‘Pour Pravind Jugnauth, le MMM reste la seule option possible pour le MSM’

Interview: Jocelyn Chan Low, Historien

‘Le ‘Labour Revival’ connaît actuellement un plafonnement. Est-ce en raison d’un manque d’engagement sur le terrain ou est-ce que c’est plus profond ?’

‘L’entrée officielle de Joanna Bérenger a pu être perçue comme une menace par certains qui se voyaient déjà à la tête du MMM’

 

Les élections générales approchent et un certain nombre d’observateurs politiques réfléchissent à propos des alliances possibles, des enjeux et des risques pour chaque parti, et aussi au sort réservé aux leaders des partis politiques majeurs. Quel sera l’impact de la dénonciation du trafic de drogue et de la lutte contre les différentes formes de corruption au moment du retour aux urnes ? Jocelyn Chan Low, historien de profession, demeure prudent et livre ses analyses à propos de la situation politique locale.

 

Mauritius Times : Le rapport de la commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien juge Lam Shang Leen, rendu public vendredi dernier, ne semble pas avoir eu le même impact ou créé le même choc psychologique que celui de Sir Maurice Rault déposé en 1986. Il n’y a rien donc à ce stade qui indiquerait que les données politiques seront bousculées de manière significative. Qu’en pensez-vous ?

Jocelyn Chan Low : Dans une certaine mesure, l’impact psychologique du rapport Lam Shang Leen a été atténué du fait que la commission ne fait que confirmer ce que les mauriciens savaient déjà, et cela grâce aux dénonciations des travailleurs sociaux : c’est-à-dire que

  • le commerce de la drogue s’est propagé et consolidé principalement parce que la mafia de la drogue a infiltré des institutions-clés ;
  • ces institutions-clés ont comme mission de combattre justement ce trafic ;
  • il existe la complicité de policiers, avocats, membres du personnel politique, garde chiourmes et autres véreux.

Quant à la démission d’un ministre et d’un deputy speaker du MSM, c’était déjà programmé si l’on se réfère aux public hearings’ (auditions publiques) de la commission d’enquête. De même, c’est du déjà-vu. Les démissionnaires ne font qu’ajouter leur nom à la longue liste de notables du Gouvernement Lepep qui ont été forcés de plier bagage.

Mais, à ce stade, il est hasardeux de dire que les données politiques n’ont pas été bouleversées de manière significative. Ces démissions à répétition en raison de scandales et autres n’ont-elles pas fini par ternir irrémédiablement l’image de l’actuel Gouvernement ? Le MSM est aujourd’hui davantage affaibli.

Depuis les partielles du numéro 18, Pravind Jugnauth avait entamé une campagne médiatique tous azimuts pour démontrer ses capacités de leadership et sa capacité à diriger le pays. Et le dernier budget, carrément populiste, avait contribué à améliorer son image dans la population. Or, aujourd’hui, il s’avère qu’il n’a pu résister aux pressions visant à nommer en tant que ministre de la république une personne quelque peu malmenée publiquement pendant son passage devant la commission d’enquête. Cette personne est contrainte de démissionner de l’exécutif, jetant ainsi le discrédit sur l’ensemble du pays. C’est une gaffe politique énorme qui risque de lui coûter très cher

* Si on vous disait que le Premier ministre (qui est censé être l’homme le mieux informé de la République) se servirait des compétences de l’ancien juge Lam Shang Leen pour traquer les mafieux et autres trafiquants dans le pays – et au sein de son parti – pour démontrer qu’il est en train de « walk the talk » dans le combat contre le trafic de drogue et aussi de se débarrasser des brebis galeuses dans son entourage, que répondriez-vous ?

Un vrai leader n’a guère besoin d’un tel subterfuge pour se débarrasser des brebis galeuses de son entourage qui, en fait, minent grandement l’effort considérable qu’il est en train de faire pour montrer à la population qu’il a la trempe d’un grand chef d’état.

Au contraire, le leadership de Pravind Jugnauth peut se résumer à du « crisis management ». Il donne l’impression de gérer les crises politiques successives — et il y en a beaucoup — au jour le jour, avec la peur au ventre quant à l’éventualité d’une démission qui provoquerait des élections partielles qu’il aura à affronter avec le seul soutien d’un parti croupion tel le ML. C’est ainsi que député et ministre qui font face à de graves allégations de harcèlement et d’agressions physiques, etc., sont toujours en poste…

En même temps, le trafic de drogue a tellement gangrené les institutions que ce Gouvernement n’a aucune autre choix que d’appliquer les recommandations du rapport Lam Shang Leen. Mais Xavier-Luc Duval a posé la bonne question: Qui va enquêter sur les personnes citées dans le rapport de la Commission ? Attendons voir…

