Interview Rajiv Servansingh

‘C’est une honte nationale que nos partis

 

 politiques soient dirigés par les mêmes personnes ou familles après 50 ans d’indépendance’

* ‘Xavier Duval se donne des ambitions d’être le prochain kingmaker…

…même si je doute fort que le PMSD songe sérieusement à ce stade de pouvoir assumer le prime ministership’

* ‘Apres l’expérience de 2014, le PTr et le MSM devraient être encore plus méfiants envers le projet de réforme électorale’


Leadership : le fait de détenir la capacité de guider, d’influencer et d’inspirer les autres, le fait de posséder une influence d’autorité et de fédérer un groupe dans la durée. En analysant la scène politique mauricienne, quel est celui ou celle qui communique le plus efficacement en ce moment ? Qui motive non seulement les membres de son équipe mais aussi son électorat ? Et si quelqu’un se distingue des autres, sommes-nous assez chanceux pour être face à un leader imbu d’humilité car il sait dépendre de la perception des autres pour conserver sa place d’honneur ?
Rajiv Servansingh nous en parle…


Mauritius Times : Il semble qu’on est déjà entré de plain-pied dans une campagne électorale alors que les prochaines législatives sont prévues pour 2019, du moins c’est l’impression qui se dégage après les manifestations du week-end dernier, suivant celle du PTr une semaine plus tôt. On peut comprendre l’empressement des partis de l’opposition en faveur de la tenue des élections anticipées, mais celles-ci ne sont pas prévues pour demain, d’autant plus que ni le MSM ni ses alliés-Lepep ont quelque intérêt à affronter un test électoral, même pas une partielle, de sitôt, cela pour de bonnes raisons, non ?

 

Rajiv Servansingh : Il est vrai que, depuis quelque temps, les partis de l’opposition se comportent comme si les élections générales étaient pour demain, et cela, parce que leurs dirigeants sentent bien que le gouvernement est fragilisé par les divisions internes et cela même jusqu’au sommet du leadership.

L’annonce de SAJ concernant sa succession a aussi fourni une opportunité additionnelle pour essayer de contester la « légitimité » d’une telle procédure en sachant pertinemment que cela ne changera rien à l’affaire. Le raisonnement étant qu’élections générales ou non, toutes les occasions sont bonnes pour essayer d’affaiblir son adversaire. D’une certaine manière c’est de bonne guerre en démocratie.

Ceci étant, la promotion du leader du MSM à la tête du gouvernement apporterait déjà une solution à un des problèmes structurels les plus importants auxquels ce gouvernement était confronté tant qu’il y avait une direction bicéphale avec un leader du parti majoritaire qui n’était pas le « Leader of the House ». Une situation qui constituait une entorse à la pratique westminstérienne et posait problème.

* Si effectivement « lekours ine fini largué », des questions se posent quant à la capacité de l’opposition de soutenir leur campagne durant une si longue période d’ici 2019, c’est-à-dire jusqu’aux prochaines législatives. Ils pourront compter sur les adversaires du MSM qui se trouvent « parmi nous-mêmes », selon les dires de Pravind Jugnauth… Qu’en pensez-vous ?

Je ne pense pas que « Lekours ine fini largué » comme vous le dites, et les dirigeants de l’opposition le savent aussi bien que nous. Ils tirent avantage de la conjoncture décrite plus haut de manière opportuniste. Ils sont assez intelligents pour comprendre qu’une posture de campagne électorale sur plus de deux ans n’est pas soutenable.

Dans quelques semaines, si d’autres événements prennent le relais, les thèmes vont changer. La passation de pouvoir entre Pravind Jugnauth et son père va sûrement maintenir le tempo pendant un certain temps encore. Par ailleurs, Pravind Jugnauth a bien compris que les adversaires du MSM se trouvent dans son propre camp. Ceci étant, la question qui se pose est de savoir si une fois nommé Premier ministre il aura les coudées franches et le courage de prendre les décisions qui s’imposent pour remédier à cet état de choses.

* Pour revenir aux manifestations du week-end dernier, en particulier celle du MMM et celle des Travaillistes, une semaine plus tôt, ce qui est frappant c’est que la base électorale du MMM et celle du PTr sont revenues soutenir leur leader et parti politique respectifs. Les militants et les travaillistes ont fait l’impasse sur la mésalliance de décembre 2014, paraît-il ?

