« Si les renseignements révèlent que des réseaux mafieux s’organisent pour profiter du trouble, les autorités doivent agir en amont pour les neutraliser »

Interview : Jocelyn Chan Low – Historien

‘Dans une société multiethnique, le maintien de l’ordre exige autant de médiation et de négociation que de répression’

‘En politique, Maurice n’a pas encore fait un bond en avant dans le 21eme siècle’


Les violences survenues à Camp-Levieux ne sont-elles qu’un incident isolé ou le signe d’une exaspération sociale plus vaste ? L’historien Jocelyn Chan Low livre son analyse sur les parallèles historiques de cette crise, le rôle marquant de la jeunesse (Gen Z) et les réformes structurelles urgentes que l’État mauricien doit engager pour éviter que l’Histoire ne se répète.


Mauritius Times : Les événements malheureux à Camp-Levieux ont suscité de vives réactions au sein de la population. En tant qu’observateur de la société mauricienne, comment analysez-vous l’ampleur et la promptitude des réactions populaires ?

Jocelyn Chan Low : Je suis surpris par l’étendue et l’intensité de la violence depuis lundi dernier à la fois dans les régions rurales et urbaines et par la présence d’autant de mineurs, souvent des très jeunes parmi ceux qui ont été arrêtés mais pas par la soudaine poussée de fièvre dans les quartiers populaires suite aux événements à Camp-Levieux.

L’histoire contemporaine de Maurice est jalonnée de tels flare-ups qui se propagent comme une traînée de poudre et deviennent rapidement une épidémie sociale après un événement déclencheur à fort contenu émotionnel et à connotation ethnique ou religieuse. Heureusement, elles ne durent pas longtemps, bien que leurs conséquences perdurent.

Dans le cas présent, il convient de ne pas négliger les difficultés multiples auxquelles fait face le pays, alimentant un sentiment de malaise général, et le contexte de la guerre ayant des répercussions dans le monde entier.

Il y a d’abord la crise politique : les sondages révèlent régulièrement l’énorme décalage entre l’offre et la demande politique. En gros, le personnel politique a perdu l’adhésion sans faille de la population, désormais très critique face au reniement des principes qu’il prétend incarner, à sa servilité face aux grands intérêts, et à son incapacité à proposer un modèle de société plus juste et égalitaire qui ne soit pas uniquement basé sur la recherche de profit maximal.

D’une élection à l’autre, la population dénonce également son népotisme, son clientélisme et son communautarisme, qui font fi de toute notion de méritocratie, ainsi que son incompétence à trouver des solutions aux défis auxquels le pays fait face. En outre, il y a la prise de conscience croissante que les élections ne servent plus à grand-chose, si ce n’est à remplacer bonnet blanc par blanc bonnet, dont les membres sont issus le plus souvent des mêmes dynasties familiales qui ont pris la démocratie mauricienne en otage. Telle est la perception contemporaine.

À cette crise politique s’ajoute la crise économique et ses répercussions sur le coût de la vie, avec des hausses de prix en cascade — essence, produits alimentaires, etc. — ainsi que des coupures dans les prestations sociales, notamment les réformes de la pension de vieillesse, l’abolition de la CSG et des allocations pour enfants en bas âge. Ces mesures affectent non seulement une classe moyenne en voie de déclassement rapide, mais surtout les populations au bas de l’échelle. Puis, il existe une gentrification à caractère international, qui fait côtoyer des expatriés à hauts revenus et des groupes marginalisés.

Avec la crise de l’eau découlant du manque d’efficacité des autorités en charge depuis plusieurs années et les coupures d’eau qui affectent directement les habitants dans leur vie quotidienne, il fallait s’attendre à des débordements. Et il y en a eu dans la circonscription du ministre concerné. Mais dès que ces manifestations pour l’eau ont atteint Camp-Levieux, les autorités ont agi de manière lourde, au risque de provoquer des dérapages de la part de certains policiers à la gâchette facile qui – minoritaires certes – n’ont pas leur place dans une force policière digne de ce nom. On connaît la suite. On peut craindre que les leçons de l’affaire Kaya n’aient pas été pleinement tirées. La gestion policière des quartiers difficiles ne saurait reposer uniquement sur la répression et la menace, des méthodes qui ne font qu’aggraver les tensions.

