Réforme électorale : faisons-la pour ceux qui sont nés après 1982

La partocratie, c’est la discussion entre loups et moutons pour décider de ce que l’on va manger ce soir

L’on parle beaucoup de réforme électorale, mais l’on oublie qui doit en sortir gagnant.

C’est un sujet très grave que l’on devrait aborder, non de façon partisane mais en tant que citoyens responsables qui pensent en termes de devoir à accomplir envers le pays : mettre en œuvre la démocratie participative qui consisterait à ramener toute la société mauricienne dans un exercice collectif de réflexion et de discussions. Le but serait d’aboutir à une solution librement acceptée par tous.

Attention ! Nous risquons de tout rater. NOUS NE SOMMES PLUS EN 1968. Nous sommes en 2014, bien éloignées l’une de l’autre par un demi-siècle. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde très distant du communalisme d’avant l’Indépendance.

•        Notre vrai problème d’aujourd’hui n’est plus le communalisme mais la désillusion des citoyens qui ne croient plus que la politique changera leur vie : ils s’en éloignent.

•        Les citoyens se voient pris au piège d’un système politique – la partocratie – qui les emprisonne et les étouffe avec leurs alliances et combines dont ils n’en veulent plus.

•        La réforme électorale doit faire avancer la démocratie dans le pays et non pas mettre les électeurs à la merci des partis, comme le ferait la party list.

Comment s’y prendre ? D’abord, il faudrait dépolitiser la question de la réforme électorale.

Le premier challenge serait de comprendre que les barrières qui séparaient les communautés auparavant ont fait place aux barrières qui séparent les générations aujourd’hui: il y a ceux qui sont nés avant l’Indépendance de 1968 et ceux qui sont nés après l’Indépendance de 1968.

En premier lieu regardons ceux qui sont nés AVANT 1968. Je les appelle la génération communale. Ils sont marqués par les problèmes liés au communautarisme. Avant et après l’indépendance, ils ont eu le malheur de vivre dans une atmosphère de suspicion, de peur ou d’hostilités entre les différentes communautés. C’est ce qui a nécessité la mise en place de la circonscription à trois sièges et le système appelé best loser qui ont encouragé le communalisme. Cet arrangement visait à donner la chance aux candidats des communautés minoritaires d’être élus et de devenir députés. Le système du best loser permettait aux meilleurs perdants donc, ceux ayant obtenu le meilleur score après les trois vainqueurs, de faire leur entrée au Parlement. Le contexte social et communautariste qui a nécessité ces solutions appartient au passé. Il se meurt de mort naturelle et la majorité des électeurs de ce pays n’en veulent plus. Ceux qui en parlent encore sont des hommes du passé qui ne se rendent pas compte que les jeunes ne partagent pas leur façon de voir le monde, ni leurs craintes, ni leurs préjugés.

La plupart des membres de cette génération communale sont soit pensionnaires, soit à la veille de la retraite. Ils ont trouvé leur place ou leur confort et pour la plupart ne veulent rien risquer, rien changer. C’est dire que ce n’est pas pour eux que nous devons penser en premier lieu toute réforme électorale.

Voyons maintenant les générations qui sont nées APRES 1968 et ce qu’elles pensent ou désirent. J’en vois trois groupes :

i. La génération passive de ceux qui sont nés après 1968, constituée de nostalgiques qui ont hérité les vues politiques de papa mais qui sont désillusionnés. Ils n’attendent pas grand-chose de la politique. Il y a en même temps de brillants professionnels de cette génération qui veulent faire quelque chose pour le pays mais qui ne se sentent pas à l’aise avec notre système actuel, qui ne fait pas place aux débats d’idées mais se fonde essentiellement sur des personnalités.

ii.       La génération désorientée de ceux qui sont nés après 1982. Ils ont perdu leurs repères et ne se retrouvent pas dans le paysage politique d’aujourd’hui. Ils sont indifférents aux opinions politiques de leurs parents ou grands parents. Ils vous disent carrément qu’ils n’ont rien à voir avec les grands partis du jour. Ils se méfient des hommes politiques et n’attendent rien d’eux : ils s’excluent donc d’une participation quelconque de la vie politique du pays. Soit ils sont à la recherche d’un emploi soit ils s’enferment dans le monde de l’information technologique avec ses gadgets et ont leur réseau comme Facebook pour se défouler. Ils haïssent la corruption mais ne sont pas encore des cyniques. Ils ne sont pas des rodère bouttes. Le pays a le besoin et le devoir de les ramener dans le champ social et politique du pays afin de préparer les futurs leaders du pays.