Il ne fait pas de doute que la performance du gouvernement depuis 2014 a causé une grosse déception parmi ceux qui avaient voté en sa faveur. Etant donné, selon la formule consacrée, que c’est surtout l’Alliance PTr-MMM qui avait perdu les élections et non l’Alliance Lepep qui les avait remportées, il était d’autant plus nécessaire pour cette dernière de faire de gros efforts afin de gagner à sa cause les désabusés de l’ancien régime et ainsi consolider sa base électorale.

Or, depuis son arrivée au pouvoir, ce gouvernement s’est – semble-t-il – évertué à faire exactement le contraire. Par conséquent, c’est sûr qu’un certain nombre des désabusés Travaillistes surtout et d’autres du MMM font, en ce moment, un retour au bercail. Dire que la base du MMM et du Parti Travailliste retournent vers leur parti respectif me semble être plutôt exagéré dans cette conjoncture.

Il faut se rappeler que le taux de participation aux élections de 2014 était très faible. Paradoxalement, je pense que ce sont ces abstentionnistes qui seront les plus durs à convaincre et qu’ils ne sont pas près de retourner vers leur parti dans l’état actuel des choses.

Comment se comportera cette frange de l’électorat lors des prochaines consultations ? Cette donnée pourrait être déterminante.

* Navin Ramgoolam séduit toujours malgré ses tracasseries avec la justice, et l’électorat travailliste n’a aucune autre option, ce qui permet au leader du PTr de se positionner comme le challenger du pouvoir en place. Qu’en pensez-vous ?

Les guéguerres publiques entre les membres du gouvernement, les nominations aux postes clés, considérées comme scandaleuses par la population, les affaires qui se suivent… de Heritage City à l’affaire Trilochun, tout cela crée un terrain extrêmement fertile pour un retour de Navin Ramgoolam car elles relativisent les scandales et affaires associées à ce dernier pendant son dernier mandat.

Les « succès » des diverses manifestations organisées par le Parti Travailliste ces temps derniers ont témoigné de cela. Cependant, de là à conclure que Navin Ramgoolam et le Parti Travailliste pourraient remporter les élections générales si elles ont lieu dans trois ans, il y a un pas à ne pas franchir.

Trois éléments seront à considérer entre maintenant et les élections : d’abord, est-ce que le gouvernement formé par Pravind Jugnauth continuera à se comporter de manière suicidaire comme le présent Gouvernement ? Cela dépendra de la qualité de leadership de ce dernier une fois qu’il aura la liberté d’agir en tant que leader du MSM et de Premier ministre.

La deuxième considération sera par rapport à l’économie. Si la situation continue à se détériorer, les chances de survie du Gouvernement aux prochaines élections s’amenuiseront en conséquence.

Finalement, cela dépendra des éventuelles alliances qui seront contractées à l’approche des prochaines élections.

Sur ces trois plans, il nous reste à savoir comment se comportera l’éventuel nouveau gouvernement sous la direction de Pravind Jugnauth. Si certains semblent déjà avoir leur petite idée, il me semble qu’il sera préférable de juger sur pièce – attendons donc voir. Est-ce que Navin Ramgoolam sera le challenger de Pravind Jugnauth aux prochaines élections ? Quid de Paul Bérenger puisque ces deux dirigeants prétendent qu’ils souhaitent une lutte à trois aux prochaines élections ?

* Paul Bérenger démontre à travers sa capacité de mobiliser les militants qu’il demeure jusqu’ici la meilleure option pour le MMM, disent les fidèles du leader. Bérenger en est conscient et il ne se prive pas pour ‘stake his claim’ sur le leadership de ce parti – malgré ses défaites électorales et ses vaines tentatives – à trois reprises — d’accéder au poste de Premier ministre par les biais des élections. Les militants lui accorderont donc une quatrième chance ?

Paul Bérenger a clairement déclaré qu’il « n’est pas Anerood Jugnauth » et qu’il ne faut donc pas compter sur lui pour abandonner le leadership du MMM. Dans ces circonstances, les militants vont devoir s’accommoder de cette situation ou partir.

