“Une alliance Bleu-Blanc-Rouge ne peut être totalement exclue”
Interview: Jocelyn Chan Low, Historien
‘L’histoire politique de Maurice a souvent été marquée par de grandes surprises’
* ‘Que vaut aujourd’hui le MMM aux yeux de l’électorat, au-delà de son traditionnel bastion et d’un clientélisme souvent dénoncé ?’
* ‘Seul le retour d’un feel-good factor, accompagné d’une amélioration du niveau de vie des Mauriciens, pourrait favoriser un retour de l’électorat vers le pouvoir en place’
Le paysage politique mauricien semble entrer dans une phase de recomposition. Affaiblissement des partis traditionnels, émergence de nouvelles formations et défiance croissante des électeurs : assistons-nous à un simple réalignement politique ou à une transformation plus profonde du système ? Dans cet entretien, l’historien Jocelyn Chan Low analyse les forces en présence, les limites des alliances traditionnelles et les perspectives d’un possible renouvellement de la classe politique.
Mauritius Times : Le paysage politique mauricien semble traverser une période de recomposition. En tant qu’historien, observez-vous des similitudes avec d’autres périodes charnières de notre histoire politique, ou sommes-nous confrontés à une transformation plus profonde du système politique ?
Jocelyn Chan Low : Recomposition oui, si l’on se réfère à la cassure de l’alliance du Changement avec le départ de Paul Bérenger, de Joanna Bérenger et de Chetan Baboolall. En outre, ce dernier ayant déclaré publiquement sa volonté d’assumer le poste de leader de l’opposition, il faudra s’attendre à des développements majeurs à ce niveau.
Il faut ajouter, à cela, le rapprochement du Front Militant Progressiste (FMP) avec Nando Bodha, Rama Valayden et Patrick Belcourt. Il faut souligner qu’au moment de la cassure de l’alliance du changement, Paul Bérenger avait signifié son intention de rassembler — au sein d’un large front progressiste — des éléments de l’opposition extra parlementaire, des membres de la société civile et même des éléments issus du PTr. Il semblerait que sa stratégie est en marche.
Evidemment, tout cela est du déjà-vu. L’histoire politique de l’île Maurice indépendante est surtout une histoire d’alliances, de renversement d’alliances et de recomposition politique en permanence. Certains diront que la politique à Maurice, c’est le pont d’Avignon où l’on danse et on tourne en rond. Mais c’est le système électoral first past the post qui est à l’origine de ces alliances, mésalliances et recompositions permanentes.
La différence fondamentale, c’est qu’aujourd’hui les dépôts fixes — les die-hard — se sont rétrécis comme une peau de chagrin, et rien ne garantit que les recompositions produiront l’effet escompté.
Ajoutez à cela le fait que les leaders à la fois du PTr et du FMP ont atteint un âge très avancé. S’ils se présentent pour un prochain mandat, ils seront presque des nonagénaires à la fin de leur mandat. Les Mauriciens voudront-ils s’enfoncer davantage dans la gérontocratie ?
Enfin, depuis quelques années, tous les sondages révèlent une profonde défiance des électeurs à l’égard des partis traditionnels et de leur personnel politique. Le désir de renouvellement de la classe politique est désormais majoritaire. Cette inadéquation entre l’offre et la demande politiques ouvre ainsi un espace propice à l’émergence d’une nouvelle force politique.
* L’histoire politique mauricienne montre effectivement que les périodes de domination d’un parti ou d’une coalition ne sont jamais permanentes. Voyez-vous aujourd’hui les signes d’un nouveau cycle politique ?
Il est évident que l’Alliance du changement, ou ce qu’il en reste, est en nette perte de vitesse. La désillusion des électeurs qui lui ont donné un 60-0 est profonde. Cet électorat a l’impression de s’être trompé sur la marchandise. Le Mauricien n’avait surtout pas voté pour une politique d’austérité, pour le démantèlement de certains acquis sociaux, et la continuation de certaines pratiques décriées de l’ancien régime, notamment en ce qu’il s’agit ses nominations de petits copains, encore moins pour l’immobilisme au lieu du changement et du développement.
