De l’Illovo Deal au fonds souverain : une occasion manquée pour Maurice ?

Éclairages

Par A. Bartleby

Vingt-cinq ans après le deal Illovo, une réflexion de Jean Mée Desveaux dans une récente interview à Défi remet sur la table une question qui dépasse largement les controverses entourant cette transaction : la République de Maurice aurait-elle pu transformer une partie de la richesse exceptionnelle dégagée à l’époque en un patrimoine financier destiné aux générations futures ?

À la fin des années 1990 et au début des années 2000, la vente des importantes propriétés sucrières d’Illovo représentait un enjeu considérable pour l’État. Le régime fiscal, alors applicable aux terres sous canne, rendait la transaction difficile, tandis que la suppression ou la réduction de certaines taxes aurait privé le gouvernement de recettes importantes.

Selon le récit de Desveaux, alors conseiller de Paul Bérenger, les discussions portaient notamment sur la manière de répartir plus équitablement la valeur créée par cette opération entre les intérêts publics et privés.

Desveaux affirme qu’une première formule aurait accordé deux tiers des bénéfices au gouvernement et un tiers au secteur privé, avant qu’une nouvelle configuration n’inverse cette proportion. Il soutient que cette décision aurait réduit de manière substantielle les gains revenant à l’État. Mais c’est surtout une autre observation de Desveaux qui mérite aujourd’hui l’attention. Avec le recul, il regrette que le gouvernement n’ait pas envisagé, en 2001, de créer un fonds souverain avec une partie de ce qu’il décrit comme un « butin inespéré ».

L’idée est intéressante parce qu’elle déplace le débat. La question n’est plus seulement de savoir combien l’État avait obtenu à l’époque, mais ce qu’il aurait pu faire de cette richesse sur le très long terme.

Imaginons, à titre purement hypothétique, qu’une somme importante ait été placée en 2001 dans un fonds professionnellement géré et que ses revenus aient été réinvestis. Desveaux évoque des rendements annuels de 5 à 10 %. De tels rendements ne peuvent évidemment pas être considérés comme acquis : ils dépendent des marchés, de la stratégie d’investissement, des risques pris, des frais, des périodes de crise et d’éventuels retraits. Mais le principe de la capitalisation sur 25 ans est incontestable : une somme exceptionnelle, si elle est préservée et judicieusement investie, peut progressivement devenir un actif national majeur.

‘Sovereign Fund’ seychellois

C’est précisément ce qui rend le développement récent aux Seychelles particulièrement intéressant.

Le gouvernement seychellois envisage de mettre en place un fonds souverain qui pourrait atteindre environ 2 milliards de dollars sur cinq ans, avec une mise en opération envisagée à partir de 2027. Le fonds devrait, selon les informations disponibles, être placé sous la supervision du ministère des Finances tout en bénéficiant d’une gestion quotidienne confiée à une structure indépendante. Ses objectifs annoncés touchent notamment à la santé, à l’éducation, au logement, aux infrastructures et au développement du capital humain.

La comparaison avec Maurice doit toutefois être faite avec prudence. Les deux économies ont leurs particularités et les mécanismes de financement ne sont pas nécessairement comparables. Mais la philosophie sous-jacente mérite réflexion : comment une petite économie insulaire peut-elle transformer une richesse exceptionnelle ou temporaire en un actif permanent ?

Une question particulièrement pertinente pour Maurice

Au fil des années, l’État a mobilisé d’importantes ressources pour financer les infrastructures, les entreprises publiques, les subventions, les pensions et divers programmes sociaux. Parallèlement, la dette publique et les besoins futurs de financement ont augmenté. Desveaux pose ainsi, indirectement, une question qui dépasse le seul dossier Illovo : aurions-nous aujourd’hui une situation financière différente si certaines recettes exceptionnelles du passé avaient été sanctuarisées et investies au lieu d’être absorbées par les dépenses courantes ?

Il serait évidemment trop facile, avec vingt-cinq ans de recul, de considérer que l’avenir était prévisible en 2001. Les priorités économiques et sociales étaient différentes, les marchés financiers aussi, et l’État avait alors de nombreux besoins à financer. Un fonds souverain aurait lui-même comporté des risques et aurait exigé une gouvernance rigoureuse.

C’est précisément ce dernier point qui constitue la véritable leçon.

