« L’indignation ne suffit pas… l’indignation n’a d’ailleurs jamais suffi, il faut transformer l’indignation en action »

Interview : Dr Avinaash Munohur, Politologue

* ‘Il ne faut pas que nous nous enlisions dans une situation où les choses peuvent basculer vers des antagonismes dangereux’

* ‘Tout changement et tout progrès ne peuvent que reposer sur des bases solides, pas uniquement sur des expressions de colère et des frustrations’


Suite à la marche citoyenne organisée par Bruneau Laurette, les yeux sont maintenant braqués sur l’avenir. La marche de protestation a permis d’extérioriser des griefs contre un système, décrié par la majorité comme étant archaïque et trop éloigné des préoccupations mauriciennes, et critiqué pour une pratique inacceptable de népotisme et d’autres formes de corruption, entre autres. De quelle manière cette marche représente-t-elle une lueur d’espoir pour la République ? Notre invité, Avinaash Munohur, Research Fellow au Laboratoire de changement social et politique de l’Université de Paris Sorbonne Cité et directeur associé (Managing Partner) d’Arthésias Conseil, une société spécialisée dans le conseil en stratégies politiques et dans le conseil en affaires, nous donne son avis.


Mauritius Times: Pensez-vous que la marche du 29 août 2020 constitue un événement politique majeur ?

Avinaash Munohur: Sans entrer dans la spéculation sur le nombre de participants, il est indéniable que cette marche est historique. Lorsqu’une foule va de la Place de la Cathédrale jusqu’au bout de la rue de la Chaussée, il faudrait être de mauvaise foi pour considérer qu’il s’agit d’un rassemblement mineur et sans importance. Donc, oui, je pense que nous avons vécu un événement. Et la nature même de cette marche, les slogans qui y étaient déployés, le climat actuel dans le pays, les désastres récents font qu’il s’agit bien évidemment d’un événement politique.

Maintenant nous devons comprendre ce qui s’est réellement passé. Nous avons constaté que des dizaines de milliers de Mauriciens sont descendus dans la rue, ce qui constitue un événement majeur, mais quel est le sens politique de cet événement ? C’est cette question qui me semble critique.

Ce que je veux dire par là, c’est que nous avons vécu quelque chose de profondément complexe. La foule assemblée était composée d’une multiplicité de groupes qui se sont unifiés autour d’une colère commune. Mais cette foule n’est pas forcément un groupe unifié et homogène, loin de là même.

Ce que nous pouvons affirmer sans trop nous tromper pour l’instant, c’est que la marche du 29 août 2020 a constitué une ouverture des possibles, une affirmation que d’autres possibilités politiques et sociales peuvent advenir. Les événements politiques de cette nature constituent une déclaration du désir des masses de façonner le monde plutôt que de le subir. De ce point de vue, c’est à partir de maintenant que l’événement commencera vraiment à produire ses effets. La marche de samedi est un acte fondateur, mais c’est maintenant que les rideaux s’ouvrent et que la pièce va se jouer.

* Entrons-nous donc dans une phase d’instabilité politique ?

Si par instabilité, vous voulez dire qu’un questionnement critique sur la nature, le rôle, les pratiques et la fonction même de la politique et du politique pourrait se généraliser dans toutes les couches et les strates de la société mauricienne, alors oui, nous entrons dans une phase d’instabilité. Cette notion d’instabilité a d’ailleurs ici un sens créatif et porteur, comme un foisonnement qui puisse produire une disruption par rapport au système et aux pratiques établies.

Si cette disruption se constitue en mouvement et si elle acquiert une solidité politique qui puisse s’organiser de manière efficace dans une logique de conquête du pouvoir politique, alors nous irons vers une phase d’instabilité politique dans le sens d’une période riche en bouleversements.

* Par ailleurs, si cette manifestation représente sans aucun doute un challenge pour le gouvernement en place, elle l’est probablement aussi pour les partis traditionnels, en particulier le MMM et le PTr. Qu’en pensez-vous ?

Je vous rejoins entièrement et je vais même plus loin, le challenge est posé pour absolument toutes les composantes de la société mauricienne : partis politiques, institutions, groupes religieux, entreprises, ONGs, société civile, etc.

