« Le leadership du Premier ministre est de nature à assurer la cohésion gouvernementale »

Interview : Jean Claude de l’Estrac

L’élément perturbant, c’est plutôt la perspective d’un changement à la direction du pays quand sir Anerood tirera sa révérence. Le risque sera alors l’émergence des contradictions, l’expression des ambitions, l’affaiblissement de la cohesion

« Ramgoolam reste la cible principale du MSM, et je vois tout aussi bien les raisons pour lesquelles le MSM ne souhaite pas forcément le retrait du leader du MMM »

“Sir Anerood sait qu’une majorité parlementaire seule ne peut suffire à révoquer un Président de la République”

La République de Maurice a brigué le poste de Secrétaire général de l’OIF et, aujourd’hui, la succession à ce poste est connu. Ceci nous pousse à nous interroger sur les retombées de ce résultat sur le plan politique et diplomatique au sein de la grande famille de la Francophonie. Nous avons invité Jean Claude de l’Estrac afin d’obtenir quelques éclaircissements à ce propos, et aussi, son opinion sur la gestion des affaires du pays par le nouveau gouvernement tant sur le plan national qu’international.

Mauritius Times : Cela a été sans doute une grande déception pour le candidat de la République de Maurice, pourtant l’un des favoris à la succession du Sénégalais Abdou Diouf au poste de Secrétaire général de l’OIF, de se faire coiffer au poteau par la Canadienne Michaëlle Jean. Les « tractations » durant la nuit du 29 novembre dernier auraient, semble-t-il, poussé certains pays africains à soutenir le Canada. Qu’est-ce que cette expérience, malgré tout enrichissante, n’est-ce pas, vous a appris ?

Jean Claude de l’Estrac : Ce fut une des plus belles expériences de ma vie publique ! A la fois sur le plan humain, politique et diplomatique. J’ai eu l’occasion de rencontrer et de renouer avec des acteurs de premier plan de la vie internationale sur les cinq continents. Certains sont devenus des amis qui sont aussi déçus que moi de la manière dont les choses se sont finalement passées lors de cette « nuit des longs couteaux » dakaroise.

La campagne que j’ai menée a produit au moins deux résultats incontestables, l’un favorable à la Francophonie, l’autre à l’île Maurice. Chacun a reconnu que cette campagne, la première dans l’histoire de l’organisation, a permis un large débat dans tout l’espace francophone sur le rôle et la pertinence de cette organisation. Personne ne conteste le fait que ce sont nos idées et nos propositions qui ont donné le LA de la campagne. Même si les chefs d’Etat avaient déjà évoqué la question cruciale du développement économique dans l’espace francophone, les propositions précises et concrètes que nous avons formulées, notamment en matière d’industrialisation, se sont imposées.

L’île Maurice a aussi grandement bénéficié de la campagne. Je crois qu’on n’a jamais autant parlé de notre pays sur le continent africain et même au-delà. J’ai recensé, à la fin de la campagne, plus de 600 articles de presse évoquant notre candidature et les réalisations du pays que je représentais. Nous, Mauriciens, sommes toujours très critiques de nos gouvernants, et nous avons bien raison. Mais il faut aussi reconnaître que Maurice fait effectivement figure de modèle pour beaucoup de pays d’Afrique. La vivacité de notre démocratie, notre société de tolérance dans un monde de violence et de haine, et nos réussites économiques sont vivement appréciées.

Ce ne sont d’ailleurs pas les Africains qui ont « soutenu », comme vous dites, la candidate du Canada. Certains se sont trouvés dans l’obligation de le faire – et j’en connais les raisons – à partir du moment où François Hollande a jeté tout son poids en faveur du Canada. C’est une histoire qui mérite d’être racontée, c’est ce que je ferai dans un ouvrage que je rédige en ce moment.

* C’est vrai que notre pays entretient des liens d’amitié avec bon nombre de pays africains, mais il y a aussi souvent des intérêts très divergents. N’est-ce pas ?

Non, je ne vois pas en quoi les intérêts sont vraiment divergents. Il est plutôt question de la persistance d’une influence extérieure que notre diplomatie ne peut concurrencer. Cela dit, je crois qu’avec de nombreux pays d’Afrique, nous avons des intérêts communs ou complémentaires. Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Bénin, et ailleurs, j’ai constaté une volonté de stratégie partenariale.

