‘Si un « remake MMM-MSM» gagne, Ramgoolam dira que les élections ont été truquées, et il repartira pour Londres…

Interview : Jean-Claude de l’Estrac

‘Bérenger est toujours « incontesté et incontestable »… Le changement, quand il interviendra, sera imposé par l’électorat’


Jean-Claude de l’Estrac, journaliste et observateur politique, sort un cinquième ouvrage en octobre prochain sur les événements qui ont marqué l’histoire politique du pays durant les années 1982 à ’95. Son précédent livre est consacré à l’examen des faits qui ont dominé l’actualité politique durant les années 1968-82. Quels enseignements faut-il tirer de cette période tumultueuse qui a témoigné de la montée en puissance du MMM, la création du MSM et la longue gouvernance d’Anerood Jugnauth et en parallèle du retour du Parti Travailliste à l’avant-plan de la politique mauricienne ? JC de l’Estrac nous dit, dans l’interview qui suit : « Je n’ai pas eu à en tirer personnellement des enseignements, les faits sont extrêmement parlants. Et les figures de cette époque, qui sont assez largement celles d’aujourd’hui, deviennent encore plus lisibles avec le prisme du temps. Le lecteur tirera son propre enseignement… »


 

Mauritius Times : On apprend que vous allez faire sortir un cinquième ouvrage vers la fin de cette année, ouvrage qui traitera des événements survenus durant les années ’82 à ’95, c’est-à-dire durant une période étalée sur 13 ans. ‘Passions Politiques’, l’ouvrage précédent, avait jeté un regard sur les années 1968-82, soit 14 ans. Est-ce à dire que l’histoire politique à Maurice se construit et se déconstruit aussi vite que cela – tous les 13 à 15 ans – et non pas 30-40 ans, comme on aurait cru pu le croire ?

Jean-Claude de l’Estrac : Pas exactement ! Je suis plutôt dans une logique chronologique. Mais on peut effectivement trouver dans notre histoire politique ces phases courtes de déconstructions, reconstructions avec, hélas, les mêmes acteurs depuis 50 ans. Mais la vraie question n’est pas que cela se passe avec les mêmes partis politiques. C’est le cas, dans la plupart des pays de l’espace démocratique.

Les partis politiques sont des institutions de longue durée. Certains de ceux qui sont au pouvoir aujourd’hui dans le monde sont plus que centenaires. Ici, à Maurice, on peut considérer que nos partis sont de bien jeunes organisations. Et justement mon prochain ouvrage qui couvre la période ’82 à ’95 rend compte de l’émergence du nouveau parti d’Anerood Jugnauth, le Mouvement Socialiste Militant (MSM).

Ce qui horripile un certain nombre d’électeurs, les jeunes en particulier, ce n’est pas tant la permanence des partis, qu’une forme de fossilisation à la direction de ces partis. Peu importe leurs réalisations, peu importe leurs échecs, peu importe leurs travers, une fois leader toujours leader ! C’est ainsi dans tous nos partis politiques. C’est ce qui nous éloigne des pratiques dans les démocraties plus matures, leurs leaders ne sont pas inamovibles, ils sont éjectés ou ils tirent leur révérence quand ils produisent des échecs.

* Si les années 1968-82 furent aussi, au-delà de la phase consacrée à « l’apprentissage de l’indépendance », « le temps des intrigues… le temps où émergent les figures qui façonneront la personnalité du pays », comme vous le décrivez dans la préface de ‘Passions Politiques’, qu’en est-il de 1982 à ’95 ? Quels enseignements tirez-vous de cette période tumultueuse ?

Vous m’invitez à faire l’exégète de mon livre à paraitre, je ne peux pas le faire… D’autant plus que je postule, à l’instar de l’historien Quitilianus, que l’histoire est écrite pour raconter et non pas pour prouver.

Cela dit, le récit de ces 13 années est effectivement très riche : elles ont vu la montée d’Anerood Jugnauth, une fois sorti de l’ombre de Bérenger, la création du MSM, deux cassures au MMM, le retour des Travaillistes, la longue gouvernance de Jugnauth, spectaculaire au plan économique, mitigée au plan social. Et puis sa chute largement prévisible aux élections de 1995.

Je n’ai pas eu à en tirer personnellement des enseignements, les faits sont extrêmement parlants. Et les figures de cette époque, qui sont assez largement celles d’aujourd’hui, deviennent encore plus lisibles avec le prisme du temps. Le lecteur tirera son propre enseignement.‘

 

 


‘Si les Travaillistes qui gagnent, ce sont les Jugnauth qui penseront à faire leurs valises’


 

 

* Dites-nous quand même : est-ce aussi le prolongement de ce qui fut initié durant la période précédente sur le plan politique avec la mise en place d’un contre-pouvoir face au régime travailliste et voit-on déjà le début de sa déconstruction ?

On n’en est pas à la mise en place de « contre-pouvoir » quand on ne sait même pas ce qui sera le « pouvoir ». Bien malin celui qui peut déjà annoncer ce qui se passera aux prochaines élections. Je continue à penser que la force des circonstances pourrait pousser à un assainissement bénéfique de nos pratiques politiques.

