« Une crise peut constituer le point de départ d’une transformation, à condition que le gouvernement sache saisir cette opportunité »

Interview : Dr Avinaash Munohur, Politologue

* Riots 2026 : ‘Si l’implication de réseaux criminels organisés était établie, nous serions confrontés à une situation extrêmement préoccupante’

 Regroupement Bérenger-Valayden-Bodha
« La simple addition de personnalités ne suffit pas à créer une véritable alternative politique »

Alors que l’île Maurice fait face à des tensions sociales sur fond de hausse du coût de la vie et de difficultés d’accès à l’eau, etc., les récents événements suscitent des comparaisons avec les troubles de février 1999. Faut-il y voir la résurgence de fractures anciennes ou l’expression d’un malaise social plus large ? Pour y répondre, nous donnons la parole au politologue et consultant en stratégies politiques Dr Avinaash Munohur. Dans cet entretien incisif, il analyse les limites du modèle de développement mauricien, l’essoufflement de l’ascenseur social et le « malaise des classes moyennes ». Il aborde également sans détour la gestion gouvernementale de la crise, le défi de la jeunesse, la géographie des inégalités ainsi que les recompositions politiques en cours sur l’échiquier national.

Mauritius Times: Un climat de mécontentement et d’exaspération couvait déjà au sein d’une grande partie de la population, notamment autour de l’accès à l’eau et du coût de la vie. L’affaire Élodie Thomas est venue exacerber les tensions. Le parallèle avec les émeutes de février 1999 vous paraît-il pertinent ?

Dr Avinaash Munohur: Le parallèle est pertinent, à condition de ne pas confondre les circonstances immédiates avec les dynamiques sociales profondes. En 1999, la mort de Kaya en détention policière avait agi comme un détonateur, révélant des frustrations accumulées et une profonde défiance envers les institutions.

Il faut rappeler ici la notion de « malaise créole », que le père Roger Cerveau utilisait pour décrire l’invisibilité des descendants d’esclaves au sein même de l’Église catholique, et dont le sens a évolué pour occuper une place importante dans les analyses sociologiques de l’époque. Elle renvoyait à une réalité historique particulière : celle de la marginalisation économique, sociale et culturelle d’une partie de la population dite créole, dont les racines plongent notamment dans l’héritage de l’esclavage et les mécanismes de reproduction des inégalités.

Mais je pense qu’il faut être extrêmement prudent avant de transposer cette grille de lecture aux événements de 2026. Nous ne disposons pas d’éléments permettant d’affirmer que nous assistons à une résurgence du malaise créole dans sa spécificité propre. Ce que nous observons semble plutôt relever d’une crise sociale plus transversale, qui dépasse les appartenances communautaires, et qui ne peut être réduite à une lecture identitaire, selon moi.

C’est précisément ce que je qualifie de « malaise des classes moyennes », c’est-à-dire le sentiment que le contrat social mauricien ne fonctionne plus, que le travail ne garantit plus la prospérité et que les perspectives d’ascension sociale se réduisent, notamment pour les classes ouvrières et les petites classes moyennes.

Cela ne signifie évidemment pas que les inégalités historiques et communautaires ont disparu. Il me semble plutôt qu’elles se superposent à ces nouvelles fractures économiques, ce qui rend le phénomène actuel plus complexe justement.

La grande leçon de 1999 demeure donc d’actualité, surtout si on élargit l’analyse : une société peut donner l’impression d’être stable alors même que des frustrations profondes s’y accumulent. Et lorsqu’un événement vient rompre cet équilibre, les conséquences peuvent être ressenties sur le long terme, voire le très long terme.

* Certains estiment que les enseignements de 1999 n’ont pas été tirés. Cela signifie-t-il que les gouvernements successifs n’ont pas su apporter des réponses durables aux problèmes sociaux ?

Il faut distinguer les progrès réels accomplis par notre pays de l’incapacité progressive de notre classe politique à renouveler son projet de société.

Il serait intellectuellement malhonnête de prétendre que les gouvernements successifs n’ont rien accompli. Maurice a connu des transformations économiques et sociales considérables depuis l’indépendance. Notre État-providence, nos infrastructures et notre diversification économique résultent de plusieurs décennies de décisions politiques. D’ailleurs l’ouverture des secteurs liés au global business, à partir du début des années 2000, faisait justement partie d’un nouveau souffle économique que le gouvernement a su insuffler à la suite de février 99. Ces secteurs ont d’ailleurs permis la création d’emplois, de richesses et d’opportunités qui ont permis au PIB mauricien de passer de Rs 120 milliards en 2000 à Rs 694 milliards en 2024.