Un fonds souverain n’est pas une solution magique aux problèmes budgétaires. Mal conçu, il peut devenir une simple caisse politique, exposée aux pressions du moment. Bien conçu, avec des règles strictes sur ses sources de financement, ses investissements, les conditions de retrait, la transparence, l’audit et l’indépendance de sa direction, il peut constituer un mécanisme de transfert de richesse entre générations.

Le débat actuel aux Seychelles offre donc à Maurice une occasion de réfléchir sans nécessairement chercher à reproduire le modèle seychellois.

La vraie question pourrait être la suivante : Maurice dispose-t-elle encore aujourd’hui de sources de richesse exceptionnelle susceptibles d’être placées dans un mécanisme de long terme ? Et si oui, faudrait-il envisager qu’une partie de ces ressources soit consacrée non pas aux dépenses immédiates, mais à la constitution d’un patrimoine financier national ?

Le dossier Illovo appartient désormais à l’histoire économique et politique du pays. Ses bénéfices et ses controverses continueront probablement à faire débat. Mais la réflexion de Jean Mée Desveaux ouvre une perspective plus large : dans une petite économie vulnérable aux chocs extérieurs, chaque génération ne devrait-elle pas chercher à laisser à la suivante autre chose que des infrastructures et des dettes — notamment un patrimoine financier capable de produire des revenus ?

Vingt-cinq ans après Illovo, et alors que les Seychelles envisagent de franchir ce pas, la question mérite au moins d’être posée.

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Allemagne : le séisme de Saxe-Anhalt et la crise du centre politique

L’élection régionale du 6 septembre en Saxe-Anhalt constitue un tournant important dans la vie politique allemande. Avec 43,8 % des suffrages et 39 des 83 sièges, l’Alternative für Deutschland (AfD) a obtenu son meilleur résultat depuis sa création et s’est retrouvée à seulement trois sièges de la majorité absolue. En 2021, le parti n’avait recueilli que 20,8 % des voix.

Mais le véritable séisme ne réside pas uniquement dans la progression spectaculaire de l’AfD. Il est aussi dans l’effondrement de la CDU, qui passe de 37,1 % en 2021 à 17,2 %. Le parti conservateur, qui dominait la politique régionale depuis près de deux décennies, perd ainsi plus de la moitié de son électorat. Pour le chancelier Friedrich Merz et la CDU, il s’agit d’un avertissement politique particulièrement sérieux.

Il serait toutefois trop simple de conclure que près de 44 % des électeurs de Saxe-Anhalt seraient devenus des extrémistes. Le résultat traduit un phénomène beaucoup plus complexe : l’affaiblissement des fidélités politiques traditionnelles et une crise de confiance envers les partis qui ont longtemps structuré la démocratie allemande.

Du vote de protestation au vote d’adhésion

L’AfD a été créée en 2013, initialement autour de l’opposition à l’euro et à certains aspects de l’intégration européenne. Le parti s’est ensuite progressivement déplacé vers un nationalisme beaucoup plus affirmé, une politique anti-immigration et une critique frontale de l’establishment politique.

Pendant longtemps, une partie de son électorat pouvait être interprétée comme un électorat de protestation : voter AfD permettait d’exprimer son mécontentement à l’égard de la CDU, du SPD ou des Verts sans nécessairement souhaiter voir l’AfD gouverner.

Cette situation semble évoluer. Avec près de la moitié des suffrages en Saxe-Anhalt, l’AfD dispose désormais d’une base électorale qui peut se concevoir comme un véritable électorat de gouvernement.

C’est une différence essentielle. Un parti populiste devient beaucoup plus difficile à contenir lorsque ses électeurs ne votent plus simplement contre le système, mais commencent à voter pour une alternative qu’ils considèrent crédible.

Immigration: catalyseur du mécontentement

L’immigration et l’asile constituent naturellement l’un des principaux moteurs du vote AfD. Le parti réclame des contrôles plus stricts aux frontières, une politique d’asile plus restrictive et davantage d’expulsions.

Mais l’immigration ne suffit pas à expliquer le résultat.

Derrière cette question se trouve souvent une inquiétude plus large concernant l’identité, la sécurité, la capacité de l’État à contrôler ses frontières et la concurrence pour l’accès au logement, aux services publics ou à certaines prestations sociales.

