Le travail à l’heure du bien-être : Entre rêves écolos et réalités de terrain

Par Nita Chicooree-Mercier

La jeune génération de diplômés est peu susceptible de se stresser inutilement en attendant un emploi car, tôt ou tard, le poste recherché leur tombera entre les mains, pensent-ils. À les voir si confiants, il est certain qu’ils n’ont aucune idée de ce que la génération de leurs parents a traversé: les horizons ternes, les portes fermées et la ruée vers le moindre poste vacant. En décrocher un était un véritable jackpot, et on s’y accrochait comme une huître à son rocher de peur de le perdre.

Prendre la voie de sortie du cocon familial, valise à la main pour trouver un appartement — à l’instar des jeunes des pays avancés –, n’est pas dans les mœurs locales. Cette perspective de l’éloignement du foyer, où leur vie est facilitée par les mille soins apportés au quotidien par les parents, les effraie. Le revers de cette dépendance est qu’ils perdent en maturité et ils piétinent au seuil de l’émancipation. Cependant, un regain d’incertitude économique et de chômage dans les grands pays a poussé les jeunes adultes à prolonger leur séjour sous le toit familial, se retrouvant dans cet état d’« adulescence » qui a toujours été la norme dans les petits pays tels que Maurice.

Est-ce que les jeunes cadres de grosses sociétés locales ont le loisir de quitter une compagnie pour une autre au gré de leur convenance personnelle ? Ou tout simplement d’accepter un emploi moins prenant, quitte à être moins bien rémunérés ? Ce n’est pas si évident. L’expérience de la Covid en 2020 a enclenché le phénomène du Big Quit aux États-Unis, lorsque les cadres trentenaires se sont rendu compte du surmenage que leur imposaient les entreprises dans une poursuite acharnée de rentabilité. Ils ont eu le sentiment d’être les rouages d’une machine à broyer leur énergie. Beaucoup ont quitté leur emploi pour migrer vers d’autres États à la recherche d’une vie au ralenti. Il faut dire que la Covid fut le déclencheur d’une prise de conscience de la fragilité de l’existence.

Ici, l’exiguïté du territoire et le nombre limité d’entreprises freinent quelque peu les velléités des plus hardis à plier bagage. Certains préfèrent un travail de bureau dans le secteur privé plutôt qu’un métier d’enseignant face à 40 élèves. La fonction publique, garante de la pérennité de l’emploi, perd de son attrait dans le secteur administratif. À Maurice, l’effet de la Covid a laissé des traces chez ceux qui furent contraints à dispenser des cours en ligne et/ou à effectuer du telework. À défaut d’une « Grande Démission », s’est dessinée ici une aspiration à une vie différente, aux contours encore flous : peu d’engouement pour les contraintes matrimoniales, moins de matérialisme que chez les aînés et peu d’attrait pour l’endettement à long terme.

Certains rêvent de vie communautaire ou de maisons écolos. Rêves réalisables, certes, mais les terrains disparaissent à vue d’œil. Quant aux containers transformés en maisons — idée à la mode –, l’offre paraît séduisante, pourvu qu’un faux plafond soit prévu. Dans une ère où les « bonnes énergies » influencent les choix, chacun sait que la tôle n’est pas ce qu’il y a de plus positif… La perspective d’une vie alternative semble parfois peu réjouissante, mais il faut espérer que ces rêves se réalisent d’une manière ou d’une autre.

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Le cumul d’activités : une réalité persistante

Le phénomène de cumuler multiple jobs n’est pas prêt d’être rangé aux archives. Si, dans les années 80, le développement rapide du pays offrait des opportunités pour améliorer les conditions de vie, aujourd’hui, ce cumul colle à la peau de ceux qui n’ont pu suivre un cursus d’études prolongées.

– Je suis débordé de tous les côtés, avoue Samir, habitant de Triolet.
Il a interrompu ses études au collège pour suivre des cours à l’ex-IVTB (MITD), l’éducation formelle n’étant pas sa tasse de thé.

– J’ai fait plusieurs formations : plomberie, électricité, menuiserie, peinture, entre autres, poursuit-il.
Il s’occupe de l’entretien chez une quinzaine de personnalités de la classe politique.

– Ils me font confiance, ajoute-t-il humblement.
Le problème? Il a ouvert une tabagie et peine à recruter.
– Et la main-d’œuvre étrangère ? lui ai-je demandé.
– C’est compliqué. Il faut loger la personne, cotiser à la Sécurité sociale, etc. Tous les self-employed ne peuvent se le permettre.

Son fils l’accompagne désormais, ayant lui aussi quitté le collège pour apprendre à être un ‘Jack of all trades’. Samir a également tenté de recruter une aide pour faire des rotis, mais le coût de la main-d’œuvre (Rs 700 pour 2 heures) rend l’opération peu rentable.
Résultat: sa femme est mise à contribution. Ils se lèvent à 3 heures du matin pour cuisiner jusqu’à 9 heures. Ensuite, Samir repart sur les routes.
À bientôt 50 ans, il en paraît à peine 30, mais il sent le besoin de ralentir. On en conclut qu’il serait tout aussi bien que le fils se munisse, lui aussi, de solides diplômes techniques.

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Retraite et ennui : le débat de la pension

La grogne suscitée par le passage de la pension de vieillesse à 65 ans est réelle, mais la mesure a ses défenseurs.

– C’est une bonne mesure. Après 60 ans, les gens peuvent encore travailler, insiste Soodesh dans son magasin à Pointe-aux-Piments.

Il le dit sérieusement. Je l’interroge sur les métiers pénibles (maçons, laboureurs).
– C’est différent, mais les autres peuvent continuer. Moi, à 70 ans passés, je continue.

Ancien planteur, gérant de magasin et guérisseur à ses heures perdues, Soodesh est l’exemple même de la polyvalence. Pendant qu’il parle, un Mauricien l’appelle d’Italie pour demander son aide. Rien que ça !

S’il reconnaît que son rythme lui a valu un problème cardiaque il y a dix ans, il ne s’arrête pas. Pour lui, le travail est le remède à l’ennui.
– Beaucoup de gens s’ennuient à la retraite.Alors, autant qu’ils continuent de travailler !

Non loin de là, un maître d’école retraité arpente la rue, citant Shakespeare (Le Roi Lear, Macbeth) au détour d’une conversation. Son regard s’éclaire à l’évocation de la littérature, mais Soodesh remarque :
– « Vous voyez, lui, il s’ennuie. Il a toute sa tête mais ne sait pas quoi faire de son temps.

L’ennui des Seniors : c’est un véritable problème de société. Si la solution n’est pas forcément de rester dans le même domaine professionnel, il manque aussi cruellement de structures, de lieux d’échanges et de places publiques, notamment dans les villages. Un vaste chantier reste à explorer pour combler le vide d’une vie sociale épanouissante pour nos aînés.


Mauritius Times ePaper Friday 1 May 2026

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