Mais nous avons progressivement confondu la gestion des acquis avec la construction de l’avenir, en assumant sans doute que la création de valeur allait de facto assurer ce que les économistes appellent le « trickle effect ». De ce fait, depuis plusieurs décennies, nos gouvernements répondent aux frustrations sociales par une surenchère de promesses électorales et des mesures compensatoires, sans vraiment engager les transformations structurelles nécessaires afin de s’assurer que la croissance économique soit accessible à tous.

Nous célébrons la gratuité de l’éducation sans suffisamment interroger son efficacité. Nous défendons la santé publique tout en acceptant progressivement une médecine à deux vitesses. Nous parlons de démocratisation économique alors que l’accès à la propriété devient de plus en plus difficile, et que rien n’est réellement fait pour permettre l’essor des PME et pour faciliter la création d’entreprises.

Le problème dépasse donc les partis politiques en réalité. Nous sommes bien plutôt en face d’un système politique qui peine à produire une vision collective du développement. L’enseignement fondamental de 1999 aurait dû être que la paix sociale ne se décrète pas mais qu’elle se construit par la justice sociale, la confiance institutionnelle et la possibilité réelle, pour chaque génération, d’améliorer ses conditions d’existence. Est-ce que cette leçon a réellement été apprise ?

* Le Premier ministre a annoncé des consultations avec les ONG. Ne faudrait-il pas également une réponse nationale impliquant les institutions religieuses et le secteur privé ?

Je vais vous répondre par une question : comment expliquer que le Premier ministre, moins de deux ans après avoir remporté une victoire électorale historique sur la promesse de changer le système, nous annonce aujourd’hui qu’il doit consulter les ONG pour comprendre les causes du malaise social ? Cela ne reviendrait-il pas à reconnaître que le gouvernement n’a pas véritablement compris les raisons profondes de la victoire de 2024 ?

Plus troublant encore, le gouvernement dispose de tout l’appareil administratif de l’État, de statistiques publiques, de services de renseignement, de ministères et d’institutions censés connaître les réalités du pays. Que lui manque-t-il donc pour comprendre ce qui se passe ?

Est-ce un problème de circulation de l’information ? De capacité d’analyse ? Ou simplement de volonté politique d’entendre ce que les Mauriciens expriment depuis des années ? Je ne conteste évidemment pas l’utilité des ONG, mais je m’interroge sur le rôle qu’on souhaite leur faire jouer dans ce cas précis.

Une part importante du secteur associatif mauricien, notamment les ONG, est aujourd’hui financée par les mécanismes de Corporate Social Responsibility (CSR). Or, ce système soulève une question idéologique fondamentale : sommes-nous en train de transformer la lutte contre les inégalités en une activité philanthropique financée par ceux-là même qui bénéficient du modèle économique existant ?

Allons-nous désormais demander au secteur privé de définir les causes et les solutions d’une crise sociale dont les mécanismes de production sont également économiques, et découlent directement de la division historique du capital à Maurice ?

Le risque ici serait de privatiser progressivement la responsabilité politique de l’État en matière de justice sociale. Je ne prétends pas que telle soit l’intention du Premier ministre, mais il faudra observer attentivement la nature des consultations annoncées et les ONG concernées car les inégalités ne sont pas un problème de charité. Elles sont un problème de justice, de redistribution et d’organisation économique. L’État doit écouter la société civile afin de mieux construire ses politiques; il ne doit en aucun cas sous-traiter sa responsabilité politique à des intérêts privés.

* Par ailleurs, notre système éducatif laisse chaque année de nombreux jeunes sans perspectives, tandis que le trafic de drogues de synthèse prend des proportions inquiétantes. Avons-nous les expertises nécessaires pour apporter des solutions efficaces plutôt que de reproduire les réflexes du passé ?

Maurice ne manque ni d’intelligence ni de compétences. Le problème réside dans notre incapacité institutionnelle à mobiliser ces compétences autour d’une vision cohérente. Ceci revient à dire que nous avons un manque flagrant d’intelligence collective. Nous voyons d’ailleurs cela dans le fait que nous continuons à traiter des problèmes interdépendants comme s’ils étaient indépendants les uns des autres.