Dans bien des domaines, un certain nombre de pays d’Afrique sont demandeurs de l’expertise mauricienne. Mais je crois que nous avons des efforts à faire sur deux plans, celui de la diplomatie et celui des relations humaines. Nous ne sommes pas suffisamment présents sur le continent ; notre présence diplomatique y est très faible, voire inexistante en Afrique francophone, et nous ne montrons pas toujours un intérêt soutenu pour les causes africaines.

Et puis les Mauriciens, dans les enceintes internationales, doivent surtout éviter d’apparaître comme des donneurs de leçons…

* Et, comment cela se passe-t-il au niveau de la COI ? Est-ce encore plus compliqué au niveau des intérêts des uns et des autres, ce qui retarderait ou pourrait retarder la mise en chantier des projets ambitieux annoncés au début de votre mandat en tant que Secrétaire général de la Commission ?

Dans l’espace indianocéanien, les intérêts sont très clairement complémentaires. Les projets que le Conseil des ministres a validés, dans le cadre de notre programme de développement stratégique pour les prochaines années, sont dans l’intérêt manifeste de chacune de nos îles.

La complication pourrait venir des intérêts parisiens, mais il est bien établi que la France participe à nos travaux au titre de La Réunion, et nos actions de coopération sont destinées à permettre à La Réunion de mieux s’intégrer à son environnement géographique. Et, de ce point de vue, La Réunion, région ultrapériphérique européenne, peut beaucoup apporter à l’ensemble de la région.

Les grands projets que vous évoquez avancent bien. Ce sont des projets structurants, lourds et complexes à mettre en œuvre. La première priorité est celle de la mobilisation des financements. Nous sommes maintenant à la veille de la signature du prochain accord de financement avec l’Union européenne dans le cadre du prochain Fonds européen de développement.

L’Union européenne, vous le savez, est notre principal bailleur de fonds. Ses priorités, comme ses procédures ont changé ; les choses seront encore plus compliquées mais, au moins, nous avons une bonne visibilité sur les six prochaines années, et nous nous félicitons de l’approche pragmatique de son chargé d’affaires par intérim à Maurice, Aldo Dell’Ariccia, qui comprend parfaitement les enjeux.

* Au-delà du respect du principe de la continuité de l’Etat, vous estimez que l’actuel Premier ministre, tout pragmatique qu’il soit, saura apprécier à sa juste valeur l’importance de la COI et de la SAARC et les retombées positives pour l’économie nationale d’un engagement plus intensif de l’Etat mauricien dans ces organisations ?

Je le pense. C’est d’ailleurs sous un gouvernement Jugnauth que la COI a été créée en 1982, et c’est toujours un gouvernement Jugnauth qui a signé l’accord de siège avec la COI en 1989. Je le sais partisan de la coopération régionale.

Mais vous avez raison, au-delà de la volonté politique, il faudrait de la part de l’administration un engagement plus intense. Nous ne le sentons pas toujours à la hauteur des besoins. Je prends un exemple dans notre actualité : nous avons, dans la région, en ce moment, trois experts qui étudient la question de la connectivité maritime. Nous avons sollicité auprès de l’administration mauricienne des informations qui sont absolument indispensables pour compléter cette étude.

Quatre mois plus tard, nous ne les avons pas encore obtenues. Et, pourtant, Maurice est sans doute l’un des pays qui bénéficiera le plus de l’amélioration de la desserte maritime dans la région, sans compter que ce n’est pas uniquement un projet intra-régional, l’idée est aussi de chercher à mieux connecter la région avec l’Afrique australe et orientale.

* Par ailleurs, quelle opinion faites-vous de la manière dont sir Anerood Jugnauth procède à la tête du gouvernement ? Il ne semble pas avoir perdu la main… on pourrait même dire qu’il paraît plus cohérent et « focussed », mais toujours aussi tranchant dans ses discours et ses actes. Qu’en pensez-vous ?

Ce côté direct et tranchant, c’est sa marque de fabrique, il n’a pas intérêt à changer, et je n’ai pas l’impression qu’il a perdu la main. Je connais bien cette méthode-là, je pense qu’elle est nécessaire dans un pays aussi indiscipliné et récalcitrant que Maurice.

Je souhaite seulement que Sir Anerood, qui connaît Singapour, et qui disait naguère vouloir faire de Maurice le Singapour de l’océan Indien, restera « focussed » sur sa promesse d’instaurer davantage de méritocratie, de discipline et de rigueur dans la gestion des affaires nationales. Il sait, sans aucun doute, que Singapour doit ses succès surtout à son culte de la méritocratie.

