Interview Me Razack Peeroo

Interview: Me Razack Peeroo

« Le remake de 2000 n’a pas suscité l’enthousiasme voulu »

* “ Il est impératif que le Parti travailliste rajeunisse son parti pour consolider son électorat”

* « Toute personne a une vie privée. Pourquoi pas le Premier ministre ? » Razack Peeroo, juriste de formation, nous donne son avis sur les derniers événements politiques, notamment le remake 2000, le sondage d’opinion de StraConsult, les affaires MedPoint et Bois de Rose, et le rôle fondamental des institutions pour éclairer le public avec des preuves solides à l’appui. Finalement il explique les difficultés associées au projet de loi pour l’avortement dans des conditions spécifiques dans n’importe quel contexte, y compris Maurice.

Mauritius Times : Alors qu’on aurait cru que l’opposition, principalement MSM, allait se retrouver embarrassée par l’affaire MedPoint et celle relative aux cargaisons de Bois de Rose, elle semble réussir dans sa démarche de renverser la vapeur contre ses accusateurs, sinon distiller le doute dans l’esprit des Mauriciens. Qu’est-ce que cela signifie à votre avis ? Est-ce un problème de communication ? Ou se pourrait-il  que les accusateurs  disposaient d’un « weak case » dans ces affaires ?

Me Razack Peeroo : En principe, une opposition doit faire son travail d’une manière efficace et constructive. Il y a toujours des sujets qui embarrassent les hommes politiques.

En ce qu’il s’agit de l’affaire MedPoint, c’est dans l’intérêt public de connaître la vérité et la même remarque  s’applique aussi à  l’affaire Bois de Rose. L’affaire MedPoint est entre les mains de l’ICAC  qui est une institution indépendante. Elle doit faire son travail en toute sérénité et objectivité. Donc, ce serait mieux de ne pas exprimer une opinion quelconque – pour ou contre – en ce qui concerne cette affaire. Il est préférable d’attendre la fin de l’enquête et éventuellement la décision du Directeur des Poursuites Publiques (DPP) pour se prononcer.

Apparemment, ces deux affaires embarrassent le MSM. C’est une affaire politique et c’est  tout à fait normal que tous  les partis concernés s’expliquent et se défendent. Accusation ou contre accusation, il y en a. Ce sont  les membres du public qui jugeront. En général, les Mauriciens sont un peuple bien avisé, éduqué  et  savent distinguer entre le faux et le vrai.

Certes, il  y a des problèmes de communication. Les journaux font beaucoup état de ces deux affaires et les commentaires fusent de toutes parts. A ce stade, il est encore prématuré de conclure  s’il y a un “weak case” ou un “strong case” en ce qu’il s’agit de ces deux affaires. Il faut dire que l’affaire MedPoint et l’affaire Bois de Rose dépendent des preuves qui ont déjà été accumulées  et de celles  qu’on a  cherchées  par ailleurs.

Naturellement, aussi longtemps que la vérité n’est pas connue, le doute persistera. Personnellement, je pense que ce serait dans l’intérêt public que la vérité soit connue.

* Tout semble indiquer qu’après l’échec de la fragilisation  de la majorité gouvernementale et  sa performance mi-figue mi-raisin  par rapport à son meeting  du 1er Mai, l’opposition va accentuer la pression à coups de dénonciations et de sous-entendus — cela dans le but de précipiter la chute du gouvernement Ramgoolam. C’est de bonne guerre, d’après vous ?

Il faut reconnaître  que l’opposition n’a pu fragiliser la majorité gouvernementale et, d’après mes renseignements, il y a des mécontents au sein de l’alliance MMM-MSM. Ce mécontentement concerne certains hommes politiques,  dont les noms n’ont pas été retenus comme candidats aux prochaines élections générales.

J’ajouterais que les deux partis, qui constituent l’opposition, ont à faire face à des mécontents que je considère très sérieux. En outre, il y a deux écoles de pensée au sein de chaque parti. La première école de pensée dans les deux partis politiques aurait préféré  s’allier avec le Parti travailliste et rester ainsi au sein du gouvernement tandis que l’autre préfèrerait  l’alliance de l’opposition, soit l’alliance MMM-MSM.

Mais le temps nous dira laquelle de deux pensées va triompher. Cependant, je dirais qu’on peut prévoir des bouleversements politiques à l’avenir.