Prenons l’exemple des drogues synthétiques. Nous les considérons principalement comme une question de répression policière dont la seule réponse semble être la dépénalisation du cannabis. Or, il s’agit également d’une problématique de santé publique, d’échec scolaire, de précarité et d’absence de perspectives économiques. Il s’agit également d’un phénomène lié à la culture des narcotrafiquants et des gangs, dont les spécificités mériteraient d’être mieux prises en compte par les autorités. La police et le système judiciaire doivent aussi disposer de la formation et des moyens nécessaires pour y répondre plus efficacement.

Une politique antidrogue sérieuse exige donc une coordination entre l’éducation, la santé, les services sociaux, la police et la justice. Elle suppose également de s’attaquer aux circuits financiers permettant aux trafics de prospérer.

Il en va de même pour l’éducation. La question n’est pas uniquement de savoir combien d’élèves réussissent leurs examens ou combien de lauréats le pays produit chaque année, mais de ce que deviennent ceux qui échouent et comment préparer notre jeunesse aux transformations économiques et technologiques qui frappent à nos portes.

Nous avons besoin d’une modernisation de l’action publique fondée sur l’évaluation des politiques, la coordination interministérielle et la responsabilité des décideurs. L’expertise existe. Ce qui fait défaut, c’est l’architecture institutionnelle permettant de la transformer en action. Comme souvent, c’est l’implémentation qui pose problème à Maurice.

* Qu’en est-il de notre modèle économique ? Malgré plusieurs décennies de croissance, Maurice reste confrontée à d’importantes frustrations sociales. Notre modèle de développement a-t-il atteint ses limites ?

Il est essentiel de rappeler la fonction particulière de l’État-providence à Maurice. Notre modèle social ne répondait pas uniquement à une logique de redistribution économique. Il remplissait également une fonction réparatrice : créer les conditions de l’émancipation économique, sociale et culturelle d’une population profondément marquée par l’esclavage, l’engagisme et les inégalités héritées de notre histoire coloniale.

L’éducation gratuite, la santé publique et les politiques sociales ont contribué à produire une importante classe moyenne mauricienne, classe moyenne qui incarne la réussite de notre modèle et constitue la preuve que l’ascenseur social fonctionnait. Or, aujourd’hui, cet ascenseur semble se bloquer, ce qui explique que les classes moyennes étouffent.

Le travail ne garantit plus nécessairement la prospérité. Les diplômes ne garantissent plus l’ascension sociale. L’accès au logement devient difficile, tandis que les dépenses essentielles absorbent une part croissante des revenus, ne permettant plus à l’épargne de fonctionner comme levier d’avancement.

C’est ce que j’appelle justement le malaise des classes moyennes : le sentiment que le contrat social ne fonctionne plus pour ceux qui travaillent, paient leurs impôts et respectent les règles. Le jeu semble complètement faussé.

* Plus fondamentalement, entre le développement des complexes hôteliers, des parcours de golf et des Smart Cities, d’une part, et le délabrement de certains centres urbains, d’autre part, ne sommes-nous pas en train d’assister à l’émergence de deux “île Maurice”, aux réalités et aux perspectives de plus en plus contrastées ?

C’est une dimension fondamentale, trop souvent absente de nos analyses économiques et sociales à Maurice. Et c’est une dimension qui permet justement de ne pas basculer dans une lecture identitaire qui n’explique pas tout.

Il suffit de regarder notre territoire pour comprendre l’organisation même des inégalités aujourd’hui. D’un côté, nous avons développé des complexes touristiques, des résidences de luxe, des golfs et des Smart Cities, avec des infrastructures modernes et des espaces parfaitement entretenus et beaux. De l’autre, nous avons des centres urbains historiques dont le cadre bâti se dégrade, des infrastructures vieillissantes et des quartiers confrontés à des difficultés croissantes – comme l’approvisionnement en eau par exemple.

Il existe une véritable géographie des inégalités à Maurice. Et nous ne pouvons plus faire comme si ce n’était pas le cas car cette géographie n’est pas neutre.

L’aménagement du territoire traduit toujours des choix économiques et politiques. Il détermine où nous investissons, quelles populations bénéficient des infrastructures et comment nous organisons l’accès aux ressources. L’espace n’est pas simplement le décor des rapports sociaux. Son organisation participe pleinement à la production et à la reproduction des dominations, et donc des inégalités.

La question de l’eau rend ce phénomène particulièrement visible. Comment comprendre que des familles puissent rester plusieurs jours sans approvisionnement régulier alors que les golfs, les piscines et les ensembles résidentiels ne semblent pas souffrir de ces pénuries ?

