« Nul n’est irremplaçable. Je ne crois pas dans le culte de la personnalité…

Et je ne crois surtout pas que le MMM deviendra un PMSD ou un CAM »

Interview : Pradeep Jeeha

‘On a gagné des élections mais on a perdu un peu de notre électorat avec chaque alliance contractée et brisée éventuellement’


Nul n’est indispensable, dit-on. Pourtant il semblerait que certains leaders de la classe politique mauricienne considèrent que le parti politique auquel ils appartiennent ne peut pas exister sans eux, ou alors, le parti court le risque de perdre son identité s’ils ne font plus partie de l’équipe dirigeante. Il va sans dire que ces modèles n’aident pas la masse silencieuse à avoir confiance en eux. C’est justement un problème abordé par Pradeep Jeeha lors de notre entretien cette semaine. Il explique sa divergence avec son leader et dénonce ceux qui le suivent aveuglement sans tenir compte des besoins de la base constituée par des citoyens ordinaires.

Mauritius Times : Votre collègue du parti, Steven Obeegadoo, n’avait pas été tendre vis-à-vis du MMM dans sa dernière interview accordée à Week-End au début de cette année, et on se demande si votre « congé politique » ne s’inscrit pas dans la même logique de protestation vis-à-vis de l’état général dans lequel le parti se trouve présentement, entre autres, son fonctionnement, ses options et ses stratégies politiques ?

Pradeep Jeeha : Je ne crois pas que Steve a été dur dans ses idées. Il a dit ce que tout le monde pense à l’intérieur comme à l’extérieur du parti. Il a brossé un tableau de la situation dans laquelle le MMM se retrouve actuellement. Et il a formulé des propositions qui, à son avis, aideraient le parti à remonter la pente. Quant à moi, le congé dont je me suis prévalu s’inscrit dans une perspective particulière, mais c’est dans une large mesure tributaire de cette interview d’autant plus que la motion de blâme votée à l’encontre de Steve est l’un des points discordants à la base de ma démarche.

Mais quoi qu’il en soit, ma décision de prendre un congé du Bureau politique (BP) s’inscrit dans le droit fil du combat permanent que mène le MMM contre l’injustice et pour la protection des libertés citoyennes (liberté d’opinions, d’expression et de pensées) surtout. Toutefois, dans un autre ordre d’idées, je dois avouer que les valeurs que mes parents m’ont inculquées et les principes dont je me suis imprégné au fil de ces longues années passées au MMM m’ont appris ceci : avant de respecter les autres, il faut savoir se respecter.

Ce respect de soi-même ne m’aurait pas permis de continuer, d’une part, à siéger au sein d’une instance décisionnelle aussi importante qu’est le BP et, d’autre part, d’être exclu du processus décisionnel au motif qu’il existe des membres qui s’adonnent à des « fuites organisées » des décisions du BP dans la presse. Et, pour contrer ces « fuites », Paul n’a trouvé rien de mieux que de décréter qu’il ne s’entretiendra, désormais, qu’avec Reza Uteem et Ajay Gunness en ce qui concerne toute décision majeure du parti. Je vois là un manque de respect flagrant de la dignité et de la valeur des autres membres du BP et je ne pouvais continuer à y siéger.

* Un Deputy Leader d’un parti politique qui se vante d’être très discipliné ne prend pas de “congé politique” et n’organiserait pas de fuite dans la presse, comme le soutient Paul Bérenger, sauf s’il a pris conscience du fait que les ponts entre son parti et lui sont définitivement coupés, et que tout sépare la direction et lui-même en termes d’agenda, d’orientations et d’intérêts politiques, non?

Je viens de vous expliquer le motif de mon congé. Pour ce qui est de fuite dans la presse, je ne vais pas m’y attarder car les basses besognes ne sont pas mon fort. Pour revenir à votre question, je dois dire que je ne partage nullement cette analyse de mon action. Je respecte l’opinion de Paul même si je ne suis pas d’accord avec lui. Et j’aurais souhaité que cela soit réciproque de sa part vu la nature des bonnes relations qu’on a toujours entretenues. Il sait pertinemment que les magouilles et les coups bas ne sont pas mes qualités premières.

