Entité Mauricienne
From Our Archives – A Glimpse into 1961
Par Philippe Forget
Malgré les brûlants problèmes de surpeuplement et la nécessité impérieuse d’une production accrue et diversifiée qui nous confrontent, l’Entité Mauricienne continue d’inspirer à de nombreux Mauriciens réflexions et espoir. Cet intérêt est justifié, puisque les obstacles qui nous séparent d’une entité nationale sont, pour la plupart, ceux-là mêmes qui empêchent un accord rapide et une action vigoureuse dans le domaine des problèmes pressants qui engagent l’avenir de notre pays. Richard Titmuss n’écrivait-il pas, dans un contexte différent de celui du brillant ouvrage qu’il vient de consacrer à l’île Maurice : « Social ideas may well be more important in the next half century than technological innovation » ?
Il faut cependant convenir que l’Entité Mauricienne ne constitue nullement une idée neuve, ni même une action nouvelle dans le cadre mauricien et, encore moins, dans la perspective mondiale. Acquise, elle ne serait pas une innovation ; elle ne serait que le dénouement ultime d’une tendance naturelle et d’un des attributs les plus spécifiques de l’homme. Voici en quels termes l’éminent biologiste Julian Huxley décrit cette caractéristique de la phase humaine de l’évolution :
«La phase humaine de l’évolution de la vie qui a commencé il y a peut-être un quart de million d’années, après avoir subsisté comme un petit groupe d’hommes pendant la plus grande partie de ce temps, se mit à se déployer à travers le monde après la dernière période glaciale, transformant ce petit groupe d’hommes en le nouveau groupe dominant. L’expansion du nouveau groupe s’effectua d’abord suivant le mode orthodoxe illustré par toutes les autres phases semblables d’expansion : c’est-à-dire par une distribution en éventail à travers les continents, distribution qui devait entraîner bientôt les divergences physiques illustrées par les principaux types d’hommes : les Noirs, les Jaunes et les Blancs. Mais, pour la première fois au cours de l’évolution de la vie, ces divergences n’atteignirent pas le stade d’une solution complète de continuité : les types d’hommes ne devinrent jamais des espèces différentes. Puis, l’instinct migrateur de l’homme et son adaptabilité psychologique entrèrent en jeu et firent que les divergences cédèrent bientôt le pas à une convergence marquée. Certains facteurs héréditaires qui avaient été séparés furent réunis de nouveau grâce aux mariages entre hommes et femmes des différents types, et la tendance jusqu’alors rigoureuse de toutes les formes vivantes à se diversifier complètement en espèces fut renversée. Cet aspect du développement humain est unique à offrir ainsi un exemple d’intégration convergente.»
Après avoir signalé que le même processus, c’est-à-dire divergence partielle suivie d’intégration grandissante, s’est vérifié par rapport aux cultures, Huxley exprime sa conviction que le résultat qui est déjà en vue ne peut être autre que l’émergence d’une seule communauté mondiale.
Il est indéniable que l’intégration des différentes communautés mauriciennes, à l’origine ethniquement distinctes, commença il y a plus d’un siècle. Elle commença probablement dès le moment même où ces différentes communautés furent mises en présence l’une de l’autre. Le métissage, flagrant s’il en fut, son expression la plus évidente, ne donna jamais qu’une mesure incomplète de son importance. Cette intégration ethnique et culturelle n’a été, nous l’avons vu plus haut, que l’illustration régionale d’une tendance plus ou moins rapide, plus ou moins répandue, dans le monde habité des hommes, selon une caractéristique qui est pour eux à la fois une unique distinction et l’une de leurs plus marquantes supériorités.
À l’île Maurice, comme ailleurs, cet ajustement instinctif d’une population multiraciale est la conséquence de la camaraderie, des relations de bon voisinage, de l’entraide spontanée, de la coopération journalière et des sentiments d’estime, d’amitié ou d’amour qui ne craignent ni ne respectent les barrières, pour la plupart frêles, artificielles et nuisibles, qui voudraient compartimenter pour toujours le contenu héréditaire et culturel de groupes faits pour s’entendre et se compléter.
