À Notre-Dame

Carnet Hebdo

Par Nita Chicooree-Mercier

Paris regorge de monuments témoignant de l’essor et de la puissance du catholicisme romain au Moyen Âge, inspirés par l’art grec et le raffinement romain. Ces grands projets de construction étaient soutenus par la monarchie, qui fournissait un cadre politique et économique à la mesure des enjeux du règne des rois successifs. Ces derniers entendaient renforcer l’autorité et le prestige politique de la monarchie face aux différents pouvoirs féodaux de la France et à la rivale anglaise. En apportant leur soutien à la construction des édifices religieux, les monarques tentaient aussi de se prévaloir d’un prestige religieux.

Construction lancée en 1163 sous l’impulsion de l’évêque Maurice de Sully et s’étalant sur deux siècles jusqu’à son achèvement en 1345, la cathédrale Notre-Dame, dédiée à la Vierge Marie, reste le monument le plus emblématique de la France, le plus visité d’Europe et l’un des plus visités au monde. P – TripAdvisor

Construction lancée en 1163 sous l’impulsion de l’évêque Maurice de Sully et s’étalant sur deux siècles jusqu’à son achèvement en 1345, la cathédrale Notre-Dame, dédiée à la Vierge Marie, reste le monument le plus emblématique de la France, le plus visité d’Europe et l’un des plus visités au monde. C’est en raison du prestige dont jouit ce monument que le monde entier assista avec stupeur à un violent incendie qui détruisit la flèche et la totalité de la toiture en avril 2019. Cet événement, amplement médiatisé, suscita un émoi mais aussi un bel élan de solidarité que certains pays riches traduisirent par une participation financière à la reconstruction de la cathédrale médiévale. Celle-ci put enfin rouvrir ses portes en décembre 2024.

Deux tentatives d’attentat à l’aide d’engins explosifs visant Notre-Dame furent déjouées par la brigade antiterroriste dans les années précédant 2019, tandis que des actes de vandalisme avaient été signalés dans plusieurs églises. La cause exacte de l’incendie de 2019 continue par ailleurs de susciter des interrogations, même si l’hypothèse d’un accident lié aux travaux, notamment la chute éventuelle d’un mégot de cigarette, fut évoquée.

La cathédrale traversa un premier épisode particulièrement difficile pendant la Terreur qui suivit la Révolution française, dans un contexte de forte opposition au pouvoir religieux associé à la monarchie. L’archevêque Jean-Baptiste Gobel fut décapité en 1794 et les statues des rois de Juda de la galerie des rois, qui orne la façade de l’église, furent prises pour des représentations des rois de France et décapitées. La cathédrale fut également dépouillée d’une partie de ses objets précieux. Ce n’est qu’en 1977 que 21 des 28 têtes décapitées furent retrouvées.

La période révolutionnaire connut son moment le plus radical en novembre 1793 lorsque, par décret, le culte catholique fut interdit et la cathédrale transformée en Temple de la Raison. À la fin de décembre 1793, elle fut même mise en vente en vue de sa démolition. Ce changement brutal illustre l’ampleur de la rupture idéologique provoquée par la Révolution et ses conséquences sur le patrimoine religieux.

D’autres monuments furent également touchés. La basilique de Saint-Denis, dans le nord de Paris, considérée comme l’un des premiers chefs-d’œuvre de l’architecture gothique et lieu de sépulture de saint Denis, fut elle aussi victime des bouleversements révolutionnaires. Saint Denis, selon la tradition, fut martyrisé et décapité vers l’an 250 après avoir prêché la nouvelle religion sous l’impulsion de Rome. D’ailleurs, la diffusion de nouvelles croyances n’a pas toujours été accueillie sans résistance. À Notre-Dame, le culte celte des druides, puis un culte gallo-romain dédié à Jupiter, étaient déjà présents.

Par ailleurs, les druides estimaient que la connaissance du divin et de la cosmogonie n’était pas destinée à être largement diffusée. Cette conception, différente du prosélytisme de nombreux courants religieux, mérite peut-être d’être replacée dans son contexte historique. Sous l’impulsion de sainte Geneviève, patronne de Paris, la basilique de Saint-Denis devint progressivement la nécropole royale des rois de France, étroitement associée à l’histoire des Francs. Elle fut elle aussi touchée par les destructions révolutionnaires : statues décapitées, tombeaux profanés et sarcophages endommagés.

Mais la période révolutionnaire finit par s’apaiser. Le culte religieux retrouva progressivement sa place. En 1795, c’est parmi les verreries brisées et sur un sol encore encombré de gravats que l’office religieux fut de nouveau célébré à Notre-Dame. La cathédrale reprit ensuite sa fonction d’église paroissiale, qu’elle avait exercée depuis le Moyen Âge. Le baptême du dernier des Bourbons y fut célébré en 1821. Elle inspira à Victor Hugo son célèbre roman Notre-Dame de Paris au XIXe siècle et rassembla la France lors des célébrations de la Libération de Paris en 1944. Depuis, les funérailles de plusieurs présidents français y ont également été célébrées.

Aujourd’hui, des millions de visiteurs convergent vers un monument médiéval construit il y a 863 ans, qui témoigne des grandes réalisations initiées sous l’impulsion de la foi religieuse et de l’ambition royale affirmant davantage l’autorité et le rayonnement de la France.

Croyants, agnostiques ou athées, chacun y va pour diverses raisons. Plus qu’une curiosité touristique parmi d’autres, la cathédrale donne le tournis à force d’attirer le regard vers le plafond où trônent deux magnifiques rosaces, parmi les plus grandes d’Europe, d’une beauté intacte, tandis que la splendeur des vitraux fige le regard qui cherche à comprendre chaque détail de l’iconographie infinie. L’absence de chants liturgiques les jours où aucun office n’est programmé prive les visiteurs de la qualité artistique de l’appel au sacré. Les profanes se contentent d’admirer dans l’art la recherche du Beau. Les initiés, convaincus par la Transcendance, y trouvent la lumière du Beau et du Bien dans le Divin. Un regain du fait religieux chez les jeunes et les moins jeunes se manifeste par le nombre croissant des baptêmes. Est-ce là un signe d’un désir de ressusciter l’Espérance, doctrine fondamentale du christianisme ?

Fille de l’Église, la France jouit d’un patrimoine culturel inégalable grâce aux édifices médiévaux qui assurent la continuité avec un passé riche en ferveur religieuse et en ambition royale. Dans la morosité ambiante, où les Jupiter des temps modernes, outre leur narcissisme, ne laissent rien de transcendant à la postérité, il semble que la sainte patronne de Paris, en protégeant les multiples édifices tels que Notre-Dame, préserve une continuité avec le passé qui serait nécessaire à une période où les signes d’un retour à la religion sont visibles.


Mauritius Times ePaper Friday 4 September 2026

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