Vers la reconnaissance d’un patrimoine linguistique national arc-en-ciel
Nouveaux défis pour le pluralisme mauricien au 21e siècle
Analyse
Par Vina Ballgobin
Alors que l’Assemblée nationale examine officiellement l’introduction du kreol morisien ou KM dans ses travaux, la question demeure au cœur d’un débat sensible au sein de la société mauricienne. Entre impératifs de représentativité démocratique, reconnaissance identitaire et préservation d’un équilibre socioculturel fragile, les enjeux aux ramifications politiques, historiques et académiques sont nombreux. Au-delà de la seule question de l’utilisation du KM dans les débats parlementaires, la réflexion s’étend désormais à l’ensemble des langues qui composent le patrimoine linguistique national mauricien.

Dans cet article, le terme “langues nationales” est employé dans son sens sociolinguistique et non juridique. Il désigne les langues qui, au fil de l’histoire, ont contribué à l’identité, à la culture et à la vie collective de la nation mauricienne, indépendamment de leur statut institutionnel ou légal.
1. Arguments des partisans du KM : vers une justice linguistique et institutionnelle
Pour les défenseurs de l’introduction du Kreol Morisien (KM) dans les travaux de l’Assemblée nationale, l’enjeu relève en premier lieu de la démocratie représentative. Cette langue est largement utilisée par la population mauricienne comme langue de communication. Son absence des débats parlementaires pourrait, selon eux, constituer un obstacle pour une partie de la population. Si les parlementaires ont le droit de s’exprimer en KM, cela garantirait, selon eux, une expression plus authentique et une communication plus directe avec le public.
D’autres partisans soulignent les progrès majeurs accomplis par le KM au cours des dernières décennies. Longtemps relégué au rang de « patois », le KM a bénéficié d’un vaste travail de standardisation académique. Son enseignement a également été intégré au système éducatif mauricien. Dans cette perspective, son entrée au Parlement est perçue par ces partisans comme une nouvelle étape de son institutionnalisation.
2. Réserves des opposants : préserver la neutralité
D’abord, les opposants à l’évolution du statut du KM mettent en avant la complexité du tissu multiculturel mauricien. Au fil de plus de trois siècles d’histoire, plusieurs langues issues des différentes populations ayant contribué à la formation de la société mauricienne sont devenues des composantes du patrimoine linguistique national. Par conséquent, cette pluralité constitue l’un des éléments du contexte dans lequel doit être examinée toute évolution du statut institutionnel d’une langue.
Dans une société plurielle, le choix d’une langue officielle ou d’une des langues du patrimoine linguistique national ne peut être dissocié des enjeux d’équilibre entre les différentes communautés en présence. Il ne devrait pas non plus, selon eux, devenir l’apanage d’un groupe d’intérêt ou d’un parti politique.
Il est vrai que, depuis l’indépendance, l’anglais joue un rôle d’arbitre institutionnel garantissant la neutralité dans un environnement linguistique pluriel. Cette perception est notamment liée à son statut constitutionnel : l’anglais est la langue officielle de l’Assemblée nationale. Dans cette perspective, le maintien de ce cadre est considéré comme un moyen d’éviter que toute autre langue nationale ne bénéficie d’une position institutionnelle susceptible d’être perçue comme supérieure à celle d’autres langues du patrimoine linguistique national.
De plus, certains expriment la crainte d’une marginalisation progressive des langues asiatiques (hindi, ourdou, tamoul, telugu, marathi, mandarin et bhojpuri). À terme, l’attribution d’un statut institutionnel (de prestige) au KM pourrait accélérer l’effacement de ces langues si elle n’est pas accompagnée d’une politique plus globale en faveur des langues du patrimoine linguistique national. Cette lecture peut être rapprochée du concept de “glottophagie”, employé dans certains travaux de sociolinguistique décrivant des situations où la domination d’une langue contribue à la marginalisation, voire à l’étouffement d’une autre langue.
Plusieurs citoyens soulèvent également des questions juridiques et techniques. Rédiger ou débattre des textes juridiques en KM nécessiterait un travail lourd de fixation terminologique spécialisé, de traduction, de transcription, d’interprétation et d’archivage. À cela s’ajoute la fonction internationale de l’anglais, qui demeure une langue importante dans les domaines institutionnel, commercial, diplomatique et juridique de Maurice. La question posée n’est donc pas seulement celle de la possibilité technique d’utiliser le KM, mais aussi celle de l’organisation d’un dispositif multilingue cohérent et équitable.
3. Le cas critique du bhojpuri : le spectre de la marginalisation
Les débats mettent en lumière une asymétrie dans le traitement institutionnel des langues du pays, illustrée par le sort du bhojpuri. Souffrant historiquement de préjugés et relégué à la sphère de la vie privée, le bhojpuri peine à trouver sa place dans le système éducatif formel. Cette différence de trajectoire entre le KM et le bhojpuri mérite d’être examinée.