Il y a clairement un problème de territoires. Mais pas que ce fait.

Il existe également, par exemple, des lois qu’il faut revoir, comme la Rivers and Canals Act de 1863 qui reconnaît notamment des droits d’usage et des concessions sur l’eau des rivières – dont certains trouvent leur origine dans l’économie de plantation coloniale.

Je ne prétends pas ici que les complexes privés soient directement responsables des pénuries. Malgré une réduction de la pluviométrie, nous avons énormément d’eau à Maurice. Le problème est le captage, la gestion et la distribution de l’eau ainsi que le mode de fonctionnement de la CWA. Une autre stratégie territoriale de captage et de distribution doit être développée.

Mais la question dépasse celle de l’accès à l’eau. La question que nous devons nous poser est la suivante : sommes-nous en train de construire une île Maurice où la prospérité se concentre dans des enclaves privilégiées, pendant que les espaces historiques de la vie collective continuent de se dégrader ?

Si la réponse à cette question est positive, alors il devient également urgent de développer un vaste projet de régénération des villes et des espaces publics. C’est là une piste extrêmement importante à explorer dans la lutte contre les inégalités.

* Les jeunes semblent se reconnaître de moins en moins dans les partis traditionnels et perdre confiance dans l’ascension sociale. Comment interprétez-vous cette désaffection, notamment après les violences récentes ?

Je me méfie des généralisations associant la jeunesse à la violence. Il est impératif de distinguer ceux qui expriment des frustrations légitimes de ceux qui commettent des actes criminels gratuits.

Ceci dit, la désaffection envers les institutions politiques traditionnelles constitue un problème réel. Nos partis politiques fonctionnent encore largement selon des structures hiérarchiques héritées d’une autre époque, reposant sur des dynasties bien établies, des fidélités historiques et des réseaux clientélistes. Or, les nouvelles générations évoluent dans un univers où les idées circulent horizontalement, où l’autorité est constamment questionnée et où les mobilisations peuvent se construire sans organisations centralisées.

Il existe donc un décalage croissant entre les formes traditionnelles de la mobilisation politique et les nouvelles formes d’expression citoyenne. Et la réponse ne peut pas se limiter à demander aux jeunes de rejoindre les partis existants. Ce sont aussi les partis qui doivent se transformer pour redevenir des espaces de participation démocratique, de production intellectuelle et de renouvellement des idées et des élites – tout en devenant transparent quant à leur financement, en donnant des garanties claires sur la question de la démocratisation du leadership.

* D’autre part, le Premier ministre a évoqué l’implication éventuelle de gangs et de réseaux criminels dans les violences. Il a également annoncé au Parlement l’interpellation d’un baron de la drogue. Si ces soupçons se confirment, quelles seraient les conséquences pour notre démocratie ?

Si l’implication de réseaux criminels organisés était établie, nous serions confrontés à une situation extrêmement préoccupante. Il ne s’agirait plus uniquement d’un problème de maintien de l’ordre, mais d’une remise en cause potentielle de l’autorité de l’État sur certaines parties de son territoire. Encore une fois, la question du territoire surgit.

Les organisations criminelles ne recherchent pas seulement des profits. Lorsqu’elles deviennent suffisamment puissantes, elles peuvent chercher à contrôler des territoires, influencer les comportements sociaux et pénétrer les institutions publiques.

Mais nous devons être rigoureux, l’arrestation d’un seul baron ne constitue pas la preuve que les barons ont tenté de déstabiliser l’État. Les déclarations du Premier ministre devront être étayées par des enquêtes sérieuses et la mise à nue de ces réseaux mafieux.

Mais si ces soupçons se confirment, il faudra revoir nos capacités de renseignement, nos méthodes d’investigation financière et nos mécanismes de lutte contre la corruption. Il faudra également comprendre les conditions sociales permettant à ces réseaux de recruter et de s’implanter durablement dans certains territoires.

L’État doit faire preuve de fermeté absolue face aux organisations criminelles. Mais cette fermeté ne doit jamais servir à criminaliser indistinctement la contestation sociale et les victimes de la précarité. Il faut ici tenir simultanément deux exigences : protéger l’ordre démocratique et préserver le droit légitime des citoyens à exprimer leur colère.