L’opposition essaye de refaire son image mais j’ai l’impression que le remake de 2000 n’a pas suscité l’enthousiasme voulu  et  ce qu’on attendait. Au contraire, pour un réaliste, la situation politique paraît assez difficile pour l’opposition.

La population attend des solutions nécessaires pour résoudre les problèmes qui existent déjà à Maurice comme c’est le cas dans d’autres pays dans le reste du monde. On parle de  dénonciations et de sous-entendus  comme vous le dites. Or, le peuple est beaucoup plus intéressé à connaître ce qu’on pourrait lui offrir dans l’avenir.

Naturellement, c’est de  bonne guerre si l’opposition continue ses  tentatives  d’affaiblir le gouvernement. Or, il faut reconnaître que le Premier ministre, Dr Navin Ramgoolam, jouit actuellement d’une grande popularité  surtout parmi les jeunes. C’est une bonne chose pour l’avenir. Il y a aussi une “generation gap” entre les deux leaderships, soit dans le camp  gouvernemental et celui de l’opposition. Cela joue largement en faveur du Dr Navin Ramgoolam. Cependant, je dirais que tout cela ne suffit pas pour le Parti travailliste. Il est impératif  que le PTr  se rajeunisse   “to meet the expectations  of the young people”.

* L’argument fait par un observateur politique à l’effet qu’il existe aujourd’hui une alternative au régime PTr-PMSD a été repris  par l’opposition. Le pensez-vous également ?
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L’opposition a le droit de prétendre  être une alternative au régime PTr-PMSD. En principe, une opposition doit le faire et le prouver.   Il ne suffit pas de se présenter comme cette alternative pour être crédible. Par exemple, actuellement le programme gouvernemental est débattu. Brièvement le gouvernement a fait des propositions. En retour, les Mauriciens ont le droit de connaître  les  propositions de  l’opposition de même que ses commentaires sur le programme gouvernemental. Il ne suffit pas seulement de critiquer, il faut proposer et le faire d’une manière constructive.

Pratiquer de la politique réelle est une politique de vérité. La population en a assez  des allégations gratuites ou des attaques personnelles.

* Toutefois, ce  qui est surprenant malgré la pression tout autant  politique que médiatique menée contre l’actuel gouvernement, le sondage d’Afrobarometer-Straconsult, effectué en février dernier, démontre un taux de confiance assez élevé chez presque 70% des Mauriciens dans le gouvernement. Quel crédit accordez-vous à des tels sondages ?

Normalement, un sondage doit être de caractère scientifique. Il devient crédible si seulement on le fait d’après une certaine méthode comme en France, en Angleterre ou aux Etats-Unis. Normalement, un sondage a une certaine marge d’erreur d’environ 3%. Or, à Maurice ça peut arriver que la marge d’erreur soit supérieure au chiffre indiqué. Mais je doute fort que les sondages, effectués à Maurice, soient faits de la même façon qu’ailleurs.

Mais, valeur du jour et en général, il est évident que le gouvernement  fait preuve d’une certaine stabilité, et démontre qu’il va continuer à faire son travail et à respecter son programme gouvernemental. Pour moi, le gouvernement va tenir jusqu’au bout de son mandat. Il n’y a aucune raison de croire qu’il  n’arrivera pas à compléter son mandat.

Tout en prenant note du sondage effectué par Afrobarometer-Straconsult en février dernier, il serait dans l’intérêt du gouvernement de rester vigilant, de travailler dur et d’occuper chaque pouce de terrain pour vaincre son adversaire lors des prochaines élections générales.

* Malgré les affirmations récentes de sir Anerood Jugnauth à l’effet que le « remake 2000 » tiendra jusqu’à 2015 et qu’il existe une « relation de confiance » entre Paul Bérenger et lui-même, on dit de ce premier qu’il saura trouver la bonne formule pour se défaire de son « remake 2000 » dès lors qu’il le jugera improductif. Jugnauth se trompe-t-il par rapport à Bérenger ?
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Je sais que ce que je dirais ne fera nullement plaisir aux membres de l’opposition. Mais la vérité demeure que ce remake est fragile.  Avant la concrétisation de ce remake, il y avait une attente légitime de la part de certains membres des deux partis d’être candidats aux élections générales de 2015.

Malheureusement, ce remake a détruit cette “legitimate expectation” de certains. De ce fait, ils sont mécontents, peut-être avec raison. Prenons le cas de mon confrère  Ashock Jugnauth.  Personnellement, je pense que sa présence lors du meeting du 1er Mai à Vacoas a produit un effet positif pour le Parti travailliste et négatif pour le MSM-MMM. Il faut  dire que ce dernier a laissé tomber un élément valable, qui avait une certaine assise dans la circonscription no 8 (Quartier Militaire/Moka).