Le bhojpuri a été introduit dans l’enseignement primaire comme composante du curriculum de hindi, avec des mesures concernant la production de matériels pédagogiques et la formation des enseignants. Le gouvernement avait également prévu son intégration progressive dans le secondaire et la possibilité de poursuivre son étude jusqu’au niveau supérieur. Nonobstant ce dispositif, la question porte sur son degré d’autonomie institutionnelle et sur les structures consacrées à son développement, comparativement à celles qui ont accompagné la standardisation et l’institutionnalisation du KM.
Contrairement au KM, dont l’enseignement s’appuie sur un corps professoral dédié et rémunéré comme tel, il semblerait que le bhojpuri ait été intégré de manière incidente dans les cours de hindi, sans valorisation salariale. Cette différence de traitement peut susciter des inquiétudes : si la promotion institutionnelle du KM venait à s’imposer sans planification stratégique équivalente pour le bhojpuri, elle pourrait graduellement contribuer à renforcer les écarts déjà existants et mettre en péril la transmission et la visibilité du bhojpuri et, dans son sillage, celles des autres langues du patrimoine linguistique national.
L’enjeu n’est donc pas de remettre en cause la reconnaissance du KM, mais de déterminer si cette reconnaissance peut s’inscrire dans une politique linguistique plus globale, capable de préserver la diversité du patrimoine linguistique mauricien, sachant qu’historiquement, le bhojpuri a souffert de “discrimination linguistique” comme souligné par les recherches de la tradition orale : dans les années 1940s, les locuteurs étaient marginalisés et qualifiés de “paiens”; les insultes telles que “eta, to koz langaz” fusaient dans les cours de récréation. Le milieu professionnel a accéléré son éviction vers le milieu communautaire.
Cette mémoire de la stigmatisation constitue un élément important pour comprendre la raison pour laquelle la question de la reconnaissance institutionnelle du bhojpuri demeure sensible. De plus, plusieurs sociolinguistes, mauriciens ou étrangers, ont démontré le rôle des attitudes linguistiques et des représentations sociales dans les difficultés de maintien et de transmission intergénérationnelle de cette langue. Les études récentes indiquent que le bhojpuri continue de souffrir de stéréotypes négatifs et de discrimination sur le sol mauricien.
Dans le contexte de la pluriglossie mauricienne, caractérisée par la coexistence de plusieurs langues auxquelles sont attribuées des fonctions et des statuts sociaux différents, le principal enjeu contemporain n’est peut-être pas de prédire la disparition du bhojpuri, mais de déterminer dans quelles conditions le bhojpuri peut continuer à être transmis, enseigné et utilisé dans la vie publique. La reconnaissance accrue du KM ne constitue peut-être pas une menace pour cette langue ; elle soulève cependant la question plus large de savoir si les différentes composantes du patrimoine linguistique national bénéficient de possibilités comparables de développement et de transmission dans le respect de l’écologie des langues.
4. Langue et histoire : le piège de la dépossession culturelle
Un autre axe de réflexion concerne la relation entre langue, culture et mémoire historique. Certains chercheurs et acteurs culturels soulignent que la promotion institutionnelle du KM ne devrait pas se limiter à son développement comme outil administratif ou technique au détriment de sa mémoire historique. En cherchant à transformer le KM en une langue administrative standardisée et technique, le risque est de le couper de sa matrice populaire et de son histoire collective. La minorisation de la dimension culturelle du KM constituerait un obstacle à la réappropriation par la communauté de sa propre histoire. Dans cette perspective, la reconnaissance institutionnelle du KM gagnerait à s’accompagner d’une valorisation de son histoire sociale, de ses expressions culturelles et de la diversité des expériences qui ont contribué à sa formation.
5. Enjeux politiques et rôle du monde universitaire
L’évolution de la recherche sur les langues créoles (la créolistique) suscite également des interrogations au sein du paysage académique mauricien notamment lorsqu’elle est mise en perspective avec différents modèles régionaux et internationaux.
Dans plusieurs universités, notamment à La Réunion et dans les Antilles, ainsi que dans différents départements de linguistique, de Sciences du Langage ou d’Études francophones en Europe, les langues créoles sont étudiées à travers des approches pluridisciplinaires associant sociolinguistique, anthropologie, didactique, études culturelles et interculturalité. Ces différents modèles montrent que l’étude d’une langue ne se limite pas à sa description linguistique, mais peut également prendre en compte son histoire, ses pratiques sociales et les rapports de pouvoir qui influencent sa transmission et sa reconnaissance.