Il faut le répéter : le maintien de l’ordre dans une société multiethnique est une tâche d’une extrême délicatesse, où la médiation et la négociation sont tout aussi importantes que la répression. Et si les services de renseignement disposent d’informations selon lesquelles des éléments mafieux s’organisent pour profiter de la situation et semer le trouble, il faut agir en amont pour les mettre hors d’état de nuire, plutôt que d’attendre qu’ils passent à l’action ? Aujourd’hui, il existe des lois qui autorisent des arrestations préventives dans des cas de subversion ou de terrorisme planifié.

* Observez-vous des similitudes et des différences marquantes entre la crise de 1999 et la situation actuelle ?

Les similitudes sont nombreuses et certaines ne relèvent sans doute pas du simple hasard. Pour résumer, on retrouve dans les deux cas une bavure policière perçue comme la goutte d’eau qui fait déborder le vase, s’inscrivant dans un long historique de relations tendues entre les forces de l’ordre et les habitants de quartiers qui se sentent marginalisés.

En filigrane, la dimension communautaire demeure bien présente. Ayant dirigé le projet d’histoire orale sur les descendants d’esclaves pour la Truth and Justice Commission, j’ai analysé avec mon équipe des centaines de témoignages issus des quartiers populaires à travers l’île. D’une part, ces éléments témoignent du ressenti important des habitants qui avaient fait part d’expériences de mise à l’écart ou de traitements inéquitables. D’autre part, cette perception, est toujours présente, et constitue donc une réalité sociologique que l’on ne saurait ignorer.

Cependant, à la différence de 1999, il y a en 2026 une forte présence de mineurs parmi les émeutiers à tel point que le gouvernement envisage un abaissement de la majorité pénale à 12 ans, une mesure qui soulève de profondes interrogations au regard des dispositions des conventions internationales pour la protection des enfants dont Maurice est signataire. Il y avait aussi des jeunes sur la pavé en 1999, mais aujourd’hui ce sont des éléments de la Gen Z qui sont le plus actifs.

Il faudrait mener une étude sociologique sérieuse sur ce groupe de la population qui semble avoir été abandonné à lui-même — ce qui a entraîné, pour certains, le fait de devenir des proies faciles pour des trafiquants de drogue et autres mafieux. Cela étant dit, il y a une quinzaine d’années, j’ai lu un rapport des Nations unies sur les jeunes à Maurice qui tirait la sonnette d’alarme. Mais rien n’a été fait par les autorités pour leur insertion sociale.

Finalement, à la différence de 1999, il n’y a pas eu de tensions interethniques jusqu’à maintenant. Sans doute, pour une fois, les autorités ont-elles agi très vite en arrêtant le policier au gâchette facile tout de suite et ont finalement suspendu certains de ses collègues pour apparemment non-assistance à personne en danger.

* Comment expliquez-vous qu’un incident individuel ravive aussi rapidement les tensions dans une société multiethnique et multicommunautaire comme la nôtre ?

Selon les renseignements qui nous sont parvenus, il paraît qu’il ne s’agissait pas d’un simple acte isolé, mais d’une intervention disproportionnée s’apparentant à un usage excessif de la force, survenue dans un quartier où la tension était pourtant retombée ce soir-là

Je le répète : si les services de renseignement disposent d’informations probantes quant aux intentions de certains groupes mafieux d’exploiter la situation, il incombera aux autorités d’activer les leviers légaux à leur disposition pour intervenir en amont. Attendre l’escalade avant d’agir, cela revient à faire preuve d’une réactivité tardive là où une stratégie de prévention s’impose plus que jamais.

Il ne faut pas sous-estimer la vive émotion suscitée par l’affaire Élodie Thomas, où une jeune femme regagnant son domicile auprès de son enfant, a été grièvement blessée par un tir policier sans sommation. Cet événement a inévitablement ravivé des traumatismes historiques et un sentiment d’injustice ressenti par certains, dans un climat marqué par une impopularité gouvernementale et une perte de confiance envers les institutions.

* Au-delà des attaques contre les postes de police, on a également observé des actes de vandalisme et de pillage visant des supermarchés et des commerces. S’agit-il, selon vous, d’actes opportunistes ciblés, ou du signe d’une défiance plus profonde envers l’autorité et les symboles du capitalisme mauricien ?

Les deux, car nous traversons une période de crise aux dimensions multiples. Dans l’ensemble, depuis les années 1980, notre société a favorisé le consumérisme et un modèle économique axé sur la maximisation du profit au détriment de l’humain.