Je suis d’abord un militant qui aime son parti comme tous les autres. En tant que militant, j’ai apporté ma contribution au Parti depuis mon jeune âge et, en retour, le parti aussi m’a autant donné. Je n’ai pas d’autres agendas que le bien-être et l’avancement du parti, mais je suis aussi un farouche défenseur de la droiture et du respect d’autrui. Je suis pour le rassemblement de tout le monde et je déteste les mesquineries et les jalousies personnelles qui sont ensuite présentées comme les règles de la discipline du parti pour frustrer les débats contradictoires au sein du parti. Je prône l’écoute, la tolérance et l’unité. J’ai un seul intérêt, c’est de faire du MMM de nouveau le grand parti qu’il était autrefois.

* Avez-vous l’impression que ce qui paraît être la mise à l’écart des éléments comme Steven Obeegadoo, de vous-même et d’autres encore, s’inscrit dans une stratégie de diversion des réels problèmes que rencontre le MMM sur le plan électoral, ou serait-on en train de faire de la place pour de nouvelles têtes éventuellement ?

Le MMM est comme toute autre organisation qui est sujette à renouvellement au niveau de l’effectif et du programme pour s’adapter au monde dans laquelle nous vivons. On n’est plus dans les années 1936 ou 1969. Le monde a beaucoup changé et on risque de devenir obsolète si on ne s’adapte pas à cette nouvelle réalité. Prenez l’exemple du téléphone mobile Nokia qui était le numéro un mondial en 1997. Mais aujourd’hui, c’est aux oubliettes, étant relégué par iPhone et Samsung, car ils n’ont pas pu s’adapter à la technologie Android qui est beaucoup plus « user friendly ».

Nous étions très forts lorsque nous étions avec la classe ouvrière, la société civile, les syndicats, les sociétés coopératives, les artistes, les étudiants et les enseignants. Ce sont eux qui sont les volontaires et les architectes du changement. Au fil des années, petit à petit, ce cordon ombilical s’est affaibli. Évidemment, l’effet se reflète dans notre score aux élections même si notre programme et nos valeurs fondamentales sont restés les mêmes. Ajouté à cela, le système électoral qui nous contraint à faire des alliances qui se sont révélées désastreuses pour nous sur le long terme. On a gagné des élections mais on a perdu un peu de notre électorat avec chaque alliance contractée et brisée éventuellement.

* Dans l’interview accordée à Week-End, Steven Obeegadoo avait qualifié la dernière défaite du parti en termes de « déroute ». Il avait aussi parlé de « l’image du MMM qui n’est plus crédible », d’absence de confiance entre l’électorat, et d’un MMM « figé dans sa manière d’être, d’opérer », des instances et des structures « dépassées »… Partagez-vous son analyse ?

Cette analyse est aussi partagée par le Président du parti et aussi par beaucoup des militants et de sympathisants. Mais je ne parlerai pas de déroute. Nous avons déjà perdu des élections dans le passé et nous avons su remonter la pente. La seule différence : auparavant, le MMM était une équipe forte et soudée. Le MMM n’était pas ce qu’on voit aujourd’hui. Steve (Obeegadoo) et Rajesh (Bhagwan) ont tous deux affirmé que la crédibilité du MMM a pris un sale coup avec l’alliance de 2014. Mais, moi je dirai que nous nous sommes faits plus de mal avec la cassure du « remake », immortalisée par cette photo montrant Paul mettant un morceau de gâteau dans la bouche de SAJ. Nous faisons aujourd’hui les frais de nos hésitations, de notre manque de cohérence et de notre manque de confiance dans nos propres capacités.

En 2014, notre électorat nous a sanctionnés pour notre association avec le PTr. En 2017, le MMM se présente seul à une partielle. Notre campagne s’articule autour d’un thème clé: le MMM ira seul aux prochaines élections avec Paul Bérenger comme candidat au poste de Premier ministre pour cinq ans. Nous en ressortons avec une des plus cuisantes défaites de notre histoire. Pourquoi? C’est cette question qui doit nous interpeller et guider nos actions futures.

Nous ne pouvons sortir de là où nous sommes sans retourner vers notre base, sans nous mettre à leur écoute et comprendre les raisons pour lesquelles elle n’accepte pas ce que nous leur proposons et sans revoir de fond en comble le fonctionnement de nos antennes dans les différentes circonscriptions et les adapter aux besoins et aux aspirations nouvelles de l’électorat.