Je m’explique : si les dirigeants politiques des partis traditionnels sont humainement et normalement constitués, de nouvelles alliances entre eux sont inimaginables si l’on se fie à ce qu’ils disent, ou ont dit, les uns des autres. On me dira qu’ils l’ont fait par le passé. Je pense justement qu’ils ont maintenant épuisé le scénario, les grands partis traditionnels vont être forcés de s’aligner avec un ou des petits partis d’appoint. J’exclus, par hygiène politique, un remake MMM-MSM ou une alliance MMM-PTr.

* On voit Paul Bérenger redevenir « le leader incontesté et incontestable » des Mauves à l’issue de l’élection du comité central du MMM, dimanche dernier – malgré sept défaites consécutives sous son leadership. Qu’est-ce que cela signifie vraiment, à votre avis ?

Pourquoi « redevenir » ? Bérenger l’a toujours été. Je vous l’ai dit, une fois leader toujours leader.

Il y a une explication à cela : si l’on veut être indulgent, on fera ressortir que Bérenger est un leader éminemment charismatique, et qu’aux yeux de ses partisans, il est irremplaçable. Il l’est en effet grâce aux purges épisodiques qui sont aujourd’hui l’une des marques du MMM.

Bérenger est toujours « incontesté et incontestable », parce que le chef ne tolère pas les contestataires ! Ils sont tous partis ou ont été expulsés. Son emprise sur le « parti » est totale. Le changement, quand il interviendra ne viendra pas de l’intérieur, il sera imposé par l’électorat. La partielle de Quatre-Bornes est un coup de semonce qui a été ignorée, il en sera pas de même aux législatives.

* Il y a aussi le cas de Madan Dulloo, qui, dit-on, pourrait connaître une « montée fulgurante » au sein du MMM, et la performance remarquable de Reza Uteem et de Aadil Ameer Meea. Voyez-vous là, au-delà des considérations ethniques ou même de caution ethnique, des signes de la remise en place d’un MMM tel que souhaité par les militants de base depuis de nombreuses années ?

Dulloo est une espèce de phénix qui n’arrête pas de renaître de ses cendres. Il a été enterré, à différents moments, par chacun des leaders des grands partis. Il retombe toujours sur ses pattes, il doit avoir un pedigree qui fait de lui un incontournable… Mais je ne parlerais pas de « montée fulgurante ». Je pense qu’il a été servi par les circonstances notamment de l’expulsion de Pradeep Jeeha. Il est le stepney de Bérenger, mais dépendant de la prochaine stratégie électorale du MMM, on pourrait entendre parler beaucoup de lui. Par ailleurs, je ne suis pas surpris par la performance de Uteem et de Meea.

* L’inclusion des proches du leader du MMM donne toutefois l’image d’un parti en train de rejoindre les rangs d’autres partis traditionnels où les liens de parenté ont préséance sur d’autres considérations. « Les militants ont voté », a simplement déclaré Ajay Gunness à un quotidien comme pour répondre aux critiques que cela va soulever. Comment réagissez-vous à cela ?

Non, il ne s’agit pas « d’inclusion ». Les proches de Bérenger se sont portés candidats à des élections, ils ont été élus. Il est possible que les militants-électeurs aient eu une considération sentimentale pour les parents de Bérenger qui militent dans les instances du parti, pourquoi pas ? Voilà pourquoi, moi, je n’ai rien trouvé à redire par rapport à la succession au MSM à partir du moment que les membres de ce parti avaient choisi de faire de Pravind leur leader. C’est d’ailleurs ce jour-là qu’il est devenu Premier ministre. Leader du principal parti à l’Assemblée nationale, il va de soi qu’il hérite du poste de Premier ministre. Une contestation aurait été légitime au moment du choix du leader, il n’y en pas eu au MSM.

* On peut comprendre que le MMM, tout comme le PTr et le PMSD, ne dispose plus, comme dans le temps, des cadres réunis autour d’un programme politique, mais cela donne l’impression qu’on s’achemine davantage vers un morcellement de la politique au profit de quelques familles, n’est-ce pas ?

C’est une grosse exagération. D’abord faisons le constat que dans beaucoup de secteurs, l’on voit se perpétuer des traditions familiales, qui de père en fils ou en fille, assurent une transmission de savoirs et de valeurs. Il y a des familles de médecins, d’avocats, d’artistes, de journalistes – vous-même, cher ami. L’intolérable vient quand le pouvoir donné à l’un est utilisé pour offrir à ces proches des avantages indus, au détriment du citoyen lambda. Les Mauriciens ont une sainte horreur de ce genre d’injustices. Le présent gouvernement ne semble pas avoir retenu la leçon.

Pour ce qui est des programmes, on peut considérer que l’approche de Pravind Jugnauth telle qu’elle s’est exprimée dans les mesures de ses différents budgets représente une proposition programmatique. On peut sommairement la qualifier de sociale-libérale. Mais ce n’est pas une marque distinctive, nos trois ou quatre partis traditionnels appartiennent tous à cette école. C’est pourquoi, aux prochaines élections, le choix ne se fera pas sur la base des programmes, ils ont le même, ce sera une fois de plus une guerre de personnes.