Il existe d’ailleurs un paradoxe. Certaines régions qui votent fortement AfD connaissent elles-mêmes une pénurie de travailleurs. L’Allemagne vieillit et certains secteurs dépendent déjà de la main-d’œuvre étrangère. Une politique migratoire beaucoup plus restrictive pourrait donc entrer en contradiction avec les besoins économiques du pays.

Le débat n’est ainsi pas simplement : « immigration ou pas immigration ? » Il concerne aussi la capacité de l’État à organiser l’immigration, à intégrer les nouveaux arrivants et à maintenir la confiance de ceux qui ont le sentiment que leurs propres difficultés sont négligées.

Insécurité économique et sentiment de déclassement

La deuxième grande explication réside dans la situation économique.

L’Allemagne, longtemps considérée comme le moteur économique de l’Europe, traverse depuis plusieurs années une période difficile. Les problèmes de l’industrie, les coûts de l’énergie, la concurrence internationale, les transformations de l’automobile et les incertitudes concernant le modèle économique allemand ont alimenté un sentiment de vulnérabilité.

En Allemagne de l’Est, ces inquiétudes sont renforcées par une histoire particulière. Trente-six ans après la réunification, les différences économiques, démographiques et psychologiques entre l’Est et l’Ouest n’ont pas complètement disparu.

Dans ce contexte, le vote populiste peut devenir une manière d’exprimer un sentiment de déclassement ou d’abandon : « Nous avons fait les sacrifices, mais nous ne sommes pas les bénéficiaires du système. »

Ce sentiment n’est pas nécessairement fondé sur une situation de pauvreté absolue. Il peut être lié à la peur de perdre son statut, son emploi, son pouvoir d’achat ou la sécurité sociale dont on bénéficiait.

Crise des partis traditionnels

Le résultat de la CDU est, à cet égard, presque aussi important que celui de l’AfD.

Pendant des décennies, les grands partis allemands bénéficiaient d’une fidélité électorale relativement forte. Aujourd’hui, les électeurs sont plus mobiles. Ils peuvent abandonner un parti qui ne répond plus à leurs préoccupations et se tourner vers une formation qui, quelques années auparavant, aurait été considérée comme marginale.

C’est l’une des caractéristiques de la politique contemporaine en Europe : les partis traditionnels perdent progressivement leur capacité à monopoliser certaines catégories d’électeurs.

Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement la droite. Le SPD, les Verts et Die Linke sont, eux aussi, confrontés à une fragmentation de l’électorat.

Lorsque les partis traditionnels se ressemblent davantage aux yeux des électeurs, le choix peut se déplacer vers les formations qui proposent une rupture plus radicale.

Piège du « AfD-lite »

Friedrich Merz est confronté à un dilemme particulièrement délicat.

Pour empêcher l’AfD de monopoliser les questions d’immigration et de sécurité, la CDU a elle-même durci certaines de ses positions. Mais cela pose une question fondamentale : si les partis traditionnels adoptent une partie du discours de l’AfD, pourquoi les électeurs devraient-ils choisir la copie plutôt que l’original ?

Le fait de se rapprocher du discours populiste peut permettre de récupérer certains électeurs. Mais cela peut aussi contribuer à normaliser les thèmes et les arguments du parti que l’on cherche à contenir.

L’enjeu pour les partis démocratiques n’est donc pas simplement de devenir plus fermes sur l’immigration. Il est de démontrer qu’ils peuvent apporter des réponses crédibles aux préoccupations économiques, sociales et sécuritaires qui alimentent le mécontentement.

La véritable leçon allemande

Le résultat de Saxe-Anhalt dépasse donc largement la montée de l’extrême droite. Il révèle surtout l’érosion du centre politique.

L’AfD progresse parce qu’elle a réussi à capter plusieurs frustrations : immigration, insécurité économique, sentiment de déclassement, défiance envers les élites, rejet de certaines transformations culturelles et scepticisme à l’égard de la politique étrangère du gouvernement, notamment sur l’Ukraine.

Mais elle progresse aussi parce que les partis traditionnels peinent à convaincre une partie croissante de l’électorat qu’ils disposent encore de réponses aux problèmes de leur vie quotidienne.