Et, dans ce combat, la transparence est de rigueur si ce n’est pour mobiliser le soutien de la société civile. Or, où en est-on avec la ‘Freedom of Information Act’ ? En outre le rapport fait mention de la forte possibilité que la campagne électorale d’un candidat de l’Alliance Lepep ait été financée par un baron de la drogue. Mais où en est-on au sujet de la loi sur le financement des partis politiques ? L’absence de cadre juridique sur cette question a facilité l’enrichissement de certains parmi le personnel politique dans le passé…

* Au fait, Jack Bizlall a été direct dans son appréciation de la stratégie que poursuit le leader du MSM présentement : ‘Pravind Jugnauth va éliminer toute personne impliquée dans des affaires qui affectent la crédibilité de la dynastie’, nous disait-il dans une interview récemment. Cela répond à l’ambition première ministérielle de Jugnauth fils au-delà de 2020, non ?

A-t-il le choix ? A l’ère des réseaux sociaux et de l’élargissement de l’espace public, peut-on encore couvrir des personnes impliquées dans des affaires douteuses ? Au niveau du cadre juridique, Maurice n’est quand même pas une république bananière mais un pays de liberté.

Il est aussi vrai que, valeur du jour, le MSM ne peut prétendre gagner les prochaines élections générales qu’avec l’appui dérisoire du Muvman Liberater. Or, il semble que dans l’opposition une alliance PTr, PMSD et MP se dessine tout doucement.

Pour Pravind Jugnauth, en termes d’alliance pré-électorale, le MMM reste la seule option possible pour le MSM. Or, le MMM va surtout jouer sur son passé irréprochable, sur les mains propres de son leader historique. Comment l’éventuel partenaire du MSM pourra-t-il justifier aux yeux du public une alliance avec un parti de ‘ripoux’ ?

Le nettoyage, c’est aussi pour ouvrir les portes à une éventuelle alliance. Néanmoins, ce nettoyage demande de la trempe, un certain courage politique et une certaine force de caractère.

* Ne voyez-vous pas Pravind Jugnauth pouvant réussir ce que son père avait accompli précédemment, c’est-à-dire remporter les élections générales en 1987 malgré le désastre politique que représentait alors l’arrestation de quatre députés-transfuges à Amsterdam en 1985 ?

A ce stade, prédire l’issue des prochaines élections générales est quand même extrêmement hasardeux.

Tout d’abord, les données peuvent être totalement chamboulées par le jugement du Privy Council sur l’affaire Medpoint et aussi de l’issue des affaires en cour dont le Dr Navin Ramgoolam a à faire face.

Ensuite, on sait que le ‘hardcore’ des partis traditionnels s’est considérablement rétréci au fil des années. Aujourd’hui, on peut affirmer que les flottants et indécis constituent plus de 50% de l’électorat. Et la grosse majorité ne se décidera qu’à la dernière minute.

En outre, la désillusion quant à la performance du personnel politique des partis traditionnels et la vacuité des forces nouvelles qui n’arrivent pas à se constituer en une équipe crédible fait qu’on fera face, comme ailleurs, à une véritable grève du vote. Un fait est certain : l’abstention va considérablement augmenter.

* Comment faire des prédictions dans ces conditions ?

Tout dépendra d’un certain nombre d’impondérables : le type de campagne électorale, le profil des candidats dans les diverses circonscriptions mais aussi la situation économique au moment des élections. Le Gouvernement actuel mise sur le retour du ‘feel-good factor’ : une bonne croissance économique, la création d’emplois valorisants pour les jeunes, un budget électoraliste, la concrétisation de certains grands projets tels que le Metro Express, et aussi les Jeux des îles de l’océan Indien prévus pour 2019.

Mais ce régime est actuellement extrêmement impopulaire. Grande est la désillusion de l’électorat : tant d’espoirs ont été déçus ! Et il y a le sentiment de tromperie sur la marchandise dans le public en général car l’alliance lepep a volé en éclats, les plus fortes personnalités ont soit déserté le gouvernement, ou ont été contraintes de démissionner ou encore ont été ou se sont éclipsées alors qu’Ameenah Gurib-Fakim a été contrainte de ‘step down’ dans les conditions que l’on sait. Le ‘front bench’ n’est constitué que de seconds couteaux, d’une espèce d’équipe de réserve.

Ajouté à cela, les scandales et les allégations de népotisme et de copinage, etc : Pravind Jugnauth pourra-t-il redresser la barque à travers une politique de nettoyage tous azimuts, en présentant un nouveau MSM avant d’aller chercher la caution morale d’un MMM rajeuni, ragaillardi et ayant laissé derrière lui les pseudos crises internes de ces derniers mois, et fort de son image de parti ‘clean’ et rigoureux dans la gestion des affaires publiques ?