Cette marche appelait, selon moi, à une rupture avec un système qui s’est constitué à la fin des années 1960 et qui a produit tout aussi bien des effets positifs que des effets négatifs. Nous sentons bien que ce système est en perte de vitesse depuis plusieurs années. Il a été maintenu en place grâce à des pics de croissance économique et à des formes de justices distributives, mais nous percevons — nous ressentons même — qu’un cycle se termine et qu’un autre doit s’ouvrir.

Pour revenir plus directement à votre question, les partis de l’opposition, tout comme le Gouvernement, doivent absolument prendre la mesure de ce qui se passe et doivent pouvoir y répondre. Mais nous devons absolument dire la même chose de nos institutions, de nos acteurs économiques et industriels, de nos acteurs culturels et religieux, des acteurs engagés dans le social et tout simplement des citoyens lambda.

Il me semble que nous sommes en face de l’impératif d’un changement de monde, et le désastre du Wakashio incarne parfaitement bien cela. L’image n’est d’ailleurs aucunement une métaphore : il faut nous adapter aux impératifs économiques, écologiques, sécuritaires, technologiques et énergétiques d’un développement responsable, égalitaire et fondé sur la justice et la valorisation des compétences, sinon c’est le naufrage pour notre pays.

Et ce changement ne viendra pas uniquement du Gouvernement ou des partis de l’opposition… c’est une conversion de la société mauricienne toute entière qui est requise ici. C’est vers cela qu’elle doit se mobiliser.

* Pour avoir été actif au sein du MMM et vu de près le fonctionnement de ce parti, comment, selon vous, la direction de ce parti va-t-elle réagir ?

Mon passage dans le parti a été intense du fait de la campagne électorale mais je ne connais pas intimement le fonctionnement des instances. Par contre, je vous dirai que toute personne qui se nourrit de sciences politiques et de sciences sociales sait parfaitement bien que les structures organisationnelles des partis comme le MMM et le PTr sont, à l’heure de la révolution numérique, dans une érosion soutenue. La forme « parti » elle-même d’ailleurs, comme forme d’organisation politique, est appelée à se réformer et à se réorganiser.

Il y a dans cette réorganisation une réflexion réelle à avoir. Nous savons que d’autres modèles émergent : des formes d’organisation politiques beaucoup plus fluides et directes. Des organisations dont l’objectif est de produire une ouverture vers la société civile afin de représenter ses aspirations et ses revendications ; et non le renforcement d’une fermeture sur elles-mêmes.

Cette fermeture est dangereuse car elle produit de facto un enfermement du parti sur lui-même. La conséquence en est que le parti se retrouve pris dans ses propres problèmes et devient impuissant à appréhender ce qui se passe en son dehors. Il y a déconnexion, et de fait, il y a perte de représentation, et donc érosion de la base.

Mais un renversement de tendance est possible. Il faut pour cela introduire une plus grande vitesse de réaction au sein des structures décisionnelles et développer des outils politiques exploitant pleinement les nouvelles technologies. Ces outils constituent une forme d’expression ; il faudra ensuite y introduire un contenu. Il faut pouvoir produire et disséminer des descriptions des problèmes actuels de l’organisation sociale. À partir de là, il faut pouvoir lier ces descriptions à l’idée qu’une transformation sociale est possible en permettant aux Mauriciens de comprendre et de rationaliser ce que nous vivons actuellement à Maurice et dans le monde.

D’une certaine manière, l’indignation ne suffit pas… l’indignation n’a d’ailleurs jamais suffi, il faut transformer l’indignation en action à travers des processus de compréhension, de description des problèmes qui sont les nôtres et de formulation de propositions à ces problèmes. C’est à partir de là qu’un parti pourra récupérer sa capacité d’action et d’adhésion, et que des processus de transition pourront se mettre en place et produire des effets politiques intéressants pour l’avenir.

Et la première transition est bien évidemment générationnelle… c’est à la jeunesse de prendre son destin en main et d’arrêter de subir. Ils l’ont fait savoir en très grand nombre samedi dernier dans les rues de Port-Louis. C’est à elle de se constituer en une intelligence collective qui puisse faire bouger des lignes politiques qui vacillent.

* Et le PTr, à votre avis…

 Ma réponse précédente est valable pour absolument toutes les organisations politiques actuellement, selon moi.

