Interview Prof Roland Lamusse

 

Réforme sucrière :
« On va passer par une période de réadaptation qui sera très difficile… » 
 

 

 Démocratisation de l’économie : Il faut laisser l’évolution faire son travail ; n’imposez pas un programme qui finalement ne constitue, à mon avis, que des déclarations d’intentions Industrie sucrière : Cette industrie qui a formé le socle de l’économie mauricienne depuis des années et qui a procuré de l’emploi à plusieurs catégories de travailleurs est aujourd’hui encore au centre de débats tant pour les questions liées au dégraissage du personnel qu’aux compensations par les VRS avec l’aide de l’Union européenne, la transformation en industrie cannière et l’abandon de ce métier par les petits planteurs. Notre invité, le Professeur Lamusse répond à nos questions… 

Mauritius Times : Le poids que pèse l’industrie sucrière dans l’économie est nettement différent de ce que cela a été il y a plusieurs années, ne représentant aujourd’hui que 3-4% du PNB, mais on accorde pourtant une grande importance à cette industrie. Pourquoi est-elle toujours importante pour Maurice ? 

L’industrie sucrière, malgré le fait qu’elle ne représente que 3-3.5% du PNB, a gardé ses structures et continue à tourner et à assurer l’essor de l’économie mauricienne. C’est bon de savoir qu’en 1870, la petite Ile Maurice produisait 7% de la production totale de sucre au niveau mondial, et elle était considérée vers la fin des années 60 comme étant l’industrie sucrière la plus efficiente du monde dans la mesure où nos coûts de production étaient les moins élevés par rapport aux autres producteurs sucriers de par le monde. Dans une grande mesure, à cause des bénéfices que nous avons encaissés avec le Protocole sucre, il y a eu un net alourdissement des charges sucrières, et c’est aujourd’hui le problème qui se pose. Les Voluntary Retirement Scheme (VRS) 1 et 2 ont été conçus en consultation avec les sucriers mais aussi avec la Communauté européenne pour réduire de façon très importante la main-d’œuvre sucrière à Maurice. Il y a eu un moment où 70,000 personnes travaillaient dans ce secteur, directement ou indirectement ; aujourd’hui, il y en a à peine 20,000. Le gouvernement et les sucriers ont donné une compensation à travers le VRS 1 et le VRS 2 – une compensation en argent mais aussi sept perches de terre à tous ceux qui sont partis, mais je pense que cela pose un problème social qui peut à terme poser un problème pour le gouvernement. Cela dans la mesure où les gens qui ont été remerciés, mêmes s’ils l’ont accepté volontairement, ont été affectés par le VRS. Nous avons fait des études pour le compte de la Commission Justice et Vérité, nous avons entrepris des ‘field visits’ et nous avons vu que c’est surtout la main-d’œuvre féminine qui a été la plus affectée par le VRS. 

* Comment ? 

Quand vous avez travaillé pendant de longues années, quand vous avez été habitués à une routine de travail dur dans les champs de canne pendant 15 à 25 ou 30 ans, et vous vous retrouvez en dehors de ce cadre, qui a été le vôtre durant tout ce temps, du jour au lendemain, cela ne peut que vous affecter sur le plan psychologique et social. Les gens qui se retrouvent dans cette situation peuvent avoir l’impression qu’ils sont devenus inutiles dans ce monde en pleine mutation.  

Nous avons essayé d’avoir une indication à travers les gens que nous avons interviewés si cette nouvelle situation post-VRS les ont poussés à consommer davantage des boissons alcoolisées, mais cela n’a pas été facile de recueillir des informations précises. L’impression qu’on a, c’est qu’effectivement cette main-d’œuvre post-VRS, surtout en ce qui concerne les hommes, est devenue aujourd’hui oisive. Le gouvernement a mis en place des cours de formation pour eux, mais ce n’est certainement pas facile pour des gens qui ont travaillé pendant 20-30 ans dans un domaine particulier de changer d’orientation à cet âge-là.