C’est là le véritable avertissement pour l’Allemagne — et au-delà pour d’autres démocraties. On ne combat pas durablement le populisme uniquement en dénonçant les populistes. Il faut comprendre les raisons qui poussent les citoyens vers eux.

La question centrale n’est donc plus seulement : « Comment empêcher tel ou tel parti d’arriver au pouvoir ? »

Elle devient : « Comment restaurer suffisamment de confiance dans les partis démocratiques traditionnels pour que les électeurs ne voient plus dans le populisme la seule manière de se faire entendre ? »

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11 septembre : vingt-cinq ans qui ont changé le monde

Le 11 septembre 2001, près de 3 000 personnes perdaient la vie dans les attentats les plus meurtriers jamais commis sur le sol américain. Vingt-cinq ans plus tard, l’impact du 11septembre dépasse largement le bilan humain de cette journée tragique. Les attentats ont profondément modifié la politique étrangère des États-Unis, les stratégies de sécurité, les relations internationales et, plus largement, la manière dont les démocraties appréhendent la menace terroriste.

L’analyse publiée récemment par le Council on Foreign Relations (CFR) invite, toutefois, à regarder au-delà de l’événement lui-même car si le 11 septembre a changé le monde, c’est aussi parce que la réponse américaine a produit des conséquences qui se font encore sentir aujourd’hui.

La naissance de la « guerre contre le terrorisme »

Avant septembre 2001, la lutte contre le terrorisme n’occupait pas le premier rang des priorités de l’administration George W. Bush. Les attentats ont brutalement changé cette situation. Washington lança une « Global War on Terrorism », mobilisant ses moyens militaires, diplomatiques, financiers et ceux de renseignement contre Al-Qaïda et les organisations considérées comme étant liées au terrorisme.

L’Afghanistan fut le premier théâtre majeur de cette nouvelle stratégie. Le régime des talibans fut renversé et Al-Qaïda, sévèrement frappée. Mais la victoire militaire initiale ne déboucha pas sur une solution durable. Après près de vingt années de guerre, les forces américaines quittèrent finalement l’Afghanistan en 2021, tandis que les talibans reprenaient le pouvoir.

Cette issue constitue l’un des paradoxes les plus frappants de l’après-11 septembre : la première grande intervention de la « guerre contre le terrorisme » s’acheva sans que les objectifs politiques annoncés aient été pleinement atteints.

Irak : le tournant de la surenchère

La guerre en Irak représente une autre conséquence majeure. Saddam Hussein n’était pas directement responsable des attentats du 11septembre et son régime n’était pas à l’origine de ceux-ci. Pourtant, l’invasion de 2003 fut intégrée à la stratégie américaine de l’après-11 septembre.

Le conflit allait profondément déstabiliser la région. La chute du régime irakien, suivie de l’affaiblissement des institutions de l’État et de violences confessionnelles, contribua à créer un environnement dans lequel des organisations extrémistes purent prospérer.

Pour le CFR, l’une des grandes leçons est précisément là : la puissance militaire peut permettre de renverser un régime ou de neutraliser des organisations, mais elle ne suffit pas nécessairement à résoudre des problèmes politiques, sociaux ou idéologiques complexes.

Révolution dans le renseignement et la sécurité

Le 11septembre a également transformé les méthodes de lutte contre le terrorisme. Les États ont renforcé la coopération entre leurs services de renseignement, développé la surveillance électronique, amélioré le partage des données et accru le suivi des mouvements financiers et des communications.

Aux États-Unis, la Patriot Act et la création du Department of Homeland Security ont marqué cette nouvelle architecture sécuritaire. Drones, bases de données, surveillance numérique et, aujourd’hui, intelligence artificielle permettent de détecter et de suivre des individus ou des réseaux avec une précision qui aurait été difficilement imaginable en 2001.

Mais cette évolution a également posé une question fondamentale : quelles sont les limites d’une démocratie au nom de la sécurité sans affaiblir les libertés qu’elle cherche précisément à protéger ?

Mutations du terrorisme

Al-Qaïda a été considérablement affaiblie et Oussama ben Laden tué en 2011. Pourtant, le terrorisme n’a pas été éradiqué. Il s’est transformé.