Face à leur destinée, et faisant partie d’un vaste mouvement intégrateur mondial, subissant en hommes l’attraction d’un champ magnétique fait de forces spécifiquement humaines, les habitants de l’île Maurice convergent vers une entité plus riche et plus belle que l’ensemble de leurs biens respectifs.
Tout en convenant que le concept de l’Entité Mauricienne n’a rien ajouté de nouveau à la tendance convergente qui existe déjà parmi nous, il faut reconnaître le mérite de venir à son heure concrétiser l’idéal obscurément servi par la majorité de la population. L’Entité Mauricienne est un concept intellectuel que nous souffle la raison, tandis que le mariage entre différents groupes ethniques est la solution offerte par la vie.
Elle vient à son heure combattre un autre concept nuisible, celui du multiracialisme. Avec Tom Mboya, je crois que le multiracialisme est une diversion que certains suggèrent et où ils ne sont prêts à s’engager qu’afin de détourner l’attention de la voie d’une véritable entité nationale. Mboya s’écriait à ce sujet :
«We don’t want multiracialism. We object and protest against partnership in a multiracial plan. We want people to be nationals of Kenya, not members of a certain race.»
Il est évident que le multiracialisme a été conçu par des racistes suffisamment intelligents pour vouloir donner le change sans sacrifier leur complexe de supériorité. Il encourage le vernis d’hypocrisie nécessaire à ces visites rituelles que l’on pourrait faire une fois la semaine à un club multiracial parce qu’en l’an de grâce 1961, cela se fait.
L’Entité Mauricienne est tout autre chose que la société multiraciale équilibrée que certains nous proposent, parce qu’elle perpétue, avec quelque étalage de charité et de condescendance, leurs avantages, leurs prérogatives et les complexes dont ils abreuvent leurs egos.
Sans doute l’Entité reconnaît-elle la garantie de richesse que constitue, pour l’héritage mauricien, la variété de sources culturelles, religieuses et psychosociales qui irriguent notre terre. Et cela n’est pas paradoxal. Il en est de même de l’égalité des hommes : chacun sait que tout homme est différent des autres ; mais l’idéal d’égalité a néanmoins, en quelque 150 ans, transformé le monde et banni de terribles injustices.
Les différences physiques dites raciales ne sont pas plus fondamentales que les différences de taille, de force et d’endurance. Les différences culturelles nous séparent moins que les variétés de personnalité et de tempérament.
La diversité est notre richesse, l’Entité notre force et la garantie du progrès.
Le multiracialisme, qui repose sur la base erronée du concept racial, se grève, de plus, de lourdes responsabilités, en encourageant les faux réveils culturels et les exploitations politiques à des fins précises.
Ceux pour qui le Mauricianisme intégral, s’irradiant dans les cercles commerciaux, industriels, culturels, sportifs et sociaux, comporte la certitude d’un établissement des prérogatives séculaires le combattent systématiquement par un racialisme forcément multiple, heureux de s’abriter ensuite derrière la façade d’un multiracialisme tolérant jusqu’aux cocktails et dîners en commun.
Il y a aussi ceux pour qui l’organisation étanche de groupes « raciaux » comporte la certitude de l’exercice de ce « balance of power » qui est seconde nature et à laquelle ils doivent les splendeurs d’un passé encore récent.
À la suite de ces deux groupes héréditairement connivents se hâte la cour hétéroclite des agents vénaux de scandales et de scissions, les petits esprits et les grandes ambitions, les princes du dépit et de l’envie — toute l’orchestration des réactionnaires.
L’Entité Mauricienne demeure jusqu’ici une vierge lointaine et stérile. Est-elle un mythe ? N’est-elle qu’un rêve de l’intellect ? Elle attend peut-être un signe.
