvre dont Vision 2050 aura besoin.

Maurice ne manque pas d’ambition. Mais une économie de 2050 ne se construit pas uniquement avec des zones économiques, des infrastructures, l’intelligence artificielle ou des investissements étrangers. Elle se construit dans les salles de classe d’aujourd’hui.

Un enfant qui apprend à lire correctement aujourd’hui peut devenir demain un technicien, un ingénieur, un entrepreneur ou un chercheur. À l’inverse, un jeune qui quitte le système avec des lacunes fondamentales risque de rester en marge des nouvelles opportunités.

Le défi est donc immense : il faut que la réforme de l’éducation précède, et non qu’elle suive, la transformation économique.

Si Maurice veut devenir une économie de haute technologie, il lui faut une population hautement qualifiée. Si elle veut des salaires plus élevés, elle doit produire davantage de compétences. Et si elle veut améliorer durablement les conditions de vie de tous les Mauriciens, elle doit faire en sorte que le progrès économique ne profite pas seulement à ceux qui réussissent déjà dans le système.

‘Vision 2050’ est une ambition nationale. Mais son succès pourrait finalement être décidé beaucoup plus tôt — dans les écoles, les collèges, les centres de formation et les établissements d’enseignement supérieur où se forme aujourd’hui la génération qui devra construire le Maurice de 2050.

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Sécurité alimentaire

Maurice produit davantage, mais reste dangereusement dépendante des importations

La pandémie de Covid-19 a rappelé à Maurice une réalité que nous avions peut-être trop facilement oubliée : un petit État insulaire reste particulièrement vulnérable lorsque les frontières se ferment et que les chaînes d’approvisionnement internationales sont perturbées. Pendant les confinements, la question n’était plus seulement de savoir si les produits seraient disponibles dans les supermarchés, mais si un pays fortement dépendant des importations pouvait garantir durablement l’alimentation de sa population.

Nos gouvernements successifs ont régulièrement parlé de sécurité alimentaire, de relance de l’agriculture et d’une meilleure utilisation de nos terres. Pourtant, les dernières statistiques de Statistics Mauritius montrent que, malgré certains progrès, Maurice reste encore loin d’une véritable résilience alimentaire.

Les chiffres du premier semestre de 2026 sont, à première vue, encourageants pour les cultures vivrières. La superficie récoltée en plein champ est passée de 4 209,6 hectares au premier semestre 2025 à 4 344,9 hectares en 2026, soit une hausse de 3,2 %. La production correspondante a augmenté de 10 %, passant de 67 992 à 74 769 tonnes. Sous cultures protégées, la progression est encore plus importante : la superficie récoltée a augmenté de 13,8 % et la production de 32,5 %. Au total, la production de cultures vivrières a progressé de 11,8 %, pour atteindre près de 82 914 tonnes.

Ces chiffres sont positifs. Mais ils ne doivent pas être confondus avec l’autosuffisance. Une hausse de la production agricole sur une année ne signifie pas que Maurice est devenue capable de nourrir sa population sans l’étranger.

C’est précisément là que se trouve le problème. Maurice est une économie insulaire qui importe une grande partie de ce qu’elle consomme. Cette dépendance ne concerne pas seulement certains produits alimentaires finis, mais aussi des intrants indispensables à la production locale : aliments pour animaux, engrais, pesticides, semences, équipements et énergie. Même lorsqu’un produit est « local », une partie de sa chaîne de production peut donc dépendre de l’extérieur.

Cette situation n’est pas nouvelle et ne peut être attribuée à un seul gouvernement. Elle est le résultat de plusieurs décennies de choix économiques, agricoles et fonciers. Depuis des années, la sécurité alimentaire est présentée comme un objectif national. Il faut désormais demander ce qui a réellement été réalisé, quels objectifs ont été atteints et pourquoi la dépendance extérieure reste aussi importante.

Les chiffres concernant l’élevage sont révélateurs. La production de volaille a diminué de 7,2 %, passant de 27 900 tonnes au premier semestre 2025 à 25 900 tonnes en 2026. La production de bœuf a également reculé, de 1 174 à 1 074 tonnes. Plus significatif encore, 96,9 % de la production de bœuf provenait d’animaux importés destinés à l’abattage. La production locale de bœuf reste donc extrêmement limitée. La production de chèvre et de mouton a légèrement diminué, tandis que celle de porc a progressé de 11,3 %.

La pêche, qui pourrait pourtant constituer un élément important de notre sécurité alimentaire dans un État insulaire et maritime, présente également des signes de fragilité. La production totale de poisson a chuté de 11,3 %, passant de 18 739 tonnes au premier semestre 2025 à 16 624 tonnes en 2026. Les prises de thon et autres poissons de haute mer ont diminué de 11,8 %, tandis que la pêche côtière a reculé de 2,4 %.

Le secteur sucrier connaît une évolution plus favorable. La production de sucre pour 2026 est estimée à environ 225 000 tonnes, contre 220 305 tonnes en 2025. Mais il faut également reconnaître que le sucre, aussi important soit-il pour l’agriculture et les exportations, ne répond pas directement à la question de savoir comment nourrir la population.

La vraie question est donc celle de la résilience. Que se passerait-il si une nouvelle pandémie, une guerre, une crise énergétique, une interruption du transport maritime ou une forte hausse des prix internationaux venait à perturber nos importations ? Le Covid-19 a montré que ce scénario n’était pas théorique.

Les gouvernements successifs ont une responsabilité particulière dans la préparation du pays à un tel risque. Il ne suffit plus d’annoncer périodiquement de nouveaux plans pour l’agriculture. Il faut pouvoir mesurer les résultats : combien d’hectares supplémentaires ont été réellement consacrés aux cultures vivrières ? Quelle part de notre consommation de légumes, de viande, d’œufs et de poisson pouvons-nous produire localement ? Quelle quantité de stocks stratégiques possédons-nous ? Combien de jeunes rejoignent réellement le secteur agricole ? Et surtout, la production locale peut-elle continuer pendant une période prolongée si les importations sont fortement réduites ?

Une politique sérieuse de sécurité alimentaire doit également protéger les terres agricoles contre une conversion excessive à d’autres usages. Elle doit moderniser l’irrigation, développer les cultures protégées, améliorer le stockage et la transformation des produits, réduire les pertes après récolte et rendre l’agriculture suffisamment attractive pour attirer une nouvelle génération.

Il faut aussi revoir notre conception de la sécurité alimentaire. Pour une petite économie insulaire, il serait irréaliste de vouloir produire tout ce que nous consommons. Une certaine dépendance aux importations restera nécessaire. L’objectif doit plutôt être de réduire les vulnérabilités, de diversifier les sources d’approvisionnement et de développer suffisamment de capacités locales pour résister à un choc extérieur.

La sécurité alimentaire est également une question de niveau de vie. Lorsque les prix mondiaux augmentent, une population dépendante des importations en subit directement les conséquences. Les ménages les plus modestes sont généralement les premiers touchés. Produire davantage localement, lorsque cela est économiquement viable, peut donc contribuer non seulement à la sécurité nationale mais aussi à la stabilité des prix et au bien-être de la population.

Dans un monde exposé aux pandémies, aux guerres, au changement climatique et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement, la capacité de nourrir sa population constitue elle aussi une forme de sécurité nationale.


Mauritius Times ePaper Friday 25 September 2026

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