Nous savons tous que Paul Bérenger a ses priorités et il est déterminé à les accomplir – une grande réforme électorale se retrouve en tête de liste de celles-ci. Or, je pense qu’il se rend à l’évidence que les deux partis traditionnels avec lesquels le MMM pourrait éventuellement s’allier pour remporter la bataille électorale, le PTr et le MSM, ne portent pas le même projet, loin s’en faut.

Apres l’expérience de 2014, le PTr et le MSM devraient être encore plus méfiants envers le projet de réforme électorale. Ce qui pourrait pousser Bérenger dans sa démarche d’aller seul aux prochaines élections.

Reste à savoir si le MMM seul pourrait remporter une élection en 2019 pour enfin pouvoir accomplir son destin qui semble être de plus en plus lié à la réalisation de la grande réforme électorale…

* Ce qui est également significatif en ce qui concerne les démonstrations de force de dimanche dernier, c’est le succès remporté par le PMSD de Xavier Duval. Ce dernier réussit à se frayer graduellement mais sûrement un chemin au sein de l’électorat urbain, et possiblement rural, parmi les jeunes, malgré les déboires du gouvernement dont il fait partie. Il se donne des ambitions Premier ministérielles à long terme pour le PMSD. Pas question donc de demeurer les « cinq sous » des Jugnauths…

Le PMSD se trouve être le seul parti aujourd’hui sur l’échiquier politique qui n’a aucun souci à définir une stratégie claire et nette. Xavier Duval vise tout simplement à reconstruire le PMSD d’antan qui avait réuni les fameux 44% de l’électorat aux élections de 1967 précédant sa mésaventure de la grande coalition avec le PTr de Sir Seewoosagur Ramgoolam avant de participer à une des phases le plus tristes de notre histoire – renvoi des élections, imposition de l’état d’urgence, suppression des libertés et censure de la presse.

Le PMSD était alors le représentant du gros capital et avait combattu l’indépendance sous l’influence de la frange la plus réactionnaire de celui-ci. Après avoir connu une longue traversée du désert, ce parti a retrouvé son souffle en 1983 suivant la cassure du gouvernement MMM-PSM. Allié au MSM d’Anerood Jugnauth, le PMSD-nouveau a vu le jour en se détachant de son attache de classe traditionnelle et se replaçant dans une idéologie de centre-droit et libéral.

Aujourd’hui, avec Xavier Duval à sa tête, il est clair que les circonstances aidant, celui-ci considère que les conditions sont réunies pour réussir son pari. Il se donne des ambitions d’être le prochain « kingmaker » même si je doute fort que le PMSD songe sérieusement à ce stade de pouvoir assumer le prime ministership.

* Que Xavier Duval réussisse à accomplir ce que Gaëtan Duval n’a pu faire ou non, il se pourrait bien que le succès que rencontre Xavier Duval auprès des jeunes découle de l’image qu’il s’est évertué à transmettre : un leader jeune et performant, ayant un discours correct et consensuel et un comportement non agressif… C’est aussi ce que les jeunes de demain vont également rechercher chez leur leader. Qu’en pensez-vous ?

Si la politique se résume à une question d’accéder au pouvoir et ainsi faire avancer la cause de ceux qui vous soutiennent, alors il ne fait pas de doute que XLD a été le leader le plus performant sur la scène politique depuis qu’il est à la tête de son parti.

Son succès tient d’abord au fait qu’il a été très habile à tirer profit de ce qui était d’abord une faiblesse. Le PMSD ne s’est plus présenté comme une menace pour le PTr et le MSM depuis belle lurette, se positionnant ainsi comme un éventuel allié naturel pour celui des deux qui se trouve en opposition au MMM.

On peut lui reprocher son « opportunisme », voire son « cynisme » dans ses choix d’alliés mais cela n’enlève rien à la constance de son positionnement sur l’échiquier politique.

Le PMSD soutient les adversaires du MMM. Certains peuvent croire que cela pourrait changer et que le leader du PMSD se verrait Premier ministre du pays en se posant en challenger d’un candidat PTr ou MSM lors d’une élection. Cela reste une hypothèse.

Par contre, XLD est définitivement engagé dans un exercice de consolidation de son parti pour mieux négocier dans le cadre des prochaines échéances.