Mais il est un fait qu’il subsiste une distance considérable entre cet électorat et le MSM. En réalité, c’est le slogan « Ni Navin, ni Pravind » — PRB étant désormais hors course — qui gagne du terrain, ce qui semble annoncer l’ouverture d’un nouveau cycle politique marqué par le déclin des partis traditionnels. Cependant, les nouveaux partis, à l’instar du Reform Party de Roshi Bhadain, s’ils ont gagné en crédibilité, notamment à la faveur de la crise des pensions, ont encore beaucoup de chemin à parcourir.
* Voulez-vous dire que les grands partis historiques ne répondent plus aux attentes d’une société mauricienne en pleine mutation, ou assistons-nous plutôt à un essoufflement de leur modèle politique ?
C’est effectivement le cas, si l’on en croit les derniers sondages qui révèlent que plus de 80 % des électeurs ne se sentent plus proches de ces grands partis historiques.
Avec le temps, ceux-ci se sont progressivement décrédibilisés, notamment en raison de leurs trajectoires politiques en zigzag, particulièrement en matière d’alliances préélectorales, des scandales qui ont éclaboussé certains de leurs dirigeants, de leur incapacité à répondre aux attentes du public, ainsi que des pratiques politiques marquées par un manque de constance lorsqu’il s’agit de défendre de grands principes.
À cela s’ajoute, pour certains d’entre eux, le fait que leurs dirigeants sont aujourd’hui des « very senior citizens », parfois perçus comme étant en décalage avec une île Maurice qui a profondément changé.
Malgré leurs défaites successives, certains leaders se sont toujours accrochés au leadership de leur parti respectif, avec pour résultat qu’il n’y a jamais eu de véritable renouvellement. Au fond, il n’y a jamais eu de remise en question profonde de leurs pratiques ni de leurs structures.
Leur stratégie a souvent consisté à attendre l’usure du pouvoir de leurs adversaires afin de bénéficier d’un fort « protest vote » pour revenir aux affaires et reproduire, à terme, les mêmes pratiques qui avaient contribué à leurs précédentes débâcles. Mais, à la longue, l’électorat n’est pas dupe. Combien de temps acceptera-t-il encore de se contenter d’un choix qui n’en est pas réellement un ?
Par ailleurs, chaque génération a produit son propre personnel politique, mais cela n’a pas véritablement été le cas à Maurice. Comment voulez-vous que ces partis ne s’essoufflent pas dans ces conditions ?
* Comment analysez-vous aujourd’hui le rapport de forces sur l’échiquier politique ? Le gouvernement bénéficie-t-il d’un avantage structurel durable, ou l’opposition conserve-t-elle une réelle capacité de rebond ?
Le gouvernement est évidemment en mauvaise posture. D’abord, en raison du décalage entre certaines promesses faites à la population et les politiques mises en œuvre par la suite, notamment l’adoption d’une politique d’austérité qui a suscité de nombreuses interrogations. Ensuite, en raison de certaines nominations qui auraient été en contradiction avec la promesse de méritocratie, et qui ont fini par le fragiliser davantage.
À cela s’ajoutent la hausse du coût de la vie et l’appauvrissement progressif de la classe moyenne, qui semble supporter une part importante du poids de cette politique d’austérité. Il faut également évoquer la question de la pension de vieillesse, qui a profondément marqué les senior citizens, lesquels représentent près de 20 % de l’électorat et dont le poids électoral est appelé à augmenter avec le vieillissement de la population.
Par ailleurs, le MMM sort affaibli après le départ de son leader. Quelle est aujourd’hui l’influence réelle du MMM auprès de l’électorat, au-delà de son traditionnel bastion et d’un clientélisme souvent dénoncé ? Que vaut aujourd’hui le MMM aux yeux de l’électorat, au-delà de son traditionnel bastion et d’un clientélisme souvent dénoncé ?
Quant à Rezistans ek Alternativ, sa participation au gouvernement contribue, à mon avis, à l’éroder politiquement. Le parti affirme régulièrement que les grands intérêts économiques influencent les politiques publiques mais, en même temps, deux élus de ce parti occupent des fonctions ministérielles. Comme le dit une célèbre expression de séga : « Rhum-la na pa bon mem, to bwar mem »…
Il n’y a que le retour d’un feel-good factor qui puisse véritablement sauver le gouvernement. Encore faudrait-il, pour cela, qu’il s’accompagne d’un retour à une forte croissance économique. Or, les conditions ne semblent pas réunies à court terme, notamment en raison du contexte géopolitique mondial. Au contraire, 2027 risque d’être une année particulièrement difficile pour l’économie mondiale. Si la conjoncture venait à se détériorer davantage, le gouvernement pourrait alors être confronté à une véritable descente aux enfers.