On se pose des  questions à propos de  la solidité  de l’alliance MSM-MMM. Je ne suis pas en mesure de commenter le degré de  solidité de cette alliance. Le temps nous le dira. Mais, il ne faut pas oublier qu’on a déjà des mécontents dans les deux camps, ceux qui aspiraient à être candidats.

A Maurice, les alliances se font et sont rompues.  A ce stade, il est encore prématuré  de dire que cette alliance  serait improductive. Une alliance doit prouver sa crédibilité, son côté sérieux de façon objective et proposer des idées nouvelles et constructives. L’alliance doit aussi prôner une nouvelle politique et avoir une vision nouvelle pour transformer le pays et améliorer davantage la qualité de vie des Mauriciens.

Certains observateurs politiques doutent de la durabilité de  l’alliance MSM-MMM, qui selon eux, n’est pas garantie.  Ils s’interrogent sur l’absence de Jayen Cuttaree  sur l’estrade du MMM lors du meeting du 1er Mai à Port-Louis. Or, on  sait que ce dernier est  un dirigeant de longue date du MMM. Son absence sur la plateforme  politique des mauves reste une énigme.

Je dois aussi dire que les relations entre sir Anerood Jugnauth et Paul Bérenger ont été parfois celles d’un allié  politique et parfois celles d’un adversaire. Dépendant des circonstances, on peut s’attendre à d’autres incertitudes de part et d’autre. Parfois la politique a ses raisons que la raison ne connaît pas. On dit aussi qu’en politique tout est possible et que tout peut se produire.

* Sir Anerood Jugnauth est allé très loin dans ses attaques contre le Premier ministre –  il l’a qualifié de « menteur ».  Il dit ne pas croire aux explications de Navin Ramgoolam au sujet du vol dans le campement de Roches-Noires. Le suicide de Kumar Ramdhony n’en était pas un, selon lui,  et il affirme qu’un Premier ministre n’a pas de vie privée. Qu’en pensez-vous ?


C’est vrai de dire que sir Anerood Jugnauth est allé très loin dans ses attaques contre le Premier ministre. Je dirais qu’il est risqué  pour un homme de loi, surtout pour un QC, de qualifier quiconque de menteur sans pouvoir le prouver.

Or, Navin Ramgoolam a donné ses explications au sujet du vol commis dans le campement de Roches-Noires. Selon ses dires, il avait loué ce campement. La seule personne  qui a une version des faits, c’est le locataire  du campement. Le Premier ministre a dit qu’il n’y était pas présent “at the material time”. Il faut le croire.

Et puis, ce n’est pas juste et faisable de s’ingérer (en général) dans les affaires privées d’une personne. La politique ne se fait pas en dénigrant son adversaire, qu’il soit dans sa vie privée ou contre sa personne. Dans des pays civilisés, on pratique  la vraie politique, celle qui a  un certain  niveau.

Toute personne a une vie privée. Pourquoi pas le Premier ministre ? Je n’ai pas de leçons à faire à qui que ce soit en politique.  C’est serait  mieux de ne pas patauger  dans la bassesse et de penser à prôner une politique sérieuse. Des allégations gratuites ne serviraient  ni   les attentes ni les besoins des citoyens. Pratiquons de la bonne guerre politique et le pays en sortira grandi.

* Pour revenir à l’affaire  Bois de Rose, le leader du MSM a déclaré qu’il s’interroge sur le véritable rôle du ministre des Finances dans cette affaire et a dit son étonnement quant à la sollicitation de la Banque Mondiale pour enquêter dans cette affaire. Vous êtes-vous demandé ce que la Banque Mondiale vient faire dans cette affaire ?

L’affaire Bois de Rose concerne la douane. Donc, la tâche incombe aux autorités concernées de mener une enquête  nécessaire et de faire la lumière sur toute cette affaire.

Toutefois, je ne comprends pas la raison pour laquelle  on a sollicité la Banque  mondiale (si cela est vrai) d’enquêter sur l’affaire  Bois de Rose. Or, c’est une affaire interne. Il faut laisser à la MRA le soin de faire son travail et de prendre les  mesures et les  sanctions nécessaires qui s’imposent.

