Interview : Sydney Selvon

 

 

 

Interview : Sydney Selvon, Journaliste et Historien


“Un tandem Ramgoolam-Bérenger est un tandem de choc
qui a le potentiel de forcer le pays à se réveiller »

* « Bérenger n’acceptera aucune alliance avec les Travaillistes s’il n’y a pas un partage entre un Président Ramgoolam quasi-exécutif et un Premier ministre Bérenger avec des pouvoirs réels »

* Pourquoi faut-il maintenant appeler des policiers irlandais pour reprendre l’enquête? Où est notre souveraineté nationale et où est la compétence des autorités mauriciennes?

Plusieurs préoccupations cette semaine, toutes se résumant autour d’une problématique : la compétence ou l’incompétence des Mauriciens à naviguer sans danger dans un monde en mutation rapide. Une affaire criminelle que l’on croyait résolue se révèle éminemment complexe et la formation de la force policière mauricienne dans le village global qu’est devenue la planète attire l’attention des uns et des autres. L’éthique professionnelle en milieu journalistique, souvent décriée, continue de faire la une. Enfin, une réforme du système politique peut-elle dépendre uniquement du désir affirmé de deux leaders politiques d’un certain âge? Sydney Selvon, journaliste et historien, donne son avis sur cet immobilisme qui affecte l’image de la République sur le plan international…

 

Mauritius Times : Sale coup pour notre image en tant que pays paradisiaque et destination touristique : voilà ce qu’on dit de cette décision du jury, prise à l’unanimité, en faveur de la non-culpabilité des accusés dans l’affaire du meurtre de Michaela McAvearey, n’est-ce pas ?

Sydney Selvon : L’équipe d’avocats des familles de la victime croient également, comme le jury, qu’il n’y avait aucun ‘solid evidence’ et l’un d’entre eux l’a déclaré au journal Independent du samedi 14 juillet. L’on peut toujours lire cette déclaration sur le site du journal : www.independent.ie.

Dans l’article, il y a une liste de très graves erreurs et lacunes de l’enquête de la police mauricienne et ce qu’a dit Navin Ramgoolam au Parlement sur l’extraordinaire travail des enquêteurs ne corrobore pas avec ce que dit l’avocat de ces familles sur les failles de l’enquête. La police de l’Etat mauricien est ridiculisée, hélas, par l’article qui dit, entre autres, que la scène du crime a été polluée par les policiers… Une déclaration du DPP dans la presse mauricienne démontre qu’il n’est pas satisfait de l’enquête policière puisqu’il recommande l’utilisation des caméras lors des dépositions des suspects. Il ne faut pas, alors, viser le jury ou les avocats de la défense. Neuf personnes sur neuf membres du jury pour l’acquittement, c’est plus qu’un blâme de la manière dont l’enquête a été menée, c’est même en quelque sorte une condamnation.

Il y a plus encore: les avocats de la défense sont cités par Irish Central, un membre des médias irlandais, dans son édition du dimanche 18 juillet, comme ayant promis de révéler ce lundi aux autorités mauriciennes des pistes qui pourraient mener la police aux vrais tueurs. On dit qu’il y a 46 minutes qui ne sont pas ‘accounted for’ dans le scénario du crime, et qui pourraient révéler un coupable inattendu… Est-ce vrai ? Est-ce faux ? Qui nous le dira ? Des enquêteurs irlandais que Navin Ramgoolam invitera à Maurice parce que la police mauricienne n’est pas en mesure de trouver des pistes ?

En tout cas, la question se pose de savoir comment les Mauriciens et les étrangers informés peuvent-ils croire dans les balivernes de la promotion touristique mauricienne après la révélation au grand jour, pour la énième fois, que Maurice n’a pas la capacité de résoudre des crimes aussi crapuleux?

Si on voit le ‘bigger picture’, Maurice est le pays où beaucoup d’enquêtes les plus importantes n’aboutissent jamais. La liste des crimes non-résolus fait les choux gras de la presse étrangère en ce moment, et le fait est que cette presse est convaincue, désormais, qu’il ne faut pas se fier aux enquêtes à la mauricienne, pas seulement dans les affaires criminelles, mais dans d’autres secteurs pour diverses raisons : manque de moyens des enquêteurs policiers, allégations, vraies ou infondées, politisation à outrance de certaines institutions sous tous les gouvernements, et j’en passe.

Mais c’est une bonne chose aussi que la classe politique mauricienne et nos institutions soit exposées aux feux roulants des questions et critiques de la presse internationale. Il en ressortira, à la longue, de nécessaires améliorations pour les Mauriciens. La critique est productive et sans elle, aucune société n’avance, en vérité.

Dans le public, en dépit de la diversion créée vers l’hebdomadaire Sunday Times, on n’a pas oublié que les meurtriers de Mme Harte courent toujours, libres comme les alizés, puisque la police a mené une affaire en Cour d’Assises sans aucune preuve convaincante, et qu’une unanimité s’est faite, selon moi à juste titre, au sein du jury, pour disculper les deux hommes qui étaient devant eux pour être jugés. Me dira-t-on pourquoi il faut maintenant appeler des policiers irlandais pour reprendre l’enquête ? Où est notre souveraineté nationale et où est la compétence des autorités mauriciennes ? Faudra-t-il pour chaque crime sur un étranger appeler la police de son pays pour retrouver les meurtriers parce que la police d’ici n’a pas les moyens de réunir des preuves contre les suspects qu’elle arrête, même pas des caméras pour filmer les dépositions des suspects?