La crise des finances publiques découle en grande partie de l’abandon du système de taxation progressive qui était en vigueur dans les années 1970. Le capitalisme à Maurice repose sur le postulat d’un ruissellement économique (trickle-down) censé garantir la paix sociale. Or, ce mécanisme s’avère illusoire sans une intervention régulatrice de l’État et finit par creuser des écarts de richesse extrêmes — visiblement accentués par la gentrification, les programmes d’aménagement intégrés (IRS) et l’arrivée d’expatriés —, ce qui alimente les frustrations sociales.

Le ciblage des centres commerciaux et le pillage de commerces, comme à Tamarin, en sont des illustrations parlantes. Enfin, il ne faut jamais oublier que, dans les troubles sociaux à travers le monde, la présence de casseurs fait partie intégrante de l’équation.

* L’incident de Camp-Levieux n’a-t-il été que l’étincelle sur un terrain déjà fortement inflammable ?

Évidemment. Au-delà des difficultés économiques et sociales, il existe un sentiment de plus en plus perceptible de décalage entre les attentes suscitées pendant la campagne électorale et les décisions prises depuis l’arrivée au pouvoir. Certains considéreraient que la victoire écrasante de 60-0 a été obtenue sur la base de promesses qui n’ont pas été respectées, ce qui alimenterait l’impression d’une rupture du contrat de confiance avec l’électorat. Les mesures d’austérité, notamment, semblent accentuer ce malaise.

À cela s’ajoute l’affaiblissement de l’Alliance du Changement, fragilisée par le retrait de Paul Bérenger. Ces éléments contribuent à nourrir les interrogations sur la capacité du gouvernement à maintenir le soutien populaire dont il bénéficiait au lendemain des élections. L’incident de Camp-Levieux aurait donc pu agir comme un déclencheur dans un contexte où des frustrations s’étaient déjà accumulées.

On ne mesure peut-être pas suffisamment les difficultés que traverse la démocratie mauricienne, marquée par une confiance ébranlée envers une partie de la classe politique, où certaines dynasties et quelques patronymes occupent encore une place importante selon les perceptions. La présence persistante de figures politiques de longue date soulève également la question du renouvellement des générations, à l’heure où la Gen Z s’impatiente. En politique, Maurice n’a pas encore fait un bond en avant dans le 21eme siècle.

* L’instauration d’un couvre-feu ou l’intervention des forces de l’ordre répond à une nécessité immédiate : stopper la violence, protéger les personnes et les biens, et restaurer l’ordre public. Mais il faudra aussi s’attaquer aux causes profondes du problème, non ?

Désormais, il importe que les autorités apportent des éclaircissements sur leurs déclarations faisant état d’une possible implication de réseaux liés au trafic de drogue dans les événements récents. Une communication claire et étayée permettrait de dissiper les interrogations et de préserver la confiance du public. Plus généralement, la situation souligne l’importance de renforcer durablement la lutte contre le trafic de drogue et la corruption, dans le respect de l’État de droit.

Parallèlement, il est essentiel que les autorités apportent des réponses concrètes aux difficultés d’approvisionnement en eau que connaît le pays. La population attend des mesures efficaces et durables, ainsi qu’une meilleure communication sur les solutions envisagées. Sans progrès tangibles sur ce front, le mécontentement risque de s’accentuer.

* L’implication de grands trafiquants de drogue cherchant à déstabiliser les forces de l’ordre et certains acteurs politiques afin de semer le trouble dans le pays, comme l’ont avancé les autorités, constitue une allégation grave. Assiste-t-on donc à une instrumentalisation de la colère populaire à des fins criminelles ou politiques ?

Si ces allégations venaient à être confirmées, elles soulèveraient de sérieuses interrogations sur l’ampleur de l’influence des réseaux de trafic de drogue à Maurice, ainsi que sur les éventuelles insuffisances des politiques menées au fil des années pour lutter contre ce fléau.

* Quelles leçons structurelles, politiques et institutionnelles l’État mauricien doit-il impérativement tirer de cette crise pour éviter que l’Histoire ne se répète ?

Au-delà de la nécessité de promouvoir un modèle de société et de développement économique plus juste et plus égalitaire, capable de s’attaquer aux grands déséquilibres hérités de l’Histoire, il est essentiel de renforcer le fonctionnement de notre démocratie afin qu’elle soit plus inclusive et ne donne pas le sentiment d’être dominée par quelques familles. Il convient également d’engager une réflexion approfondie sur les pratiques policières et les enjeux du maintien de l’ordre dans un État pluriethnique comme Maurice.


Mauritius Times ePaper Friday 16 October 2026

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