Mouvement ‘Pou Nouvo Moris’ : ‘What’s next ?’… on ne comprend pas trop où tout cela nous mène et comment… »

Interview : Rabin Bhujun, Journaliste

* ‘Si Jugnauth raisonne, il cherchera à gouverner avec une seule opposition politique permanente et non deux’

* ‘Je ne pense pas que nos principaux dirigeants politiques se sentent menacés car ils ne voient sans doute pas le mouvement comme pouvant se structurer en une force politique’


Aucun gouvernement n’apprécie les mouvements populaires qui perturbent l’ordre intérieur. Parfois certains individus opportunistes sèment la zizanie pour apporter encore plus d’instabilité, menaçant une certaine discipline sociale nécessaire pour le bon fonctionnement d’un pays. Pour autant, un gouvernement doit-il ignorer les revendications politiques, sociales et/ou économiques des mouvements pacifiques ? Doivent-ils céder aux demandes pressantes des jeunes, inquiets non seulement pour leur avenir immédiat mais aussi du devenir de la planète elle-même ?  Ne relève-t-il pas de la responsabilité des dirigeants au pouvoir de comprendre les besoins et les attentes des manifestants pour repenser leurs propres stratégies politiques ? Rabin Bhujun, journaliste et observateur de la société, nous donne son avis.


Mauritius Times : S’il y a effectivement un sentiment de ras-le-bol et un désir de changement chez un nombre – pas nécessairement insignifiant – de Mauriciens, comme exprimé sur les réseaux sociaux et dans certains titres de presse et repris par le mouvement ‘Pou Nouvo Moris’, vous posez-vous toutefois des questions sur les réelles motivations de ce mouvement ?

Ravin Bhujun : Ce mouvement est mû par la colère, la frustration et l’inquiétude de dizaines de milliers de Mauriciens face aux évènements traumatisants que la nation endure depuis 6 mois et la manière dont le Gouvernement les gère. Dans une certaine mesure aussi, par un climat politique qui est demeuré tendu à la suite des législatives de décembre dernier.

Je m’interroge plutôt sur le devenir du mouvement ; sur sa finalité. Chaque quinzaine, des milliers de personnes peuvent descendre dans les rues sans que leur objectif commun à court et moyen termes ne s’exprime au-delà de quelques slogans simples – aussi percutants soient-ils. Il y a ainsi un flou sur le ‘what’s next ?’.

 Si une réflexion existe à ce sujet, elle n’a pas été clairement partagée et communiquée. Du coup, on ne comprend pas trop où tout cela nous mène et comment. Toutefois, avec une approche et des objectifs plus clairs, le mouvement de colère peut devenir celui de l’espoir et du changement.

* Ce mouvement a rencontré un deuxième succès avec le rassemblement à Mahébourg samedi dernier. Les organisateurs réfléchissent probablement sur l’opportunité d’organiser d’autres manifestations dans un proche avenir. Qu’est-ce que tout cela va donner en fin de compte ?

Le succès du rassemblement de Mahébourg – même s’il était bien moins retentissant que celui du 29 août – indique que le mouvement ne faiblit pas. Dorénavant, le défi est d’éviter que ces manifestations ne deviennent une sorte de bruit de fond auquel on va finir par s’habituer. Cela démobilisera les manifestants eux-mêmes et desservira à terme leur cause.

Si les animateurs du mouvement sont réalistes, ils doivent composer avec le fait que malgré leurs appels à ‘B… Li Deor’, le Gouvernement entend rester en place, à moins, bien-sûr, qu’un cataclysme politique ne s’abatte sur Pravind Jugnauth lui-même et ne le contraint ainsi à renoncer à son poste.

Une autre ligne directrice est donc nécessaire ; elle implique un dialogue entre les pouvoirs publics et le mouvement, après la formulation, par celui-ci, de demandes et de propositions claires. Le mouvement produira davantage de résultats tangibles si la pression qu’elle exerce sur le pouvoir devient plus constructive et réfléchie.

* Le principal organisateur du mouvement semble conscient des limites des manifestations de rue car il a déclaré que « tant que les Mauriciens n’obtiennent pas leurs droits, nous irons en Cour ». La rue a donc ses limites ?