Pourra-t-il présenter et capitaliser sur un vaste et ambitieux programme de moralisation de la vie publique à travers de nouvelles législations sévères pour réparer la fracture qui s’est installée entre le personnel politique et l’électorat dans son ensemble ?

Il est vrai qu’en face de Pravind Jugnauth, il y aura une opposition qui capitalisera sur un ‘protest vote’ conséquent. Mais l’opposition a elle aussi un problème de crédibilité surtout du fait que Xavier-Luc Duval faisait partie de l’alliance lepep quand des décisions importantes ont été prises par le Gouvernement actuel, notamment sur l’affaire BAI alors qu’Alan Ganoo a été la cheville ouvrière de l’alliance PTr-MMM qui a fait tant de tort à la famille militante et que Ramgoolam traîne toujours des casseroles en cour.

En outre, en raison de sa situation géostratégique dans l’océan indien, objet de toutes les convoitises, les jeux de pouvoir à Maurice sont suivis de très près par certaines puissances étrangères qui disposent de certains leviers d’influence sur la vie politique locale. Quel sera leur rôle dans le processus politique à Maurice ? Donc, les jeux sont loin, très loin d’être faits.

* En attendant, pensez-vous que l’actuel Gouvernement pourra tenir le coup encore un an jusqu’aux prochaines élections générales ?

Ce Gouvernement tiendra définitivement jusqu’au bout. Non seulement il dispose d’une majorité relativement confortable mais même ceux que Pravind Jugnauth risque de sanctionner pourront difficilement chercher ailleurs, car ils vont devenir des ‘political liabilities’.

En outre, malgré les demandes incessantes des partis de l’opposition pour la tenue des élections générales anticipées, au fond ces mêmes partis de l’opposition ne sont pas encore prêts pour les législatives.

* Donc malgré les nombreuses casseroles que l’actuel Gouvernement traîne derrière lui, l’opposition, elle, affairée avec la gestion des dissidences au sein du MMM ou avec les tracasseries légales du PTr, ne représente pas jusqu’ici un danger pour l’alliance gouvernementale. Qu’est-ce qui pourrait changer la donne ?

Effectivement, l’opposition arrive difficilement à capitaliser sur les déboires du Gouvernement. Tout d’abord, l’opposition est désespérément fragmentée. Sans doute une alliance se prépare entre certains partis de l’opposition, mais la route est longue avant une telle concrétisation.

Vu les prétentions et les ambitions de part et d’autre, les tractations seront sans doute très ardues avec en prime des secousses et une véritable guerre de places entre et dans les différents partis. On verra comme d’habitude des départs et des dissidences, etc. Cela fait partie du folklore politique mauricien malheureusement.

Et puis, en dépit de son charisme et de ses capacités de leadership indéniables, Ramgoolam a toujours un problème de crédibilité chez un grand nombre d’électeurs. En fait le ‘labour revival’ risque de plafonner pour cette raison.

Quant au MMM, il se trouve devant un dilemme cornélien. S’il veut rajeunir, se féminiser davantage et rallier en masse les militants qui l’avaient déserté en 2014, il n’a pas d’autre choix que de se présenter seul aux prochaines élections, prenant le risque de rester encore dans l’opposition pour les prochaines années.

Mais si le MMM veut retourner au pouvoir, une alliance avec sans doute le MSM reste la meilleure option. Mais qu’en sera-t-il du rôle du MMM au sein de cette alliance ? Est-ce que l’électorat du MMM et les militants de base vont plébisciter encore une fois une énième alliance ou vont-ils préférer s’abstenir de voter ?

* S’il y a effectivement la menace que représente l’affaire MedPoint devant le Privy Council, le MSM a sûrement un Plan B au cas où… Qu’en pensez-vous ?

Il est vrai que l’issue du procès est incertaine et qu’il y a toujours cette épée de Damoclès qui pèse sur le MSM. SAJ, qui est un politicien aguerri, a déjà annoncé la couleur : il redescendra dans l’arène politique si besoin est. C’est bien sûr du n’importe quoi vu les raisons évoquées pour son retrait et l’intronisation de Pravind Jugnauth en tant que Premier ministre.

Dans tous les cas, le MSM fonctionne ouvertement de manière dynastique et donc les prétendants à la succession sont peu nombreux…

* Par ailleurs, en ce qui concerne le MMM, la relève semble être assurée même si on ne sait pas si cela aurait un rapport avec la dissidence que connaît le MMM ces derniers temps. Paul Bérenger saura-t-il arrêter l’affaiblissement de son parti, selon vous ?