* Vous pensez donc que ce challenge est également une opportunité de réinvention. À quoi ressemblerait cette réinvention selon vous ?

Bien évidemment. Et la réinvention ne concerne, encore une fois, pas uniquement les partis politiques mais la société dans son ensemble. Et je ne pense sincèrement pas que nous naviguons ici dans un brouillard si opaque que nous ne pouvons voir clairement les défis qui sont les nôtres.

Nous sommes en face de l’impératif de repenser notre modèle de développement. Le tourisme, l’agriculture, les secteurs financiers et celui de l’immobilier – qui ont porté le développement de Maurice ces deux dernières décennies – doivent absolument se réinventer et se repositionner. Nous devons également mettre tout en œuvre pour entamer le développement de l’économie durable bleue et la conversion énergétique. Le miracle économique viendra de notre océan et de la conversion énergétique, ou ne viendra pas.

Nous sommes en face de l’urgence de préserver nos patrimoines naturels. Nos côtes, nos littoraux, nos lagons, nos océans, ce qu’il en reste de nos forêts, de notre faune et de notre flore, ce sont des richesses inestimables et sont entièrement constitutifs de notre identité en tant que peuple et en tant que Nation – tout autant que notre Histoire et notre multiculturalisme. Nous avons donc le devoir de réexaminer nos politiques de développement économique, d’usage de nos ressources et d’aménagement de notre territoire afin que la valorisation, la conservation et la régénération de ces patrimoines soient enfin mis au cœur des décisions politiques.

Nous avons également besoin d’une vaste réforme des institutions publiques. Les pratiques de l’État sont beaucoup trop opaques, ce qui participe à amplifier la défiance grandissante. Il nous faut de la visibilité et plus de participation citoyenne dans les processus de décision. Il nous faut également développer une culture de la responsabilité et de l’accountability. Nous ne pourrons pas lutter contre la corruption, dans ses multiples dimensions, sans cela.

Nous avons également besoin de repenser notre modèle social. Ce dernier a pour impératif de combattre l’exclusion et de produire des citoyens capables d’affronter les immenses défis de la globalisation. Notre système d’éducation publique et notre système de santé doivent être tirés vers le haut. Nous avons un sérieux problème d’accès aux logements qui doit être réglé, notamment pour les jeunes et les familles qui se trouvent dans des situations de précarité.

Je rajouterai que les drames de ces dernières semaines doivent également nous pousser à rénover nos capacités à répondre aux urgences sanitaires et aussi en matière de sécurité civile… il y a urgence.

Voilà quelques axes qui me semblent être extrêmement importants aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’un changement radical de paradigme. Il s’agit plutôt de revoir certaines orientations et de prendre les décisions qui s’imposent, même si elles requièrent beaucoup de courage politique.

Les personnes qui sauront proposer des réformes concrètes, applicables, pragmatiques et efficaces, et qui sauront convaincre les Mauriciens de l’urgente nécessité de ces réformes, ouvriront une ère politique qui transformera notre pays.

* On ne sait pas à ce stade à quoi l’action commune du PTr, du MMM et du PMSD au niveau parlementaire principalement va déboucher, mais pensez-vous que ce nouveau développement – avec l’émergence du mouvement de Bruneau Laurette – va casser cet élan politique des partis de l’opposition ?

Je pense qu’il est très important de produire une démarcation entre la marche de samedi et Bruneau Laurette. Comprenez-moi bien, je n’enlève strictement rien à Monsieur Laurette au niveau de sa capacité à cristalliser, à organiser et à rassembler samedi dernier. Mais je vois, pour l’instant, Bruneau Laurette comme un écran sur lequel chaque personne présente à la manifestation a projeté sa propre volonté de changement. C’est d’ailleurs là toute la force de Monsieur Laurette, c’est un catalyseur. Il le dit lui-même d’ailleurs.

De ce fait, je ne parle pas encore de l’émergence de son mouvement. Peut-être que ce sera le cas, mais nous n’en sommes pas là pour l’instant. Et c’est aussi ça qui est intéressant en ce moment. Monsieur Laurette, en prenant les devants à la suite du désastre du Wakashio et en insufflant la volonté à des dizaines de milliers de Mauriciens de descendre dans les rues, a participé à mettre le Gouvernement et les partis de l’opposition en face de ce qu’ils refusaient peut-être de voir : le fait qu’il existe une force historique qui est à l’œuvre dans les entrailles de notre pays, et que cette force appelle de manière de plus en plus audible et visible à une transformation politique, économique, sociale et écologique.