iii.       Ceux qui sont nés après 1992, année de la République, et que j’appelle la génération déconnectée. C’est une génération daliens car ils semblent venus d’une autre planète. Ils sont de toutes les communautés et ne sont pas communautaristes du tout. Ils ne s’embarrassent nullement des usages et des blocages de la génération communale. La génération alien se situe en dehors de la vie politique du pays non par déception mais par indifférence totale, n’y voyant aucun repère pour se situer dans la vie. Et, contradictoirement, c’est cette génération qui porte le mieux notre espoir d’une vraie nation mauricienne de demain. On comprend sans problème pourquoi les générations nées après 1968, 1982 et 1992 sont les plus aptes à transformer le pays. Il nous faut donc leur donner les outils pour qu’ils puissent effectuer le travail que tous, nous attendons d’eux.

Cette division en trois groupes, quoique arbitraire, a la vertu de démontrer qu’après l’Indépendance les jeunes dans leur grande majorité se montrent passifs, désorientés et déconnectés. Ils regardent l’avenir avec indifférence et, en même temps, avec un certain malaise. Mais ils ont aussi un côté positif : ils ne sont pas hantés par le passé et, de la sorte, démontrent que le pays est prêt à accéder à un mode plus avancé, sans communalisme. Et c’est là que notre réforme électorale a un rôle important à jouer. Il s’agit d’amener les jeunes des nouvelles générations à devenir de véritables citoyens, à part entière, actifs, orientés et reconnectés.

Ils s’attendent à ce que l’Etat fasse le premier effort pour combattre le communautarisme et ce ne sera plus la peine de revenir à notre ancien système (d’avant 1968) où l’on avait 40 circonscriptions, avec un seul élu par circonscription. Ainsi on n’aura plus à tenir compte des exigences du communautarisme. On n’aura plus besoin de spécialistes du communalisme scientifique pour faire le dosage ethnique dans les circonscriptions. On n’aura pas de gerrymandering à faire, plus besoin de découpages communautaristes des circonscriptions de manière inégale.

Imaginez la bouffée d’air frais que cela va nous amener !!! Nous serons tous libérés des démons communaux. Et quelle chance ce sera pour Maurice !

L’on pourrait penser que les circonscriptions à siège unique rendraient impossibles l’élection des candidats de communautés minoritaires. Faux ! Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les candidats des communautés minoritaires peuvent se faire élire dans des circonscriptions dominées par la communauté majoritaire. Dans le passé, de nombreux députés ont été élus par des électeurs qui n’étaient pas de leur communauté. Voici quelques exemples : le Parti travailliste sous SSR avait fait élire Philippe Rozemont, un Créole ou Ajum Dahal, un Musulman par des Hindous. L’IFB avait fait voter Waheb Foondun par des Hindous, et Robert Rey avait été élu plusieurs fois par des non-Blancs. Ceci prouve que le communalisme avec le système du best loser n’est au fond, et en réalité, qu’un accident de parcours.

En conclusion, rappelons-le, des changements considérables ont eu lieu dans le pays. La réforme constitutionnelle et électorale que nous voulons effectuer n’est pas pour servir les intérêts « impermanents » des politiciens mais doit donner un nouveau cadre de vie surtout à ceux qui sont nés après 1982. Nous pouvons enfin tourner la page avec assurance, retourner avec confiance à notre ancien système d’avant 1968 où l’on avait 40 circonscriptions, avec un seul élu par circonscription.

Fermons maintenant la parenthèse communale et pensons désormais à ces propositions-ci comme formule ou base de discussions:

•        Un siège par circonscription.

•        Au lieu de 20 circonscriptions, portons le nombre de circonscriptions à 80 ou 90.

•        Que toutes les circonscriptions comptent un nombre plus ou moins égal d’électeurs.

•        Chaque circonscription aura pour « noyau » de départ un village. L’Electoral Boundary Commission identifiera les 90 principaux villages/villes et ajoutera des agglomérations tout autour pour en faire des circonscriptions comprenant plus ou moins le même nombre d’électeurs. Ce travail pourra être rapidement complété et les nouvelles circonscriptions pourront être délimitées et prêtes pour les prochaines élections générales.

•        Faisons adopter toute proposition par voie de référendum.

De cette manière nous réussirons trois objectifs nobles:

•        Ramener les générations d’indifférents, de désillusionnés, et de cyniques à la vie politique nationale.

•        Fermer un chapitre de notre Histoire et donner aux nouvelles générations une Constitution et une réforme électorale qui répondent à leurs aspirations et à leurs espérances.

•        Aller ensemble vers une vraie société démocratique et une vraie nation mauricienne.

Joseph Tsang Mang Kin

tmk@intnet.mu

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