Le mouvement des Gilets jaunes en France et précédemment celui d’Occupy Wall Street aux Etats-Unis nous rappellent qu’avoir la mobilisation populaire pour seule stratégie ne produit pas de résultats tangibles tant que ces mouvements ne se structurent pas aussi bien dans leur organisation que dans leurs revendications.

Occupy Wall Street a fini par être la plateforme où on critique tout et n’importe quoi faute d’une stratégie cohérente. Les Gilets jaunes, malgré les épisodes trop fréquents de violence dans le sillage de leurs mobilisations, ont néanmoins influé sur la politique d’Emmanuel Macron en retardant certaines réformes après avoir forcé son gouvernement au dialogue.

Mais comparés aux Mauriciens, les Français descendent plus souvent et plus facilement dans la rue. A Maurice, c’est dans une large mesure la classe moyenne qui fait et défait les gouvernements. Et le pouvoir actuel a la nette impression que la classe moyenne n’est pas massivement engagée dans ce mouvement, ce qui explique son attitude actuellement.

* On a noté l’absence des principaux dirigeants politiques du pays à Mahébourg, samedi dernier. C’est sûr qu’ils sont conscients du sentiment qui prévaut chez une partie de la population, surtout celle qui vient l’exprimer publiquement, et en particulier les jeunes. Pensez-vous qu’ils se sentent réellement menacés par le mouvement ‘Pou Nouvo Moris’ ?

Je ne pense pas qu’ils se sentent menacés car ils ne voient sans doute pas le mouvement comme pouvant se structurer en une force politique et ainsi représenter à court terme une alternative crédible et fonctionnelle au quatuor MSM, Parti travailliste, MMM et PMSD.

Les dirigeants de ces partis mainstream ont plutôt jaugé à quel point le sentiment de défiance des manifestants à l’égard du pouvoir s’étend aussi à toutes les formations politiques, y compris à celles de l’opposition ; que de nombreux manifestants jugent comme faisant aussi partie du problème.

Conscients qu’ils ne pourront pas facilement convertir les manifestants à leur cause et n’ayant donc rien à gagner vraiment en s’associant au mouvement, les partis traditionnels ont pris leurs distances.

* Tout comme nos principaux partis de l’opposition, le Gouvernement, sachant bien qu’il n’y a – dans les circonstances actuelles – aucun moyen constitutionnel de le déloger, pourrait aussi choisir de « bide its time » en espérant que ce mouvement s’affaiblira avec le temps. Qu’en pensez-vous ?

En l’absence d’un mécanisme de type référendum révocatoire (recall elections), même si 200,000 Mauriciens descendent dans les rues chaque quinzaine et qu’une pétition réclamant la démission de Jugnauth recueille 250,000 signatures, le chef du Gouvernement n’aura aucune obligation légale de se retirer. J’entends déjà les génies cyniques du Prime minister’s office nous expliquer que ce ne serait jamais que 15-20% de la population qui vocifèrent.

Même si Jugnauth a «pris note» du rassemblement du 29 août, l’arrogance de son entourage est remarquable. Au lendemain de la manifestation de Port-Louis, un ministre a jugé l’évènement «insignifiant»; quelques jours plus tard, un senior advisor se félicitait de l’action des «great men» au pouvoir après la campagne « I love my government » ridiculisée sur les réseaux sociaux. Ce dimanche, la page Facebook officielle du MSM a jugé utile d’interpeller Bruneau Laurette et les Mauriciens pour n’avoir rien fait lors des inondations meurtrières de 2013.

* Cette posture est-elle tenable ?

Ces attitudes peuvent prêter à de graves conséquences. Le cynisme revient à opposer une minorité de mécontents à une majorité de la population, qui soutiendrait tacitement le Gouvernement du fait de son silence. Si le pouvoir fait cela, il fracturera le pays en deux et risquera d’exacerber les tensions qui existent déjà entre ceux qui estiment être des oubliés [du développement et de la démocratie] et ceux qui pensent qu’ils ont consenti aux sacrifices nécessaires pour bénéficier de leur confort et privilèges actuels. Les deux perspectives se tiennent, le Gouvernement ne peut tenter de privilégier qu’une d’entre elles.

L’arrogance peut conduire à autre chose. Si le mouvement se structure, clarifie ses demandes et souhaite le dialogue mais qu’en face, le Gouvernement continue à se montrer condescendant, il ne faudrait alors pas s’étonner que la colère des manifestants ne finisse par s’exprimer autrement qu’à travers des pancartes et des cris.