* Pensez-vous que le MMM court effectivement le risque de disparaître, comme l’a soutenu Steven Obeegadoo, si le « courant conservateur » – ‘qui pense qu’il faut continuer comme avant’ – parvient à avoir le dessus sur le « courant moderniste » – ‘qui se rend compte qu’il existe un problème de fond’ ?

Vous savez, en Afrique, il y a un proverbe qui dit « même à sec, la rivière garde son nom ». Je ne vois pas disparaître le MMM, comme l’affirme Rajesh et Steve dans leur entretien respectif à la presse. Je suis pragmatique. Je suis optimiste. Je crois qu’on peut trouver un juste milieu pour endiguer ces deux courants. Mais il faut qu’un climat propice à la consolidation du parti à tous les niveaux soit instauré. Il faut mettre un terme à ces querelles infantiles et les attaques personnelles. Les coups bas doivent céder leur place à des dialogues constructifs et que cesse cette pratique de dialogue des sourds. Nous avons aussi besoin d’un leadership plus flexible, plus à l’écoute et plus prêt à accepter ses manquements et ses faiblesses.

* Neuf défaites consécutives pour le MMM, c’est grave. Mais ce qui est encore plus grave, c’est, comme l’a souligné Steven Obeegadoo, que les 42% qui votent pour le MMM en 2010 sont descendus à 28% en 2015 et à 14% en 2017. Et, suivant cette logique électorale, le MMM va vraisemblablement au-devant d’une 10eme défaite en 2019. Si cela devait se produire, qu’est-ce que cela signifiera pour le MMM ?

Ce score de 14% à la partielle de Quatre-Bornes doit nous interpeller à plus d’un titre. Je vous l’ai dit plus tôt. Nous ne pouvons pas le nier. Nous avons presque deux ans avant les prochaines élections générales. Si nous savons tirer les leçons nécessaires et ajuster nos tirs, nous pourrons prendre les mesures correctives pour ne pas subir le même sort en 2019.

Pour cela, il faut un message cohérent. Il nous faut une stratégie politique percutante, qui puisse faire rêver les jeunes, rassembler toutes les couches sociales du pays, rassurer les Mauriciens dans leur ensemble et axer vers l’équité et l’égalité. Plus de stratégies « pour le moment ». Qui veut aller loin ménage sa monture. Les élections se gagnent et se perdent sur le terrain et pas seulement dans les réunions des instances.

Il faut rencontrer les gens, écouter leurs doléances, leurs préoccupations et leurs espoirs, et les raisons qui les empêchent de bien dormir le soir. C’est bien d’être sur les réseaux sociaux, mais c’est mieux d’être avec les vraies gens dans la rue sur les sujets qui les interpellent et ceux-là ne manquent pas. A quand remonte la dernière manifestation de rue du MMM ?

* Dans l’état actuel des choses, les options qui s’offrent au MMM s’amenuisent, et on ne voit pas le MMM se présenter seul devant l’électorat et espérer gagner les élections. Qu’avez-vous préconisé pour le parti?

Je ne partage pas cet avis. Les Mauriciens ont connu le règne travailliste et ils subissent aujourd’hui celui du MSM, le PMSD étant le dénominateur commun. Ils sont nombreux à reconnaître que le MMM peut mener ce pays à bon port.

Il nous incombe de saisir cette opportunité et de nous donner les moyens de réaliser cet exploit. Je ne crois pas que cela soit impossible pour le MMM. On entend les fracas des arbres qui tombent, mais pas le murmure de la forêt qui pousse. Qui aurait cru que l’Alliance Lepep, majoritairement MSM, aurait gagné les élections en 2014?

* Ce sont souvent les alliances qui permettent aux partis en perte de vitesse de se maintenir en vie et éventuellement de survivre pour un bon bout de temps. La situation présente du MMM mais aussi le pragmatisme politique dicteraient plutôt la recherche de la bonne formule – une « winning formula » gagnante qui va assurer la survie du parti, comme le souhaiterait sans doute le « courant conservateur ». Qu’en pensez-vous ?