* Il serait sans doute souhaitable que les autorités compétentes – que ce soit l’ICAC ou la police — fasse diligence dans leurs enquêtes par rapport aux affaires MedPoint et  Bois de Rose — cela afin de ramener une certaine sérénité sur l’échiquier politique, n’est-ce pas ?

L’ICAC  est une institution indépendante  qui  agit en toute liberté, et ce, sans aucune ingérence politique. On ne peut douter de la compétence ou de l’intégrité  des officiers de cette commission. L’ICAC  continue à faire son travail que ce soit au niveau de l’affaire MedPoint ou Bois de Rose. Il faut que l’ICAC boucle son enquête le plus vite possible, ce qui mettra fin aux controverses qui existent de part et d’autre.

On doit accepter que parfois cette institution prend  du temps. Tout dépend de la nature et de la gravité de l’affaire référée à ladite institution. En tant qu’homme de loi et ex-Attorney General, je comprends parfaitement que certaines affaires ayant trait à la politique ne sont pas faciles à gérer au niveau de l’enquête.

* Au-delà des affaires impliquant les hommes politiques des deux bords, nous voilà au cœur d’une nouvelle polémique dans le sillage du projet d’amendement du  Code pénal en vue d’interrompre une grossesse dans des circonstances prévues par  cette loi. Quelle opinion faites-vous de ce projet d’amendement ?
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Le projet de loi concernant l’avortement est de nature controversable. C’est un sujet qui touche la conscience et  la croyance de l’individu.  On se pose la question: A-t-on le droit de détruire une vie  et d’empêcher la naissance ?

L’enfant  à naître  est  avant tout un être. C’est une personne à naître qui   jouit donc de  la garantie constitutionnelle. D’ailleurs, l’article  4  de notre Constitution protège la vie de l’enfant.  C’est un droit fondamental.

On parle de sacrifier l’enfant pour sauver la vie de la mère.  Or, cela veut dire sacrifier une personne pour en sauver une autre. Comment le faire ? Quel sera l’état de la conscience de cette femme qui est appelée à  décider que l’enfant soit sacrifié au profit de sa vie ?

Pour celui ou celle qui a une croyance religieuse et qui croit que la vie ou la mort dépend du Créateur, comment allons-nous respecter sa foi ?  Cependant, ceux  qui sont pour l’avortement évoquent le viol ou l’inceste comme une raison pour justifier la mise à mort — en toute connaissance de cause —  d’un enfant à naître. Or, cet enfant n’est responsable d’aucun crime.

* Le Directeur des Poursuites Publiques (DPP)  a émis des réserves concernant la partie de  la loi traitant de l’éventualité d’avorter  dans des cas de viol. Un médecin peut pratiquer un avortement dans les 14 semaines. Le DPP ne voit pas un procès de viol aboutir dans un délai de 14 semaines, soit trois mois. Un tel procès risque de durer au minimum un an et même plus si l’accusé décide de faire appel. Il est donc quasiment impossible d’appliquer cette partie de la loi. Et idem pour l’avortement en cas de relations sexuelles avec une mineure.  Ainsi, le DPP maintient qu’il faudra établir suffisamment de garde-fous  avant de conclure qu’il y a eu relations sexuelles avec une mineure. Cela ne peut dépendre des seuls propos d’une personne. Il faut établir un mécanisme, souligne le DPP. Comment réagissez-vous à  ses  propos ?

Je suis tout à fait d’accord avec les déclarations du Directeur des Poursuites Publiques (surtout lorsqu’il exprime ses points de vue sur le long délai qu’un procès de viol  prendrait  avant de  déterminer si l’avortement est nécessaire ou pas.  Il en est de même pour un cas de relations sexuelles avec  un mineur. Tout cela va créer un fouillis de problèmes  à la fois sur le plan légal  et médical.

Ceci dit, je pense qu’il faut revoir cette loi à la lumière de l’article 4 de la Constitution et également considérer  l’aspect médical.

Mais si quelqu’un est violé et que le viol est reconnu immédiatement ou dans les moindres délais  possibles, une intervention médicale pour empêcher la grossesse pourrait être considérée comme justifiable.  Là,  c’est un domaine où  je préfère ne pas m’aventurer.  Je suis légiste et je m’intéresse à  ce projet  de loi.  Par ailleurs, je respecte le droit de l’individu d’avoir recours à  l’avortement  dans des circonstances extrêmes. Néanmoins, je laisse cet individu à sa conscience et  à sa croyance,  s’il est croyant.

Le sujet reste controversable. Il n’y a jamais eu de consensus sur un tel sujet.

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