* Estimez-vous que le « bolom » s’est donné les moyens et les hommes à même de lui permettre de réaliser les ambitions de son gouvernement pour le pays ? La composition de son Cabinet vous paraît-elle lisible ?

Pas totalement. Je ne comprends pas toujours les motivations de certains choix mais il doit y avoir des explications. Cela dit, la composition du Cabinet n’est qu’un aspect de l’équation.

Tout aussi déterminant pour la réussite d’un gouvernement, parfois plus, ce sont les administrateurs, les hauts fonctionnaires, les directeurs des organismes publics qui entourent et souvent enserrent les ministres.

Tout nouveau ministre doit être très circonspect, en particulier sur les dossiers techniques ; les mandarins et les potentats de la fonction publique ont une grande capacité à orienter leurs décisions. Il faut une certaine expérience pour éviter les pièges.

A la place de certains ministres, j’aurais pris un peu de temps avant de m’aventurer à annoncer des décisions sur des sujets de grande complexité.

* Grâce à la position de pouvoir très confortable de son parti, du fait de sa majorité parlementaire, il est évident que Sir Anerood Jugnauth aura réussi à neutraliser même ses partenaires actuels. Mais voyez-vous cela comme étant durable?

Je pense que c’est probablement pour la première fois que le MSM est effectivement le parti dominant, électoralement parlant, dans un gouvernement. C’est un facteur de stabilité et le leadership du Premier ministre est de nature à assurer la cohésion gouvernementale.

Dans la durée, l’élément perturbant, c’est plutôt la perspective d’un changement à la direction du pays quand sir Anerood tirera sa révérence. Le risque sera alors l’émergence de contradictions, l’expression des ambitions, l’affaiblissement de la cohésion.

Mais ce n’est pas une fatalité, comme dans les grandes entreprises internationales, une succession se prépare longtemps à l’avance.

* Valeur du jour, le gouvernement semble être toujours en mode-Karcher : après la confirmation des mesures populaires, sans doute très bien accueillies par la population, le voilà engagé dans l’opération-nettoyage – parfois à grands coups de balai. Inévitable, mais nécessaire, diriez-vous ?

Tant que les journaux parleront de « nettoyage », nous serons encore dans l’état de grâce. Le jour où l’on commencera à parler de « chasse aux sorcières », nous saurons qu’il prend fin.

Je crois qu’à ce stade, il vaut mieux réserver notre jugement, la question n’est pas tant les départs – pour beaucoup c’est inévitable et sans doute nécessaire, je vous l’accorde, mais ce qui devrait surtout retenir notre attention, ce sont plutôt ceux qui arrivent. Selon quelles règles ? Qui sont-ils ? Quelles compétences ? Pour le reste, le gouvernement démarre avec une chance fabuleuse, avec le prix du pétrole à la moitié de son prix de l’année dernière. Il a donc de la marge.

* Quelle que soit l’opinion que se font les Mauriciens en ce qui concerne les potentats, nominés politiques et autres «roder bout », il semblerait toutefois qu’il n’est pas tout à fait évident de trouver des gens compétents qui veulent bien sacrifier leur carrière pour se dévouer à la chose publique dans des conditions souvent harassantes et risquées, n’est-ce pas ? Il semblerait que le gouvernement éprouve des difficultés sur ce plan- là…

 Je ne sais si tel est effectivement le cas. Mais c’est tout à fait possible. Nous sommes un bien petit bassin, les compétences sont rares, et chaque gouvernement qui arrive ne pêche que dans la moitié du bassin, de préférence des poissons de même couleur…

Et comme, de plus, dès qu’un professionnel est nommé par un gouvernement, quelque que soit ses compétences et son indépendance d’esprit, il devient un « nominé » politique, l’autre nom pour « pestiféré », cela n’encourage pas les vocations. Je pense que c’est un problème grave, il faudrait penser à rationaliser le processus.

Je trouverais raisonnable que les contrats offerts aux nominés soient tous d’une durée maximale de cinq ans, la durée d’un mandat gouvernemental. Avec possibilité de renouvellement par un prochain gouvernement. Mais il faudrait pour que cela fonctionne que les professionnels dont les mandats ne sont pas renouvelés, puissent reprendre des activités dans le privé sans être ostracisés, ni par les patrons ni par les politiques.

Et puis, je ne cesse pas de le dire, je ne vois pas comment ce pays va passer au prochain palier de son développement sans faire appel aux expertises étrangères.