* Comme pour résumer l’état actuel des choses, le leader du Mouvement Patriotique, Alan Ganoo, est venu déclarer lors du congrès-anniversaire de son parti qu’ « aujourd’hui personne ne peut dire qui sera le prochain Premier ministre. En revanche, ce qui me paraît vraisemblable, l’actuel locataire ne sera pas aux commandes. » Partagez-vous cette opinion ? Pourquoi ?

Il y a une contradiction dans ses propos ; il déclare que personne ne sait qui sera le prochain Premier ministre, mais il sait que l’actuel ne le sera pas. C’est la première partie de sa déclaration qui est juste, personne ne sait en effet. Ce que la seconde partie de son commentaire indique, c’est parce que Ganoo s’imagine en partenaire de Navin Ramgoolam, il pense que ce sera Ramgoolam le prochain Premier ministre. Je ne crois pas qu’il pense à Bérenger ou à lui-même.

* Pravind Jugnauth s’applique au niveau du gouvernement et sur le terrain politique à redorer le blason de ce qui reste de l’Alliance Lepep ; il semble être parvenu à sortir de l’ombre de sir Anerood Jugnauth, et il vient de présenter, toujours selon Alan Ganoo, un budget quoique « irresponsable, mais intelligent » politiquement. Il faut bien plus pour s’imposer, dites-vous ?

Vous avez raison, Pravind Jugnauth s’affirme de plus en plus. Il s’est définitivement affranchi de la lourde tutelle de son père. Ses propos sont cohérents, ses priorités semblent justes, il est focalisé sur la modernisation des infrastructures du pays, base de la croissance future, il semble comprendre l’urgent besoin d’ouvrir le pays davantage, il est un ministre des Finances rationnel qui garde un œil sur la politique – deux yeux je crois…

Ce n’est pas un mal en soi si l’objectif ultime est de soulager les plus démunis et de combattre les inégalités économiques. Plusieurs mesures récentes vont dans ce sens. Les statistiques économiques indiquent que ce souci social est aussi une bonne politique économique. Mais Pravind Jugnauth reste prisonnier d’un vieux schéma politicien, il y a autour de lui trop de « mo dimoun ». Certains sont à la hauteur, d’autres lui font un grand tort dans l’opinion. Si l’on se fie à l’expérience du passé, on sait que de bons résultats économiques ne sont pas suffisants pour mobiliser les suffrages des électeurs.

* L’affaire de passeport et de nationalité est-elle aussi irresponsable qu’on le dise ?

Absolument pas. Il y a aujourd’hui dans le monde près d’une centaine de pays qui nous ont devancés y compris des pays européens comme l’Autriche, la Bulgarie, Malte et Chypre. Mais en général ce sont des petites îles comme la nôtre. Pour attirer les grosses fortunes mondiales en contrepartie de la sécurité d’une nationalité honorable et d’un passeport sans histoires, permettant de voyager librement dans un très grand nombre de pays, toute sorte de cadres ont été élaborés.

A St Kits et Nevis, une petite île des Caraïbes de moins de 60 000 habitants, où le programme existe depuis 1984, il est possible, par exemple d’investir, dans l’industrie sucrière, un Sugar Industry Diversification Fund, pour obtenir la nationalité. Ce n’est pas sorcier ce que le ministre a proposé, les pays qui le font affichent une amélioration de leur taux de croissance.

Pendant près de trois décennies, au lendemain de l’Indépendance, c’est ce que nous avons fait, auprès des Hongkongais notamment, pour lancer l’industrie textile. Naturellement, le pays a tout intérêt à bien vérifier le profil et les antécédents des demandeurs pour protéger la bonne réputation de la destination et la plus grande transparence sur les critères d’éligibilité.

* Mais il va suffire au MSM toutefois de contracter une bonne alliance avec le MMM pour se donner les meilleures chances lors des prochaines législatives. Qu’est-ce qui amènerait, selon vous, Paul Bérenger pour qu’il soit partant dans une nouvelle alliance avec le MSM ?

Vous oubliez la déconvenue de 2014 ? La découverte qu’en politique 1+1 peut donner 0 ! Bérenger va réfléchir à deux fois, mais je gage qu’il sera sous fortes pressions d’un certain nombre d’apparatchiks qui croient pouvoir sauver leur peau ainsi dans un certain nombre de circonscriptions.

* Que deviendra le Parti Travailliste si un « remake » de l’alliance MMM-MSM parvient à gagner la confiance d’une majorité des électeurs ?

Très hypothétique ! Si cela arrive, Ramgoolam dira que les élections ont été truquées, et il repartira pour Londres, s’il le peut…

* Et si les Travaillistes qui gagnent ?

Cette fois, ce sont les Jugnauth qui penseront à faire leurs valises. Difficile de ne pas imaginer un retour de bâtons…

 


* Published in print edition on 29 June 2018

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