L’État islamique, ses filiales et d’autres groupes ont adopté des structures plus décentralisées. Les réseaux sociaux et les nouvelles technologies permettent désormais à des individus isolés de se radicaliser, de communiquer et parfois de passer à l’acte sans appartenir formellement à une organisation.

D’ailleurs, le CFR souligne que la menace actuelle est beaucoup plus diversifiée qu’en 2001. La technologie, notamment les drones et l’intelligence artificielle, ouvre également de nouvelles possibilités aux groupes extrémistes.

Puissance américaine: une hégémonie fragilisée

L’un des enseignements les plus importants du bilan établi par le CFR concerne les limites de la puissance. Dans le climat de peur qui suivit les attentats, les dirigeants américains ne pouvaient évidemment pas connaître l’avenir. Ils étaient confrontés à la crainte d’attaques encore plus meurtrières.

Mais, avec le recul, la question se pose : la réponse américaine était-elle proportionnée aux objectifs qu’elle prétendait atteindre ?

Selon James M. Lindsay, la « guerre contre le terrorisme » a échoué à produire une victoire décisive parce que ses objectifs dépassaient largement ce que la puissance américaine pouvait réellement accomplir.

La comparaison avec Pearl Harbour est éclairante : en 1941, les États-Unis affrontaient un État organisé avec des objectifs militaires identifiables. En 2001, ils faisaient face à un réseau transnational et à un phénomène politique et idéologique beaucoup plus difficile à combattre par des moyens conventionnels.

Prévenir plutôt que réagir

Vingt-cinq ans après, le principal enseignement du 11 septembre pourrait finalement être moins militaire que politique : prévenir vaut mieux que réparer.

Les attentats ont démontré les conséquences catastrophiques d’un échec du renseignement et de la prévention. Mais les guerres qui ont suivi ont également montré qu’une réaction excessive peut créer de nouveaux problèmes et engendrer des coûts humains, financiers et géopolitiques considérables.

Le 11 septembre a donc changé le monde de deux manières.

– D’abord, il a révélé la vulnérabilité d’une superpuissance face à un réseau non étatique.

– Ensuite, il a démontré que même une puissance militaire sans équivalent ne peut pas tout résoudre.

Vingt-cinq ans après, le défi consiste peut-être moins à gagner une « guerre contre le terrorisme » qu’à comprendre comment prévenir la radicalisation, renforcer la coopération internationale, protéger les populations et préserver les libertés démocratiques.

La véritable leçon du 11 septembre est peut-être celle-ci : vaincre une organisation terroriste est possible ; éliminer les conditions politiques, sociales et idéologiques qui permettent à l’extrémisme de renaître est infiniment plus difficile.

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Malaise créole : quinze ans après le rapport Vérité et Justice, l’heure des faits

La messe de la Saint-Louis, célébrée le 25 août à la cathédrale de Port-Louis en présence du Premier ministre Navin Ramgoolam, de plusieurs membres du gouvernement, de parlementaires et de personnalités publiques, a pris cette année une dimension particulière. Dans son homélie, Mgr Jean Michaël Durhône a placé la discrimination à l’emploi au centre de sa réflexion sur la justice sociale.

L’évêque de Port-Louis a surtout annoncé une initiative destinée à dépasser les discours et les perceptions. La Commission diocésaine pour la cause créole et la Commission Justice et Paix vont travailler conjointement sur les discriminations perçues dans l’accès à l’emploi et aux promotions, tant dans les secteurs public que privé. Leur démarche reposera sur trois éléments : les faits et les études existantes, l’écoute des personnes qui affirment avoir été victimes de discrimination et l’examen des voies juridiques susceptibles d’être ouvertes.

Cette initiative intervient quinze ans après le rapport de la Commission Vérité et Justice (CVJ), lequel avait déjà soulevé la question de la situation socio-économique de différentes sections de la population et formulé des recommandations. La Commission avait notamment recommandé des audits auprès des employeurs publics et privés afin d’identifier d’éventuelles pratiques discriminatoires, ainsi que la mise en œuvre effective de la législation sur l’égalité des chances.

La question mérite donc d’être posée : qu’est-ce qui a réellement changé depuis 2011 ?

Le malaise créole n’est évidemment pas un phénomène apparu récemment. Dès les années 1990, l’expression s’était imposée dans l’espace public pour désigner un ensemble de difficultés économiques, sociales, culturelles et politiques ressenties par une partie de la population créole. Chômage, pauvreté, habitat précaire, décrochage scolaire, faible représentation dans certains secteurs de l’économie et sentiment d’exclusion des centres de décision alimentaient alors le débat.