* Le financement de cette mesure de dégraissage, c’est-à-dire le VRS, par l’Union européenne et partiellement par l’industrie sucrière avec des parcelles de terre mises à la disposition des travailleurs qui sont partis, fait toujours débat. Demain, ce serait peut-être au tour des industries de textile de réclamer une telle aide de l’Etat ou même des Européens. Qu’en pensez-vous ?

Oui, on peut se poser la question si cela ne va pas créer un précédent, dans la mesure où d’autres secteurs d’activités, qui se trouveraient dans la même situation que l’industrie sucrière, pourraient réclamer le même traitement, cela afin de réduire leurs coûts d’opération par le biais d’un dégraissage de leur personnel. Certains syndicats non-sucre ont commencé à revendiquer certaines conditions… A mon avis, cela va sans doute créer un précédent.

Cela dit, je souhaiterais ajouter que la réforme sucrière, dont le VRS, a créé une situation nouvelle dans cette industrie et a apporté un changement fondamental dans son environnement social. Dans une étude que des collègues-chercheurs et moi-même sommes en train de rédiger pour le compte de la Commission Justice et Vérité, nous disons que « the reforms impacted severely on ACP sugar-supplying states including Mauritius and inevitably led to a destruction of centuries-old traditions of sugar production with devastating socio-economic consequences ».

* Au-delà des séquelles sociales engendrées par la réforme du secteur sucrier, il y a aussi le problème de l’abandon de leurs terres sous culture de la canne par bon nombre de petits planteurs, cela dans le sillage de la baisse du prix du sucre à hauteur de 36% et de l’augmentation sans cesse croissante des coûts de production. Peut-on sauver cette communauté de planteurs ?

On a fait beaucoup d’études sur les problèmes rencontrés par l’industrie sucrière et la communauté des planteurs. Nous avions eu la Commission d’enquête présidée par le Dr Avramovic et ayant comme assesseurs Jagadish Manrakhan et Rama Sithanen, laquelle commission a produit deux rapports différents. On avait parlé alors en termes de « distress » de l’industrie sucrière, « distress » essentiellement basée sur les statistiques concernant les propriétés sucrières. A mon avis, cette situation de détresse avait sans doute affecté davantage les petits planteurs, qui avec des parcelles de terre d’une contenance n’atteignant, en moyenne, même pas un hectare, et ils rencontraient toutes les peines du monde pour assurer leur survie. Je sais que votre journal et, en particulier, son fondateur ont été de grands défenseurs de ces planteurs au temps de la Commission Balogh. On n’en a pas fait grand cas de cela, mais il faut reconnaître que ces planteurs ont été touchés de plein fouet par les modifications qui sont intervenues depuis et ce jusqu’à présent, suite à la fin du Protocole sucre.

* On aurait pu s’attendre à ce que le gouvernement et en particulier le ministère de l’Agriculture accompagnent les planteurs vers de nouvelles opportunités durant cette période de transition fondamentale de cette industrie. A-t-on fait suffisamment d’efforts dans cette direction ?

Pour se faire une idée de la chose, laissez-moi vous donner une indication de la diminution de la superficie des terres sous culture de canne. Nous sommes passés de 19 (en 1990) à 8 usines en 2007 ; aujourd’hui, il n’y a que 4 usines. En 1991, 82 350 hectares étaient sous culture de la canne pour passer à 69 000 hectares en 2007, et nous n’avons que 64 000 hectares présentement. Cette réduction est surtout due à l’abandon de la culture de la canne par les petits planteurs qui sont à la recherche d’autres perspectives plus alléchantes – ce qui est tout à fait compréhensible, compte tenu des conditions actuelles.

* Il faut dire que les grandes compagnies sucrières sont également à la recherche d’autres opportunités ou perspectives plus alléchantes, et il semblerait qu’ils ont trouvé le bon filon dans le développement des projets fonciers dont ceux tombant sous le Integrated Resorts Scheme. Mais fait-on, là, la meilleure utilisation des terres sous contrôle de l’industrie sucrière ?