* Toutefois ‘fou li dehors’, c’est plus facile à dire qu’à faire, non ?

Si on tient pour acquis que la grande majorité de ceux qui marchent souhaitent un renouvellement politique de fond, se pose alors la question de l’alternance. Malgré le vide politique et le contexte social fécond de l’époque, il a fallu au MMM 13 ans pour prendre le pouvoir en 1982.

En admettant que les législatives n’auront pas lieu avant 2023, Pou Nouvo Moris peut-il se structurer en une vraie formation politique, dotée d’instances nationales de décision, de bureaux régionaux dans chaque circonscription, de moyens financiers adéquats et d’un leadership charismatique et pragmatique ?

D’ailleurs, en parlant de leadership, certains acteurs du mouvement ont une idéologie très marquée à gauche. Or, les Mauriciens sont habitués à être dirigés par des gouvernements calés au centre et qui, d’ordinaire, voient dans la communauté des affaires un partenaire et non un adversaire à diaboliser quotidiennement. Prenons la question pratique du financement du mouvement. Acceptera-t-on les contributions des entreprises locales ou d’ONG étrangères ? Sera-t-on à l’abri de soutiens financiers intéressés et agenda-driven ?

Il faudra donc qu’un consensus se dessine pour ancrer cet éventuel mouvement politique dans un cadre idéologique. Cela fait, il n’est pas dit que tous ceux qui soutiennent aujourd’hui le programme fou li deor soient aussi enthousiastes à mettre une idéologie radicalement nouvelle andan. Il est plus facile de s’entendre sur des idées progressistes par rapport à la démocratie et la société que de trouver un consensus sur un landscaping radical du paysage économique et social, comme le préconisent certains acteurs du mouvement.

Mais même si le mouvement relève les défis logistiques et idéologiques, il lui restera encore à braver un obstacle majeur. Notre mode de scrutin First Past the Post et un découpage, tout sauf innocent, des circonscriptions récompensent et induisent certains voting patterns (tendances de vote) qui tendent à produire les résultats comme ceux que nous avons connus en décembre 2019.

* Entrons-nous toutefois dans une phase d’instabilité politique ?

Je ne le pense pas. Le Gouvernement sait que légalement, rien ne l’empêche de rester en place. Si la sagesse prime, le Premier ministre essaiera d’instaurer un dialogue avec le mouvement.

Nous ne sommes qu’au début d’un cycle économique extrêmement difficile qui produira beaucoup de casualties sociaux et économiques. Si Jugnauth raisonne, il cherchera à gouverner avec une seule opposition politique permanente et non deux.

Si toutefois la classe moyenne sur laquelle le Premier ministre compte pour asseoir son autorité politique commence à être directement affectée par la crise économique, il deviendra alors beaucoup plus difficile de gouverner. Mais nous n’en sommes pas là. Du moins, pas encore !

* Si le mécontentement de la population mais surtout le mouvement ‘Pou Nouvo Moris’ représentent un challenge pour le PTr et le MMM, ils sont également une opportunité pour se réinventer. Qu’en pensez-vous ?

Je pense en effet que Pou Nouvo Moris est un bon wake up call, surtout pour les partis qui pensaient que ceux mécontents de l’action gouvernemental allaient de facto les soutenir.

Commençons par le MMM. Depuis des années, ce parti est le théâtre d’une bataille entre rats des villes et rats des champs. Cette querelle demande à être tranchée même si cela implique que le MMM se positionnera dorénavant toujours comme un parti national qui a vocation à d’abord réussir de bons résultats dans quelques circonscriptions seulement et ainsi être un partenaire d’appoint de choix d’une grande alliance.

Cela pourrait impliquer que Joanna Bérenger succède à son père. Il y aura beaucoup de critiques, justifiées pour certaines, face à cela. Elle est encore verte politiquement, et le MMM sera le dernier grand parti de l’échiquier où le leadership deviendra aussi un legs familial.

Mais Joanna Bérenger est bien vue par de nombreux militants, voire au-delà. Alors why not ?

* Et les Travaillistes ?

A mon sens toutefois, c’est le PTr qui a le plus à gagner d’une profonde remise en question. Il faut toutefois qu’une question fondamentale soit tranchée : Est-ce que le Parti travailliste est plus important que son actuel leader ou l’inverse ? Toute stratégie rouge de « renouvellement » qui impliquerait que Navin Ramgoolam reste comme le candidat au prime ministership est voué à un échec électoral, selon moi.