* En attendant, le Premier Minister-in-waiting aura du pain sur la planche : la relance économique, mais aussi de gros dossiers à gérer dont Heritage City, Omega Ark, BAI, Betamax, les adversaires du MSM qui se trouvent « parmi nous-mêmes », ses alliés du jour… Vraiment challenging dans les circonstances actuelles, n’est-ce pas ?

Le « Prime Minister-in-waiting » est à un seuil critique de sa carrière politique : il peut soit être un Premier ministre de trois ans ou alors se faire réélire lors des prochaines élections dépendant de la manière dont il aborde son nouveau destin.

Je reste convaincu que le timing de la succession est justement lié à ce facteur – au moins deux ou trois ans sont nécessaires pour essayer de réparer les dégâts et faire face à une nouvelle élection. Dans une situation aussi compliquée, un changement de direction est souvent une condition nécessaire, mais loin s’en faut suffisante, pour essayer de faire un « turnaround ».

Il est certain que le nouveau Premier ministre n’hérite pas d’une sinécure. En sus des gros défis au niveau du pays, il lui incombera de remettre de l’ordre dans le MSM et redéfinir ses rapports avec ses alliés de la majorité. Le seul avantage dont il bénéficiera sera qu’avec le départ de SAJ il devrait être le seul maître à bord et que ses ministres ne devraient plus subir le drame d’une loyauté partagée.

On ne peut se prononcer sur ce qui va se passer mais l’on sera en droit de juger sur pièce. Il est certain que tous ceux qui ont à cœur l’avenir de notre pays ne peuvent que souhaiter que les choses changent et qu’enfin ce pays retrouve sa sérénité et un climat politique propice au développement de l’économie et à la croissance.

Le récent budget de Pravind Jugnauth qui avait suscité un début de consensus aurait pu être un bon point de départ mais nous savons tous ce qui s’est passé par la suite.

La priorité des priorités demeure le rétablissement d’un climat de confiance entre la population et le Gouvernement de par l’articulation d’un projet politique et économique cohérent et ensuite convaincre toutes les parties prenantes que la nouvelle équipe est au service de ce projet sous une direction enfin unifiée. Vaste chantier… comme dirait le Général.

* En dernier lieu, que faites-vous d’une part de la proposition de Navin Ramgoolam de la limitation du mandat d’un Premier ministre et de l’intention du PTr d’abolir le Nine-Year Schooling au cas où ce parti se retrouve au pouvoir, et d’autre part, l’insistance de Paul Bérenger en faveur de la réforme électorale ?

J’avoue que je ne maîtrise pas tous les tenants et aboutissants de la réforme proposée dans l’éducation avec l’introduction du Nine Year Schooling. Cependant l’opinion que je me fais suite à ce que je lis et à ce que j’entends autour de moi, c’est que la ministre qui avait été impressionnante à ses débuts commence vraiment à montrer des signes de faiblesse de quelqu’un qui ne maîtrise pas l’avancement de son projet.

Le sentiment qui prévaut est que les choses avancent de manière plutôt chaotique sans une ligne directrice. En tout cas, c’est mon sentiment et j’espère que j’ai tort.

En ce qui concerne la proposition de Navin Ramgoolam pour une limitation des mandats, je reste sur ma position, déjà exprimée par ailleurs. Le vrai problème de notre démocratie et tout le débat concernant les méfaits de la dynastie en politique trouvent leur origine dans l’accaparement des partis politiques par des clans familiaux.

Le problème de dynastie en politique ne se pose pas au moment où l’on décide du prochain Premier ministre. On est en train d’escamoter le vrai débat – la question se décide au niveau des partis politiques. Tout leader politique qui mènerait son parti vers une défaite électorale ayant donc été désavoué par le peuple devrait immédiatement laisser la place à d’autres dirigeants.

Par contre, tout dirigeant qui continuerait à jouir de la confiance de l’électorat devrait pouvoir continuer à être Premier ministre — c’est cela la démocratie, n’est-ce pas ? De toutes les façons, même en faisant abstraction du passé et des qualités et défauts personnels de nos dirigeants politiques actuels, on peut considérer que dans l’absolu c’est un pied de nez à nos traditions démocratiques et une honte nationale que nos partis politiques soient dirigés par les mêmes personnes ou familles après cinquante ans d’indépendance.

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