Difficile à dire, parce que nous sommes encore au tout début de cette transformation, imposée de façon radicale par la Commission européenne du fait de la dénonciation du Protocole sucre en septembre 2009. La Commission a accepté d’accorder certaines compensations aux pays ACP touchés de plein fouet par cette modification, mais il est très difficile de dire ce que sera la forme de l’environnement social et économique au cours des prochaines années, suite à ce changement radical de cap. Il faut se dire que notre industrie sucrière connaît une évolution depuis les années 1830-40. Toutes les structures et contextes sociaux à Maurice ont été modelés par l’industrie sucrière. La question qui se pose donc : est-ce qu’on peut modifier tout cela du jour au lendemain ou même en l’espace de quelques années ? Personnellement, je suis très sceptique, mais je souhaite bonne chance aux décideurs économiques, que ce soit ceux du gouvernement ou ceux de l’industrie sucrière elle-même. Je pense cependant qu’on va passer par une période de réadaptation qui sera très difficile.

Au fait, on n’a pas de choix, car on a vécu une situation artificielle de bien-être grâce au Protocole sucre ; il faut maintenant s’adapter à la nouvelle situation contemporaine. A mon avis, notre salut se trouvera dans la transformation de notre économie en une économie de services. On pourra ainsi mettre en valeur toute l’expertise acquise dans l’industrie sucrière dont la technologie sucrière non seulement mécanique mais également chimique au service d’autres pays. Il y a aussi l’expertise de la culture de la canne des planteurs, grands et petits, mais aussi celle des laboureurs et des sirdars, qu’on pourra bien exporter. Ainsi, notre secteur d’exportation des services deviendra un élément clé de la survie de cette industrie à Maurice.

* Toujours en ce qui concerne l’utilisation des terres de l’industrie sucrière, ne pensez-vous pas que sa transformation en une industrie cannière aux fins de production d’éthanol ou d’énergie aura lieu au détriment d’un besoin plus important, c’est-à-dire la production alimentaire ?

Je vous cite un cas : Bernard d’Arifat, le fils de Guy d’Arifat, qui est Production Manager à Médine et qui disait qu’il faut diversifier hors du sucre, créer des industries horticoles, créer des industries qui produisent des légumes pour l’exportation mais aussi pour le marché local et aussi penser en prévision du nombre des arrivées touristiques à Maurice qui ne cessent de croître. Il y a donc un potentiel important dans ce domaine.

Oui, on peut et on doit inévitablement songer à d’autres utilisations pour la terre à Maurice. Une terre qui, à travers le soin apporté par les propriétés sucrières, la MSIRI et les planteurs, est potentiellement très productive. Mais tout cela demandera des recherches et du temps pour arriver à une situation optimale dans le nouveau contexte post-Protocole sucre.

* Les rapports entre les gouvernements qui se sont succédé et l’industrie sucrière n’ont pas toujours été tout à fait au beau fixe. Les négociations gouvernement-MSPA sous le mandat du précédent gouvernement ont été ardues et en disent long sur l’état de ces rapports. Pourquoi ce climat de méfiance ?

Cela a été la raison pour laquelle Jagadish Manrakhan et Rama Sithanen se sont dissocié du rapport Avramovic en 1983 et ils ont soumis un contre-rapport à celui déposé par le Dr Avramovic. Manrakhan et Sithanen avaient eu raison, à mon avis, de soutenir que le problème de l’industrie sucrière est surtout un problème de relations humaines. Il y avait aussi sans doute le problème lié à la taxe sur l’exportation du sucre, qui était une mesure politique autant que fiscale et qui pesait lourd sur les revenus de l’industrie sucrière. Manrakhan et Sithanen étaient conscients de cela, mais je crois qu’ils ont eu raison de situer le problème au niveau des relations humaines. Dans son ‘Foreword’ de mon livre ‘The Supremacy & Twilight of the Mauritius Sugar Industry’, Manrakhan fait état des réactions parfois hostiles des uns et des autres suite à la sousmission du contre-rapport soumis par lui-même et Sithanen : « Following the publication of the two reports… there were those who felt it was better to cross the road to avoid meeting the local commissioners… »