Le MMM s’est-il réellement affaibli avec le départ de Jeeha, Obeegadoo et consorts ? Il faudra disséquer objectivement leur contribution au niveau du terrain, au niveau de leur circonscription respective.

Evidemment l’entrée officielle de Joanna Bérenger, qui est une valeur sûre du parti et une vraie militante, a pu être perçue comme une menace par certains qui se voyaient déjà à la tête du MMM de l’après-Bérenger.

Mais la ‘crise’ actuelle n’est qu’une pseudo-crise car elle ne met nullement en question l’orientation idéologique, programmatique du parti.

Et, en ce qu’il s’agit des militants, le gros de l’électorat du MMM est prêt à retourner au bercail à condition, à mon avis, que le MMM renoue avec son identité ancienne et se présente seul aux prochaines élections générales avec une équipe renouvelée et compétente. Il ne faut surtout pas sous-estimer la dynamique que cela peut créer parmi les anciens du parti.

* Mais vous pouvez imaginer le dilemme de Paul Bérenger : les militants deviennent impatients après sept défaites consécutives, il y a aussi le facteur du vieillissement du leadership du parti, et quoi qu’il se targue de la capacité de remporter les élections générales seul, la réalité peut s’avérer tout autre même dans une lutte à trois. Voyez-vous le MMM prendre le risque d’une huitième défaite en 2020?

Le MMM n’a jamais été un parti pouvoiriste, prêt à faire n’importe quelle concession pour être et pour rester au pouvoir. A plusieurs reprises, Paul Bérenger et le MMM ont claqué la porte du gouvernement. Le passé du MMM est éloquent à ce sujet. Les vrais militants ne sont pas des ‘roder bouttes’. Le ‘roder-bouttisme’ n’a jamais fait partie de la culture militante.

Mais il est vrai que certains dirigeants peuvent se montrer impatients quant à la perspective de rester dans l’opposition encore quelques années. Mais entrer au pouvoir pour faire quoi si c’est dans le cadre d’une alliance où le MMM n’est qu’un ‘junior partner’ sans grande influence sur l’orientation du gouvernement ?

Personnellement, je crois que la priorité des priorités du MMM doit être la reconstruction et le renouvellement du parti et, dans cette optique, l’option d’une lutte à trois paraît la plus pertinente.

* Par ailleurs, une alliance avec le MSM suivant un dénouement favorable pour Pravind Jugnauth dans l’affaire MedPoint comporte aussi des risques : l’éloignement des militants de la base ira en s’accentuant, comme le disent certains membres du MMM. Etes-vous du même avis ?

Evidemment, le MSM traîne derrière lui tellement de casseroles et une telle perception d’affairisme que, sauf un véritable sursaut de son leader et une vraie politique de remise en ordre au sein du parti, doublée d’un engagement profond et sincère en faveur de la moralisation de la vie publique à travers des législations fortes et innovatrices, une alliance avec le MSM agirait comme un repoussoir pour un très grand nombre de militants.

* Même si le ‘Labour Revival’ se fait toujours attendre et que le ‘momentum’ obtenu à partir de la victoire au No. 18 s’est estompé, les Travaillistes disent qu’il ne faut quand même pas sous-estimer l’attachement de l’électorat au vieux parti du Guy Rozemont Square. Qu’en pensez-vous ?

Il semblerait effectivement que le ‘Labour Revival’ connaît actuellement un plafonnement.

  • Est-ce en raison d’un manque d’engagement sur le terrain ou est-ce que c’est plus profond ?
  • Est-ce que l’image de son leader a tellement été écornée par les différentes affaires et procès en cour que le parti n’arrive pas, après avoir rallié son ancien ‘hardcore’, à convaincre le reste de l’électorat que Ramgoolam doit retourner au pouvoir ?

Et puis il ne fallait pas sous-estimer la pugnacité de Pravind Jugnauth qui a su prendre certaines initiatives notamment le minimum wage et autres mesures populistes dans le budget.

* Au final, selon vous, que donnerait un match opposant un remake MMM-MSM au PTr-PMSD-MP ?

Il faut d’abord se poser la question à savoir s’il y aura effectivement cette alliance MMM-MSM ou non ?

Franchement, dans l’état actuel des choses, il est très difficile de prédire l’issue d’une telle confrontation.

Tout ce que l’on peut prédire, c’est que ce sera une confrontation très dure, voire une ‘dirty campaign’ avec beaucoup de ‘mud slinging, une lutte à mort opposant principalement deux personnalités politiques qui ont beaucoup de rancune et de vengeance personnelle à assouvir.


* Published in print edition on 3 August 2018

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