* Sydney Pierre a quitté le PTr et rejoindrait apparemment le Fron Militan Progresis de Paul Bérenger dans les prochains jours. Si cela venait à se confirmer, une telle recomposition pourrait-elle constituer une alternative crédible ?

Sur le plan strictement parlementaire, le départ de Sydney Pierre ne modifie aucunement le rapport de forces, car le gouvernement conserve une majorité absolue. Mais cette défection s’inscrit dans une dynamique d’effritement politique qui mérite notre attention.

Je trouve personnellement regrettable que Sydney Pierre ait quitté le PTr, surtout de la manière dont il l’a fait. Il avait été présenté comme un jeune professionnel ayant fait ses preuves dans le secteur hôtelier et qui disposait, au sein du Parti travailliste, d’une véritable occasion de participer au renouvellement générationnel au sein d’un parti véritablement national et historique.

Au lieu de cela, s’il confirme son choix, il s’orienterait vers ce que je considère davantage comme un regroupement de personnalités politiques que comme un véritable parti porteur d’un projet idéologique cohérent.

J’y vois surtout un possible calcul électoral de sa part : miser sur sa réélection en accrochant sa bannière à Paul Bérenger dans son bastion historique, plutôt que de s’engager dans le travail de transformation et de renouvellement d’un parti de l’intérieur.

Si tel est bien son calcul, il pourrait un jour le regretter, car les recompositions politiques sont incertaines et les alliances de circonstances ne constituent pas nécessairement des projets durables. Paul Bérenger n’a d’ailleurs eu de cesse de le démontrer.

Mais cette décision soulève également une question pour le Parti travailliste : quelle place réelle accorde-t-il aux jeunes générations et à leur capacité d’influencer ses orientations ?

Quant au regroupement autour de Paul Bérenger, Rama Valayden et éventuellement Nando Bodha, la simple addition de personnalités ne suffit pas à créer une véritable alternative politique. Ce qui compte, c’est le projet. Or, le malaise actuel traduit précisément une lassitude envers cette manière de faire de la politique, où les alliances se font et se défont au gré des circonstances et des opportunismes.

Notre pays a besoin d’un renouvellement des idées, pas simplement d’une redistribution des ambitions individuelles.

* Moins de deux ans après l’alternance de 2024, le gouvernement traverse sa première crise majeure. Ces événements marquent-ils un tournant décisif sur la scène politique mauricienne ?

Nous sommes effectivement à un moment charnière du mandat gouvernemental.

La victoire de 2024 avait suscité une attente extraordinaire. Les électeurs n’avaient pas simplement voté pour une alternance. Ils avaient exprimé une volonté profonde de rupture avec certaines pratiques politiques et institutionnelles. C’est précisément cette attente qui rend la désillusion actuelle particulièrement préoccupante.

Les événements récents ont révélé les limites de notre modèle social, les fragilités de nos institutions de sécurité et les difficultés du gouvernement à comprendre les frustrations qui traversent la société. Une crise peut toutefois constituer le point de départ d’une transformation, à condition que le ouvernement sache saisir cette opportunité.

Le Premier ministre dispose encore d’une majorité parlementaire lui permettant des réformes d’envergure ; encore faudrait-il revoir la culture de gouvernance, restaurer la confiance institutionnelle et démontrer que les sacrifices demandés à la population s’appliquent également aux dirigeants.

L’austérité doit commencer au sommet de l’État : rationalisation du nombre de ministres, réduction des dépenses de fonctionnement, révision des avantages et du train de vie gouvernemental… Ce serait un bon début pour au moins montrer que la colère du peuple a été entendue. Le gouvernement pourrait également revenir sur certaines mesures prises, comme baisser le prix de l’essence et le retour de certaines allocations sociales qui aidaient grandement les familles les plus démunies.

Mais il faudra surtout reconstruire un projet collectif capable de répondre aux fractures économiques, territoriales et générationnelles que cette crise a révélées, car rétablir l’ordre dans les rues ne signifie pas nécessairement rétablir la paix sociale. On peut mettre fin à une émeute par la force, mais cela ne signifie aucunement que les frustrations sociales ont disparu.

La véritable question n’est donc pas uniquement de savoir si le Gouvernement survivra politiquement à cette crise. Elle est de savoir si notre classe politique saura enfin comprendre que ce qui s’épuise aujourd’hui, ce n’est pas simplement la confiance dans une majorité parlementaire, mais un modèle de développement et un contrat social dont nous devons collectivement repenser les fondements.


Mauritius Times ePaper Friday 23 October 2026

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