Le climat de méfiance vient du fait d’un conflit larvé qui a duré des années et qui a été en somme la conséquence directe des structures d’une économie de plantation. Le but d’une telle économie de plantation consistait à produire telle ou telle commodité pour les marchés étrangers à travers une main-d’œuvre nombreuse et importée, cela dans un cadre nouveau qui n’est pas le leur quand cette main-d’œuvre est partie de l’Inde au 19e siècle et surtout des structures très hiérarchisées. Un cadre très rigide – du type « order and obey » – et surtout imposé par les Anglais qui n’étaient pas venus à Maurice pour apporter une meilleure osmose entre les différentes communautés mais pour administrer le pays afin que les directives de Whitehall soient appliquées à leur satisfaction. Résultat : c’est venu fixer et fossiliser les relations entre les différentes communautés à Maurice. Au lieu d’apprendre à vivre ensemble, les différentes communautés à Maurice ont évolué différemment, c’est-à-dire ensemble mais séparément, les unes éloignées des autres, cela principalement en raison de la politique coloniale imposée dans l’île. Donc voilà les causes des frictions, des conflits qui se sont produits à Maurice au cours des décennies. Mais, avec l’évolution ou le temps, les nouvelles générations ont appris dans une certaine mesure à vivre ensemble.

* C’est ce climat de méfiance qui explique donc les négociations laborieuses entre le gouvernement et la MSPA par rapport aux contrats liant le CEB aux Independent Power Producers (IPPs) ? Mais pensez-vous que le gouvernement a eu tort de vouloir renégocier les termes de ces contrats ?

C’est difficile de dire si le gouvernement a eu tort de s’engager dans cette voie ; il a pris des décisions en fonction de l’environnement social et politique à Maurice. Les fameux IPPs, qui sont devenus un secteur important, produisant 35% de la production électrique à Maurice, sont une émanation réussie de l’utilisation des sous-produits de la canne – il y en aura d’autres, sans doute. Le problème va se poser toujours, comme cela a été le cas dans le passé lorsque la question du prix à payer aux cannes des planteurs s’était posé. Aujourd’hui, c’est le même problème du partage des revenus provenant, cette fois-ci, de la vente de l’électricité qui se pose. Encore une fois, le gouvernement aura, comme cela a été toujours le cas, à négocier, à trouver la solution optimale compte tenu des pressions exercées par les consommateurs, les syndicats et aussi de celles des producteurs d’électricité… Le même problème de répartition des revenus découlant des autres sous-produits de la canne se posera probablement demain, et c’est le rôle du gouvernement, en tant qu’arbitre, d’arbitrer ces dissensions.

* Vous parliez auparavant des relations fossilisées entre les différentes communautés à Maurice qui a duré dans le temps. Pensez-vous que les données sont effectivement en train de changer et qu’il y a eu une nette évolution dans le sens d’un vouloir vivre-ensemble parmi la nouvelle génération ?

Je suis optimiste quant à l’évolution qui s’opère graduellement mais inévitablement. Même si je constate quelques pôles de résistance ça et là, dans ma communauté également… mais il y a évolution parmi les jeunes, parmi mes enfants et petits-enfants qui évoluent aujourd’hui dans un cadre – à l’école ou ailleurs — où ils apprennent à se connaître. Mai je dois dire qu’il existe toujours une séquelle de cette ‘Plural Society’ – c’est-à-dire une société disparate où différents groupes se voient, se côtoient dans la production d’une récolte en l’occurrence du sucre, dans les activités économiques mais qui restent malgré tout socialement diverses, différentes.

* Mais sentez-vous que la communauté franco-mauricienne se sent menacée aujourd’hui par les initiatives de l’actuel gouvernement surtout en ce qui concerne son programme de démocratisation de l’économie ?

Je me pose la question suivante : quel est le contenu de ce programme ? Je vois bien qu’on fait des discours à ce propos, mais je ne vois pas grand-chose de concret dans ce programme. La démocratisation est un programme qui se fait déjà depuis l’indépendance du pays. Voyez l’évolution majeure qui est intervenue depuis ces 30-40 dernières années dans les relations interculturelles et intercommunautaires à Maurice et vous vous rendrez compte que finalement les choses évoluent. Il faut laisser l’évolution faire son travail ; n’imposez pas un programme qui finalement ne constitue, à mon avis, que des déclarations d’intentions…

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