En ce qui concerne l’île Maurice, les travaux de valorisation du KM ont émergé au sein du Department of French Studies de l’Université de Maurice, et ce, dans une perspective affichée de triglossie anglais-français-kreol en 2007. Cependant, la décision de dissocier institutionnellement les Creole Studies de sa filiation francophone initiale, interpelle. Cette séparation mérite d’être examinée non pas sous l’angle de la légitimité du développement autonome des études créoles — qui peut parfaitement se défendre sur le plan scientifique — mais sous celui de son orientation intellectuelle et de ses conséquences sur le positionnement de la recherche.
Une question mérite notamment d’être posée : cette réorganisation répond-elle principalement à des considérations scientifiques et pédagogiques liées à l’autonomisation d’un champ de recherche, ou doit-elle également être comprise dans le contexte sociopolitique plus large de la reconnaissance du KM ? Quels sont les objectifs et/ou les orientations qui accompagnent cette évolution ?
Quoiqu’il en soit, ce positionnement institutionnel soulève d’emblée une question : comment l’Université peut-elle contribuer au développement du KM tout en garantissant une approche équilibrée de l’ensemble du patrimoine linguistique national ? L’enjeu n’est pas d’exiger une prétendue neutralité absolue de l’Université, mais de préserver son indépendance intellectuelle, sa liberté académique et sa rigueur scientifique. Cette considération est pertinente dans un contexte où le KM est fortement monopolisé par l’agenda politique et électoral.
Si une institution académique venait à privilégier une trajectoire politique spécifique – par exemple un modèle parlementaire fondé sur l’anglais, le français et le KM — elle pourrait être exposée au risque de voir ses travaux associés à un projet politique plutôt qu’à une démarche scientifique indépendante. À l’inverse, une approche universitaire équilibrée pourrait contribuer à documenter les conditions de développement du KM tout en étudiant simultanément la situation, la transmission et la valorisation des autres langues constitutives du patrimoine linguistique national. De plus, le risque n’est-il pas grand d’instrumentaliser le KM au lieu de protéger toutes les langues-cultures nationales de la République ?
Conclusion : Vers le maintien de tensions ou vers la recherche d’un multiculturalisme harmonieux ?
L’introduction du KM au Parlement dépasse le cadre d’un simple aménagement technique. Elle interroge les fondements mêmes du modèle mauricien de l’«unité dans la diversité » et la manière dont la République entend organiser son pluralisme linguistique et culturel. La question n’est plus seulement de savoir quelle langue peut être utilisée dans les débats parlementaires, mais selon quels principes l’ensemble des composantes du patrimoine linguistique national doivent être reconnues et valorisées.
L’histoire nous rappelle à quel point les processus de déracinement, de domination et de transformations ont profondément marqué les sociétés ici et ailleurs dans le monde. Dans la société mauricienne contemporaine, aucun mécanisme – qu’il soit politique, institutionnel ou universitaire – ne devrait conduire, même involontairement à la marginalisation et/ou à l’étouffement d’une partie des langues nationales de la République.
En sus, les débats mauriciens actuels indiquent qu’une langue véhiculaire (langue de communication entre différents groupes de locuteurs) ne bénéficie pas automatiquement d’un statut institutionnel de facto. La persistance des discussions autour du KM au fil des décennies montre que la question demeure sensible : le sujet touche au coeur des représentations identitaires. Faute d’une vision suffisamment inclusive, la politique linguistique risque d’aviver des tensions entre différentes conceptions de l’identité nationale, alors qu’elle pourrait constituer un espace de reconnaissance de la pluralité mauricienne et consolider le socle d’une citoyenneté partagée.
Après plus de trois siècles d’histoire commune, le temps est-il arrivé de considérer l’ensemble des langues présentes sur le territoire mauricien comme constitutives du patrimoine linguistique national, plutôt que de les opposer ou de les mettre en concurrence ? Toute langue, qui tenterait de s’extraire de la pluriglossie par une pression insistante pour devenir la langue dominante, s’exposerait à réitérer des dynamiques d’assimilation. Face au risque réel d’éviction linguistique et d’injustice culturelle, la prudence, l’équité et le respect doivent prévaloir au sein de la nation arc-en-ciel.
L’enjeu est donc moins de choisir entre le KM et les autres langues nationales que de construire un cadre dans lequel leur coexistence puisse être pensée comme une richesse. Loin d’être le point de départ d’une nouvelle hiérarchie linguistique, le développement institutionnel du KM doit devenir l’opportunité de consacrer la place de chaque langue nationale dans la construction de la société mauricienne du 21e siècle.
Serons-nous capables de dépasser les considérations politiques d’une autre époque pour construire un avenir où chaque langue de notre patrimoine national trouvera pleinement et dignement sa place ?
Références
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Mauritius Times ePaper Friday 9 October 2026
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