À l’approche des prochaines élections générales, on peut s’attendre d’abord à un taux d’abstention élevé, puis à un important protest vote. L’opposition pourrait naturellement en bénéficier, mais la question essentielle demeure : comment se présentera-t-elle devant l’électorat ? En ordre dispersé ou au sein d’un très large front capable d’incarner une véritable alternative ?
* La réforme du système des pensions a effectivement permis à certaines composantes de l’opposition, notamment le Reform Party de Roshi Bhadain et, dans une moindre mesure, le MSM, de reprendre l’initiative politique. Mais cette opposition est-elle aujourd’hui en mesure d’incarner une alternative crédible et de convaincre une majorité d’électeurs ?
À Maurice, malheureusement, l’alternative est souvent une question de personnalités plutôt que de projets ou de programmes. En ce sens, il est regrettable que Rezistans ek Alternativ ait choisi de s’engager dans ce qui s’est révélé être un véritable guêpier en intégrant l’Alliance du Changement lors des dernières élections générales.
Autrement, ce parti – ou, à tout le moins, les idées qu’il défend – aurait pu constituer l’ossature d’un véritable front progressiste en faveur d’un changement profond à Maurice.
Quant à l’opposition actuelle, il est vrai qu’une partie de son personnel politique a été éclaboussée par diverses affaires. Mais il est tout aussi vrai que l’électorat a souvent la mémoire courte et qu’un scandale ou une grosse bévue finit généralement par en chasser un autre.
Enfin, il reste encore du temps avant les prochaines élections générales, ce qui laisse à l’opposition comme au gouvernement la possibilité de rebattre les cartes.
* Les difficultés rencontrées par les formations de l’opposition, notamment celles de Roshi Bhadain, Rama Valayden, Nando Bodha, Stéphane Belcourt et d’autres figures émergentes, tiennent-elles à un déficit de leadership, à l’absence d’un projet politique mobilisateur ou à leur incapacité à dépasser les rivalités personnelles et les ambitions individuelles ?
Il y a sans doute un peu de tout cela. Mais il faut surtout tenir compte du caractère inédit de la dernière campagne électorale, marquée par les “Moustass Leaks”, qui ont largement contribué à orienter le vote dans une seule direction.
Le contexte demeure néanmoins favorable à l’émergence de nouvelles formations politiques. Certes, celles-ci se heurtent à des obstacles importants, notamment le financement politique et la logique du scrutin first past the post, où les électeurs ont souvent tendance à se rallier aux partis perçus comme ayant une réelle chance de l’emporter, plutôt que de « gaspiller » leur vote en faveur de petites formations.
Il faut également souligner que ces nouvelles formations politiques – celles de Roshi Bhadain, Rama Valayden, Nando Bodha, Stéphane Belcourt et d’autres – disposent généralement d’un ancrage davantage urbain que rural. Ainsi, le Reform Party devra s’implanter durablement dans les circonscriptions 4 à 14. Est-ce que cela explique le choix de donner la parole à Alan Ganoo lors de son meeting à La Louise et d’organiser son prochain rassemblement à Rose-Belle ? C’est une hypothèse qui mérite d’être examinée.
Quant aux rivalités de personnes, elles ont toujours fait partie de la vie politique mauricienne. Mais, en règle générale, les responsables politiques finissent par mettre de côté leurs différends et leur ego lorsque les circonstances l’exigent. Il faudra également compter avec les initiatives du FMP et le rôle que pourrait encore jouer le vieux renard de la politique qu’est Paul Bérenger.
* Il nous semble cependant qu’à terme, ces nouvelles formations sont condamnées à rechercher une place au sein d’une alliance plus large dirigée soit par le Parti travailliste, ou par le MSM. Pensez-vous qu’elles disposent d’un potentiel réel pour construire une force politique autonome capable de peser durablement sur l’échiquier national ?
C’est évident que, sans une véritable réforme électorale – qui est loin d’être acquise –, nous resterons condamnés aux grandes alliances préélectorales, à l’image de l’Alliance sociale, de l’alliance MSM-MMM de 2000, de l’Alliance Lepep, de l’Alliance du Changement ou encore de l’Alliance Bleu-Blanc-Rouge.