* Sous un autre registre, il semblerait toutefois que les autorités n’éprouvent pas de grandes difficultés à atteindre les buts recherchés : les enquêtes policières concernant les bandes sonores et celle par rapport aux activités nocturnes dans un campement à Roches Noires et la mort d’un suspect en cellule policière. Il y aura de la casse, semble-t-il ?

Je parlerais comme les politiciens. Laissons la police mener ses enquêtes.

* Par ailleurs on ne sait pas à ce stade ce que le Premier ministre détient en termes d’ « informations » concernant le leader du MMM – ce dernier avait répliqué en l’invitant d’aller voir la police. Mais Sir Anerood Jugnauth semble déterminé à réussir à la place du PTr et du MMM, ce que les apparatchiks de ces deux partis n’arrivent pas à concevoir : la mise en retrait de leurs leaders. Qu’en pensez-vous ?

Le Premier ministre n’a pas été très précis sur ses allégations concernant Paul Bérenger. J’ai le sentiment qu’il a d’autres chats à fouetter maintenant. Politiquement, je vois bien les raisons pour lesquelles l’ancien Premier ministre reste la cible principale du MSM, et je vois tout aussi bien les raisons pour lesquelles, aujourd’hui et peut être demain, le MSM ne souhaite pas forcément le retrait du leader du MMM…

* Par ailleurs, on apprend à partir d’un entretien de Ivan Collendavello à Radio Plus cette semaine, qu’une aile du gouvernement voudrait faire partir Kailash Purryag. « Si Kailash Purryag reste à son poste, nous verrons ce que nous allons faire, le gouvernement dispose d’une majorité parlementaire suffisante pour le faire partir », a-t-il déclaré. A voir les propos plus nuancés de Sir Aneerood Jugnauth précédemment, il n’est pas évident que ce dernier voudra avoir recours à l’Assemblée nationale. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr, parce que sir Anerood sait qu’une majorité parlementaire seule ne peut suffire à révoquer un Président de la République. Selon la Constitution, pour qu’une motion demandant le « removal » d’un Président soit présentée, il faudrait que le Premier ministre démontre qu’il a violé la Constitution ou s’est rendu coupable d’un « serious act of misconduct ». Ou qu’il est frappé d’une infirmité physique ou intellectuelle. Ou alors faudrait-il qu’il ait violé l’article 46 (2) de la Constitution qui prévoit les conditions dans lesquelles un Président approuve ou non les projets de loi qui lui sont soumis pour «assent»… Ces questions ne se posent pas ici.

Dans tout autre cas, il faudrait qu’une motion soit votée par les deux tiers des membres et qu’un tribunal nommé par le Chef juge ait trouvé valides, après enquête, les raisons avancées par le Premier ministre dans sa motion. Alors, je ne comprends pas de quoi on parle.

Pour que Mme Ameenah Gurib-Fakim, prononce la prochain discours-programme, il faudra que l’actuel Président décide de partir.

* L’absence d’une opposition efficace sur le terrain et au sein du Parlement vous inquiète-t-il ? Ou vous vous dites que la presse assumera son rôle de chien de garde ou que cette opposition viendra de l’intérieur du gouvernement lui-même ?

Attendons la rentrée parlementaire. Il faut prévoir que Bérenger reprendra du poil de la bête une fois tenue l’Assemblée des délégués de son parti. Il espère un fort soutien qu’il obtiendra certainement. Je crois qu’aujourd’hui la question pour lui est plus personnelle que politique.

A-t-il déjà, au plan personnel, digéré l’échec ? Que voit-il comme perspective à moyen terme, tant pour lui-même que pour son parti ? L’introspection et l’autocritique n’est pas son genre, mais j’aurais pensé que la situation l’exige.

Quant à la presse, c’est simple, quelques-uns de nos principaux titres ont été des vecteurs du changement. Dommage que cela n’ait pas été fait dans la transparence. Qu’un journal indépendant décide, lors d’une élection, de soutenir une force politique, cela se fait dans les démocraties. Une fois, le scrutin terminé, le journal doit pouvoir faire la démonstration de son indépendance retrouvée.

J’ai moi-même participé à une expérience de cette nature, en 1968, quand, pour avoir soutenu le parti de l’Indépendance aux élections, l’express a exercé la plus grande vigilance à l’égard de l’Hôtel du gouvernement. J’espère que la tradition sera respectée.

 

* Published in print edition on 16 January  2015

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