De ce fait, si le Gouvernement s’enferme dans une stratégie d’isolement de Bruneau Laurette, il démontrera qu’il n’a rien compris à la marche de samedi dernier. Et si les partis de l’opposition s’enferment dans des calculs un peu bêtes comme opposer 37% des électeurs à leur force combinée de 63%, alors ils prouveront eux aussi qu’ils n’ont rien compris à ce qu’attendent les Mauriciens – et les jeunes notamment.

* À voir et à entendre les slogans affichés samedi dernier, il est évident que l’on est en face d’une autre culture politique – pas nécessairement épousée par la grande majorité de la population et qui pourrait aussi agir comme repoussoir. Qu’en pensez-vous ?

Nous savons que cette « culture politique », de type contestataire, n’est pas nouvelle à Maurice. Il y a toute une histoire de la résistance à l’ordre établi dans notre pays, nous avons trop souvent tendance à l’oublier, voire même à l’occulter. Le marronnage, les soulèvements des travailleurs engagés, les mobilisations pour l’indépendance, les grèves syndicales et estudiantines, février 99… nous avons une histoire politique riche en contestations et en revendications. D’ailleurs, ces évènements ont souvent produit de grands progrès.

Encore une fois, le problème des événements comme la marche de samedi est que nous n’en comprenons pas encore les tenants et aboutissants. De ce fait, il peut y avoir récupération, réappropriation, voire même détournement. Il faudra être extrêmement vigilant car ça peut partir dans plusieurs directions. Souvenez-vous le soulèvement contre Ben Ali en Tunisie, qui avait ouvert la voie aux Printemps arabes. Ces soulèvements avaient produit de grands espoirs à l’époque, mais nous avons pu voir qu’ils ont souvent mal tourné, ouvrant la voie à des groupes radicalisés ou à des situations de guerre civile.

Nous sommes bien évidemment très éloignés de cette hypothèse ici. D’ailleurs, la marche de samedi ne peut pas être considérée comme un soulèvement à proprement parler. Mais c’est aussi justement pour cela qu’il faut s’activer et proposer des alternatives et des solutions aux problèmes qui ont produit cette démonstration de colère et de ras-le-bol. Il ne faut pas que nous nous enlisions dans une situation où les choses peuvent basculer vers des antagonismes dangereux.

Nous revenons à ce que je vous disais lorsque nous parlions des partis politiques… il faut mobiliser et convaincre à travers d’autres outils, en étant pédagogique et en faisant preuve de patience. C’est comme cela que la majorité des Mauriciens comprendront que le ras-le-bol exprimé est une demande de progrès, et que ce progrès est dans l’intérêt de tout le pays.

* S’il existe un consensus auprès de beaucoup de Mauriciens quant à la nécessité de changement, souhaiteriez-vous que ce changement soit introduit par voie démocratique et non par « révolutions de rue » ?

 Je ne pense absolument pas que nous pouvons parler ici et maintenant de révolution de rue… la marche de samedi est un événement exprimant un ras-le-bol et un point de rupture appelant à des changements dans la gestion des affaires publiques. Ce n’est pas exactement une révolution, loin de là même.

Ensuite, je rajouterai que cette expression de la rue est absolument démocratique. Elle est même la preuve que la démocratie fonctionne puisque les citoyens réfléchissent, critiquent et font la démonstration de leurs inquiétudes. Cette expression de la rue est même en quelque sorte l’essence de la démocratie puisqu’elle s’approprie l’espace le plus public qui soit : la rue.

Tout changement et tout progrès ne peuvent que reposer sur des bases solides, pas uniquement sur des expressions de colère et de frustrations – aussi justifiées qu’elles puissent être. Je vous dirai donc, encore une fois, que la rue a grondé samedi dernier. C’est maintenant aux acteurs capables de produire et de porter des propositions allant dans le sens de cette ouverture des possibles de se montrer digne de l’événement en étant à la hauteur des enjeux.


* Published in print edition on 4 September 2020

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