Sans vouloir minimiser les difficultés, ni méconnaître les réels écueils, il nous faut admettre qu’aucun effort n’a été fait pour nous rapprocher de l’Entité Mauricienne, pour traduire l’idéal en actes de courage et de foi.
La crainte de désastres sans précédent nous fera peut-être nous rapprocher dans le même frisson de désespoir ou dans la même détermination d’éviter l’abîme. Mais ne devons-nous rien attendre de nos amours-propres et de nos intelligences ?
L’Entité Mauricienne a besoin d’institutions mauriciennes pour s’épanouir. Un collège universitaire, une association culturelle nationale pour éclipser à la fois le British Council, l’Union Culturelle Française, etc., et, en plus petit, pas de moindre importance, des clubs sportifs, des cercles littéraires, des associations artistiques mauriciennes qui, pour recruter leurs membres, ne rechercheraient ni les garanties généalogiques des communalistes, ni la représentation proportionnelle des multiracialités, mais plutôt l’adresse, l’esprit d’équipe et la loyauté pour le sport, le tempérament, les dons artistiques et les connaissances des lettres pour les cercles littéraires.
N’est-il pas temps d’ouvrir toutes grandes les portes des institutions qui existent déjà dans ces domaines et de les libérer de l’esprit sectaire ?
Sous les vœux rêveurs de la lointaine Entité Mauricienne, ne pouvons-nous être ni virils, ni intelligents, ni civilisés ?
* * *
L’entité mauricienne
Par Patriote
Ceux qui ne se soucient guère de l’importance qu’occupe l’entité mauricienne actuellement n’ont sûrement jamais envisagé les fruits qu’elle peut nous apporter à l’avenir. Il n’y a pas de doute : la moisson sera immense, mais à condition que nous cultivions la plante. Jamais dans notre histoire l’entité mauricienne n’a été aussi importante qu’elle l’est aujourd’hui. Ce n’est plus une cueillette de coquillages. Il s’agit maintenant d’une question de vie ou de mort pour toute une nation.
Si nos parents ont quitté l’Inde, le Pakistan ou la France pour converger ici, c’est qu’ils nous ont donné une patrie différente de la leur. Nous devons mettre Maurice au premier plan, l’adorer et regarder les terres de nos parents non pas avec dédain, mais comme quelque chose de secondaire et de moins important.
Nous avons vu le jour ici ; nous devons mourir ici, sur cette terre qui est la nôtre. Si nous semons le vent aujourd’hui, nos enfants en récolteront la tempête à l’avenir. Il faut empêcher notre île d’aller à la dérive, car ce sont les jeunes et les générations futures qui souffriront.
Une chose remarquable à Maurice, c’est que lorsqu’on est jeune, on est dépourvu de ces tendances communales ; mais en grandissant, on finit par se laisser mener par certaines traditions et certaines cultures qui ne nous appartiennent pas. Je le répète : ni l’Inde, ni le Pakistan, ni la France ne sont à nous. Beaucoup de jeunes se lancent parfois aveuglément dans la carrière tracée par leurs pairs. On doit oublier la voie suivie par ses parents s’ils ne se souciaient que du bien-être de leur communauté et non de celui de l’île entière.
Si l’on me demande pourquoi j’insiste pour dire que l’entité mauricienne nous est indispensable, je dirai que toutes les communautés qui existent ici sont aussi puissantes et importantes les unes que les autres, quelle que soit leur force numérique ou pécuniaire. Nous sommes tous d’une importance équivalente pour notre pays. Chaque communauté a besoin des autres pour des raisons respectives.
« L’entité mauricienne », par Patriote, fut publiée dans l’édition du Mauritius Times du 17 mars 1961.
8th Year – No 343
Friday 31st March, 1961
Mauritius Times ePaper Friday 28 August 2026
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