Nous avons essayé toutes sortes d’alliances. Les militants sont fatigués avec ces alliances qui ne durent même pas un printemps. La meilleure solution pour le MMM est qu’il se présente seul aux prochaines élections, quitte à connaître une énième défaite. Mais nous devons veiller à ne pas proposer de formules ou adopter des stratégies qui ont échoué dans le passé.

Envisager de prendre un nouveau cap avec des moyens qui se sont avérés inappropriés dans le passé relèverait de l’enfantillage, pour dire le moins. Je dis et je maintiens : le MMM peut prétendre prendre la barre de ce pays. Mais pour ce faire, il doit se réinventer. Il en a les moyens et il doit d’abord cesser avec ses compromis et compromissions. «We make formula but others win with our formula ».

* Vous ne pensez pas, M. Jeeha, que le MMM puisse prétendre remporter les prochaines élections générales seul et cela en présentant Paul Bérenger comme candidat au poste de Premier ministre, non ?

Pour répondre à cette question, essayons de comprendre la raison pour laquelle on a fait une alliance avec le MSM en 2000 et 2005 avec le partage du poste de Premier ministre. Ensuite, on fait une autre alliance en 2014, cette fois-ci avec le PTr. La nouvelle formule était le partage du pouvoir entre le Premier ministre et un Président élu aux suffrage universel. La raison : c’était pour avoir un gouvernement pour une société inclusive.

Evidement, dans cette équation, il y a le rôle que doit jouer Paul Bérenger. Si on peut faire un partage avec des gens de l’extérieur, pourquoi est-ce qu’on ne peut pas le faire avec des gens de l’intérieur de notre parti ? C’est pour cela que, depuis 2006, j’ai proposé le partage à l’intérieur du parti, mais on ne m’a pas écouté avec pour conséquences les défaites de 2010 et 2014.

* Steven Obeegadoo disait aussi dans son interview à ‘Week-End’ que Paul Bérenger est « irremplaçable ». Si tel est effectivement le cas, le MMM devrait logiquement connaître le même destin politique que le PMSD ou pire le CAM ou l’IFB, n’est-ce pas ?

Nul n’est irremplaçable. Je ne crois pas dans le culte de la personnalité. Et je ne crois surtout pas que le MMM deviendra un PMSD ou un CAM, si nous renouons avec l’électorat sincèrement avec un message clair et des actions concrètes.

* Prôner la démocratie au sein et dans le fonctionnement des formations politiques est sans doute nécessaire, mais vous êtes-vous demandé si les militants seraient prêts pour soutenir un autre dirigeant du parti à la place de Paul Bérenger ?

Les hommes partent, les institutions restent. Depuis 1969, il y a beaucoup de combattants et de militants qui sont tombés sur le champ et qui sont partis. Le MMM a survécu à tous ces départs. Nous n’avons pas cessé d’évoluer, et tout récemment, nous avons renouvelé notre Constitution. Malheureusement, toutes les propositions de la Task Force sur les reformes du parti n’ont pas été retenues, Mais j’espère que le MMM sera en mesure de jeter les jalons favorisant l’accroissement de l’espace démocratique qui sera propice à l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants.

* En attendant, voyez-vous la direction du parti engager une réflexion et des débats sur les questions par rapport à l’avenir du parti lui-même et comment assurer sa pérennité ? Voyez-vous dans les stratégies politiques présentement les prémisses d’une telle démarche ?

Malheureusement je ne vois rien venir à ce jour.

* Dès lors que les ponts sont maintenant coupés — on ne voit pas quelque possibilité de rafistolage après les attaques de « trahison » lancées à votre égard, vous ne pensez plus que l’avenir qu’on disait prometteur pour vous au sein du MMM soit toujours possible, n’est-ce pas ? L’avenir se trouverait-il ailleurs ?

Depuis que je me suis engagé dans la politique, je n’ai jamais pensé à mon avenir politique ailleurs que dans le MMM. Maintenant si la direction du parti ne veut plus de moi, il est évident que je ne vais pas m’isoler au fin fond d’un placard, parce que j’ai l’intime conviction que je peux toujours beaucoup contribuer à l’avancement de mon pays tout comme je l’ai fait pendant mon mandat ministériel en tant que Ministre des TIC de 2000 à 2005. Je ne crains rien pour mon avenir. L’avenir appartient à celui qui le mérite et peut se révéler plus beau que le passé.

 


* Published in print edition on 20 April 2018

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