Mais il serait insuffisant d’attribuer toutes ces difficultés à la discrimination. La question essentielle est précisément de distinguer ce qui relève de la discrimination de ce qui résulte de facteurs socio-économiques, éducatifs, culturels, historiques ou géographiques. C’est la raison pour laquelle l’appel de Mgr Durhône à privilégier les faits, les données et les études est particulièrement pertinent.

Le rapport Vérité et Justice constitue à cet égard un point de départ incontournable. Il avait relevé une absence marquée de personnes créoles dans certains secteurs, et avait établi un lien entre cette situation et des désavantages historiques. Il avait également attiré l’attention sur les difficultés persistantes liées à l’héritage de l’esclavage, et à l’accès à la terre et au capital.

Ces éléments doivent toutefois être actualisés. Quinze ans après le rapport, Maurice dispose-t-il de statistiques suffisamment détaillées pour mesurer la représentation des différentes composantes de la population dans les catégories professionnelles, les postes de responsabilité, les entreprises privées et les institutions de l’État ? Les procédures de recrutement et de promotion sont-elles suffisamment transparentes pour permettre d’identifier d’éventuelles discriminations ?

C’est là que l’idée d’un audit indépendant de l’emploi public et privé prend toute son importance. Il ne s’agirait pas de présumer que telle ou telle communauté est victime de discrimination, mais de déterminer, sur la base de données vérifiables, si des écarts existent et, le cas échéant, leurs causes.

Il faut néanmoins éviter un autre piège : transformer tout malaise quel qu’il soit en une opposition entre communautés. Une politique d’égalité ne peut signifier que l’on remplace une discrimination supposée par une discrimination avérée envers un autre groupe. L’objectif doit être l’égalité des chances, fondée sur des critères transparents et vérifiables.

C’est la raison pour laquelle la démarche annoncée par l’Église mérite d’être suivie avec attention. En appelant à « la vérité au cœur de la justice sociale », Mgr Durhône pose une exigence simple : écouter les victimes présumées, mais aussi vérifier leurs témoignages à la lumière des faits.

Les trois prochains mois de travaux des commissions diocésaines pourraient ainsi constituer une première étape utile. Leur rapport devra idéalement identifier les problèmes documentés, distinguer les perceptions des réalités mesurables et proposer des solutions concrètes.

Après quinze ans, il est temps de recentrer le débat. La véritable question est de déterminer, preuves à l’appui, quelles inégalités persistent dans la société contemporaine, pourquoi elles persistent et ce que l’État, les employeurs du secteur privé et la société peuvent mettre en place pour les réduire.

Une démocratie ne se juge pas seulement à ses lois contre la discrimination, mais à sa capacité à vérifier que ces lois produisent réellement l’égalité dans la vie quotidienne. À cet égard, le temps est venu de passer du malaise exprimé au diagnostic établi par les faits, puis du diagnostic à l’action.

Enfin, pour que ce diagnostic soit complet et véritablement nuancé, il serait opportun qu’une étude approfondie soit menée afin d’analyser les disparités socio-économiques internes à la communauté créole elle-même.

Il s’agirait d’abord d’identifier précisément quelles sections sont les plus vulnérables et de vérifier s’il existe une corrélation avec l’affiliation religieuse.

Dans la même logique, cette recherche devrait analyser pourquoi les Créoles rodriguais semblent moins touchés par la détresse socio-économique que certaines fractions de la population créole mauricienne, et si cela se confirme, en comprendre les raisons structurelles alors même que Rodrigues souffre d’un désavantage marqué en matière d’opportunités économiques par rapport à Maurice.

Bien qu’il s’agisse peut-être à ce stade de simples perceptions, seule une étude rigoureuse basée sur des données probantes permettrait d’aller au fond des choses.

Enfin, un examen critique ne saurait ignorer une observation d’ordre politique. Dans le contexte multiculturel mauricien, il convient de s’interroger objectivement sur les ressorts politiques, stratégiques et médiatiques qui expliqueraient la résurgence cyclique de ce débat.


Mauritius Times ePaper Friday 11 September 2026

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