A moins que ce choix n’intervienne à la suite d’un cataclysme politique frappant personnellement Jugnauth, comme évoqué plus tôt.

Ramgoolam me fait penser à Rama Sithanen : il est devenu une cible facile à descendre. Cela, à l’aide d’un argumentaire connu et sans cesse ressassé ; même si celui-ci repose, en partie, sur une totale hypocrisie. Comme les attaques par rapport aux Rs 220 millions saisies à son domicile en février 2015… alors qu’il n’est certainement pas le seul leader politique local à jongler avec ce genre de fortune.

Le couple Jugnauth, par pur marketing politique, aime se projeter comme étant très spirituel. Je ne sais pas trop ce qu’ils souhaitent dans leurs prières. A chaque fois implorent-ils les divinités pour que Ramgoolam reste à la tête du PTr aux prochaines législatives ? Ce qui serait un gage de succès pour eux.

* On ne connaît pas à ce stade l’impact de l’action commune du PTr, du MMM et du PMSD sur le plan politique. Avec l’arrivée du mouvement de Bruneau Laurette, y aura-t-il un effet sur ce rassemblement des partis de l’opposition ?

Cette entente de l’opposition est une équation à trois variables, difficile à solutionner. Nous n’en sommes qu’aux fiançailles de raison et non de passion. Le mariage – électoral celui-là – s’annonce autrement plus compliqué. Même si les intérêts des trois partis s’alignent pour les municipales, prévues d’ici juin 2021, une alliance à trois pour les législatives s’annonce difficile à conclure et à gérer.

Prenons trois exemples de deal breakers :

– Bérenger et Duval accepteront-ils que Ramgoolam occupe le poste de chef du gouvernement durant tout un mandat ?
– La base du MMM et du PMSD respectivement qui se vouent une haine quasi atavique, arriveront-ils à travailler ensemble dans des circonscriptions où ils s’affrontent depuis 50 ans ?
– Enfin, quid des token positions ? Bérenger sera numéro 2, Duval numéro 3, mais quid de Reza Uteem ? Shakeel Mohamed, lui, obtiendra ce 4e rang synonyme de vice primeministership ?

* En parlant du PTr et du MMM, vous avez dû constater que rien n’a changé au niveau de ces partis, ce qui pourrait ouvrir la voie libre à l’émergence des mouvements opportunistes, n’est-ce pas ?

Notre système de scrutin continuera malheureusement à privilégier les quatre principaux partis et les alliances qu’ils formeront. Mais de nombreux Mauriciens qui marchent Pou Nouvo Maurice, même s’ils ont voté pour ces partis dans le passé, sont profondément désillusionnés par leur immobilisme et pourraient, en effet, céder à la tentation du désespoir en soutenant les regroupements auxquels vous faites allusion.

C’est pourquoi il est crucial, qu’en même temps que le mouvement se structure, les principaux dirigeants de l’opposition fassent également leur introspection et se rendent compte de leurs faiblesses. Aucun changement majeur dans ces partis, surtout le MMM et le PTr, n’interviendra sans la bénédiction, voire le soutien actif du leader. Pour cela, il faudrait que davantage de cadres et de sympathisants de ces partis tiennent un langage sans complaisance face à leur leader respectif, en leur faisant comprendre qu’il est temps de quitter la scène.

Après deux échecs électoraux cuisants – il n’a même pas été personnellement élu – je ne comprends pas pourquoi Ramgoolam n’annonce pas qu’il se retire ; et que, par exemple, il passera l’année qui vient à aider à faire émerger une poignée de candidats à sa succession ; que lors d’une grande assemblée des Travaillistes, à la même époque, l’an prochain, les membres choisiront alors le prochain leader.

Ce nouveau chef des rouges, aidé d’un mentor bienveillant en la personne de Ramgoolam, pourra alors passer les deux à trois années suivantes à consolider son équipe et sa base tout en peaufinant et testant les idées et propositions qui seront présentées devant l’électorat lors des prochaines législatives.

Pour que cela se produise, il faudra que les leaders aient la sagesse d’analyser la situation et l’avenir de leur parti par-delà de leur petite personne. En sont-ils capables? Je ne le crois pas.


* Published in print edition on 15 September 2020

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