* Qu’en est-il du Front Militant Progressiste de Paul Bérenger ? Dispose-t-il du potentiel nécessaire pour s’imposer durablement dans le paysage politique mauricien, ou risque-t-il de rester un acteur marginal ?
Le parti est encore en gestation et il faudra sans doute attendre la tenue de son congrès pour se faire une idée plus précise de sa force de frappe. Il est vrai que Paul Bérenger est désormais en retrait, tandis que Joanna Bérenger occupe le devant de la scène avec un certain succès. Par ailleurs, des figures expérimentées, à l’instar de Kee Chong Li Kwong Wing, ont rejoint le parti.
Pour le moment, il me semble que son objectif prioritaire pourrait être de conquérir le poste de leader de l’opposition. Un tel statut constituerait un atout important pour consolider son implantation sur l’échiquier politique.
* Pensez-vous toutefois que le MMM, le PMSD et les autres formations politiques disposent encore d’un potentiel de croissance électorale, ou devront-ils nécessairement repenser leur stratégie, leur identité et leur organisation pour retrouver un nouvel élan ?
Le MMM, ébranlé par le départ de Paul Bérenger, est condamné à dépérir davantage au sein de l’électorat en raison de son association avec un gouvernement impopulaire. D’ailleurs, son avenir apparaît particulièrement sombre et incertain dans le jeu des alliances, notamment en ce qui concerne le nombre d’investitures qu’il pourrait obtenir.
Tel n’est pas nécessairement le cas du PMSD, qui a toujours été un partenaire privilégié du PTr, tout en ayant également entretenu de bonnes relations avec le MSM. Il faut ajouter qu’une alliance Bleu-Blanc-Rouge ne peut être totalement exclue : l’histoire politique de Maurice a souvent été marquée par de grandes surprises et de nombreux rebondissements.
* Les grands partis offrent-ils aujourd’hui suffisamment d’espace à leurs jeunes cadres pour accéder aux responsabilités, ou leurs structures continuent-elles de privilégier les figures historiques ?
Les partis traditionnels ont dérivé au cours de leur histoire en des partis personnels, ni collectifs, ni démocratiques, aux mains d’un leader tout puissant qui contrôle les finances du parti. Même les défaites cuisantes aux élections générales n’ont jamais ébranlé leur mainmise sur leur parti.
C’est cela qui a empêché tout véritable renouvellement. Les jeunes qui y étaient parachutés avaient réellement peu de voix au chapitre. Mais il est aussi vrai que certains leaders, de par leur âge très avancé, auront à s’éclipser tôt ou tard. Comment aura lieu cette transition ? It is anyone’s guess. En tout cas, nous sommes clairement dans une période de transition.
* Au fait, des rumeurs de contacts entre dirigeants de camps opposés — comme celles évoquant récemment Navin Ramgoolam et Pravind Jugnauth — circulent régulièrement en période d’incertitude. Ce ne sont peut-être que de simples conjectures, non ?
Doit-on vraiment s’étonner que de telles rumeurs circulent ? La vie politique mauricienne est depuis longtemps marquée par des rebondissements et des renversements d’alliances.
Nous sommes aujourd’hui dans une période de transition, avec le vieillissement de certains de nos leaders politiques qui ont atteint, ou approchent, l’âge de la retraite.
Cela ajoute une nouvelle source d’incertitude dans le jeu des alliances et des mésalliances politiques.
* Cependant, le gouvernement bénéficie aujourd’hui d’une majorité parlementaire confortable et donc d’une importante marge de manœuvre politique. Son véritable test se situera-t-il davantage sur le terrain économique que sur celui de la politique ?
Institutionnellement, le gouvernement dispose effectivement d’une large majorité au Parlement. Mais, en dépit de son score de 60-0, il demeure fortement contesté par une partie de la population. Le programme d’austérité, ainsi que la réforme des pensions semblent, aux yeux de leurs détracteurs, manquer de légitimité démocratique.
Il est vrai que ce mécontentement ne s’est pas encore traduit par une adhésion à l’opposition, elle-même très fragmentée. Évidemment, seul le retour d’un feel-good factor, accompagné d’une amélioration du niveau de vie des Mauriciens, tant des travailleurs que de la classe moyenne, pourrait favoriser un retour de cet électorat vers le pouvoir en place.
Or, le contexte international, conjugué aux hésitations et aux tâtonnements du régime, ne semble guère favorable à une telle évolution dans l’immédiat.
Mauritius Times ePaper Friday 31 July 2026
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