* Que dire de la publication d’une série de photos de la victime sur le lieu du crime par le Sunday Times dans sa dernière édition ?

Tout en étant contre la publication des photos en question, action que je trouve choquante et inadmissible, il faut aussi préciser que c’est avant tout une affaire d’éthique professionnelle. Sur ce plan, le gouvernement a été totalement incapable de tenir sa propre promesse d’amener la création d’un Press Council, sans doute en l’absence, de la part du gouvernement, de l’engagement d’aider à l’institution d’un Press Council totalement et absolument indépendant, sans ficelles, sans copains politiques, hors du champ d’influence des partis politiques. La presse mauricienne a démontré la même incapacité dans une tentative avortée de le faire volontairement puisque la rédaction du projet concerné par la Newspaper Editors and Publishers Association n’a pas abouti.

Imran – un ami et un honnête imprimeur que je connais -, aurait pu, s’il y avait un Press Council, s’adresser à cet organisme avant de publier cette photo. Au cas contraire, il aurait pu être sanctionné et il aurait présenté des excuses publiques.

J’ai travaillé en Australie comme rédacteur en chef d’un grand groupe de presse qui tombait sous la juridiction de l’Australian Press Council, et les affaires de ce genre pour tous les journaux du groupe étaient l’affaire de l’APC. Sur le plan légal, c’est un fait que les démocraties punissent les publications obscènes, et il y a des lois pour cela, mais ici il s’agit d’une question d’éthique et il n’y a pas d’obscénité dans le sens généralement donné à ce terme.

Aux Etats-Unis, il y a un « tripartite test » qui s’applique dans les cours de justice pour juger du degré d’obscénité, le Miller test. Je cite (le mot ‘prurient’ signifie: ‘excessive interest in sexual matters’): “The Miller test for obscenity includes the following criteria: (1) whether ‘the average person, applying contemporary community standards’ would find that the work, ‘taken as a whole,’ appeals to ‘prurient interest’, (2) whether the work depicts or describes, in a patently offensive way, sexual conduct specifically defined by the applicable state law, and (3) whether the work, ‘taken as a whole,’ lacks serious literary, artistic, political, or scientific value.”

Lorsque l’Etat décide de gérer l’éthique professionnelle, tous les abus sont possibles. Cela dit, il y a en Grande Bretagne la Children and Young Persons (Harmful Publications) Act 1955 qui protège les enfants de 14 à 18 ans contre les publications d’images de crimes qui pourraient leur porter préjudice. Mais même là, la Cour européenne des droits de l’homme peut encore donner raison au journaliste. Je pense, au sujet de cette loi britannique, qu’il s’agit probablement d’images montrant un crime en train d’être perpétré, mais, à la rigueur, on pourrait trouver matière à poursuite sous une telle loi si elle existe à Maurice.

* Le Premier ministre a laissé entendre au Parlement, mardi dernier, que les photos de la victime telles que publiées par le Sunday Times auraient été « leaked » par un des avocats de la défense, accusations que récusent ces derniers. Le directeur de l’hebdo, qui a été arrêté, mercredi dernier, par le Central CID, a fait comprendre aux policiers qu’il fera valoir son droit au silence comme le prévoit la Constitution. S’il est vrai que même la liberté d’expression a ses limites, un journaliste qui se respecte ne divulgue pas ses sources, dit-on dans la profession. Situation délicate pour le directeur du Sunday Times… Quel conseil donneriez-vous à Imraan Hosany dans ces circonstances ?

De ne pas divulguer ses sources. Sinon il perdra la confiance de ses informateurs. Nous, journalistes, avons des listes de plusieurs kilomètres de sources discrètes, au sein du Cabinet ministériel et des politburos, des firmes privées et partout ailleurs, qui ne veulent pas se révéler au grand jour mais qui parlent dans l’intérêt du « public good », un concept reconnu comme tel par la Cour européenne des droits de l’homme. J’ai déjà eu des documents du Cabinet. Les Premiers ministres et les leaders de l’Opposition également font des confidences ‘off the record’ et beaucoup parmi nous – journalistes -, nous les avons recueillies au fil des années et des décennies, avec promesse de ne pas les publier conformément à l’éthique. Ces informations nous éclairent dans notre compréhension de l’actualité, mais elles restent là où elles sont. J’invite, en fait, ces sources discrètes à continuer à fournir ces informations pour le « public good » à tous mes confrères dans la presse, car sans cela, ils ne peuvent pas travailler dans l’intérêt public.

Comme je viens aussi de le dire, le PM et la police devraient s’intéresser à la déclaration attribuée aux avocats mauriciens dimanche dernier à propos des pistes qu’ils pourraient détenir au lieu de perdre du temps avec le directeur du Sunday Times. Le seul avantage que tirera ce dernier, c’est qu’il vendra plus de journaux ce dimanche et même après, s’il sait faire ses affaires dans la presse, où il est un nouveau venu.

* A voir la réaction des Irlandais, on a l’impression parfois qu’ils sont écœurés qu’on n’ait pas pu trouver un/des coupable(s), ce qui est sans doute compréhensible. Mais il s’agit surtout d’identifier le/les coupable(s). Qu’en pensez-vous ?

Oui, bien sûr. Vous avez raison de dire que c’est une réaction tout à fait compréhensible. On ne peut pas leur reprocher de se montrer solidaires avec une compatriote. Nous l’avons souvent fait pour nos compatriotes victimes d’agression ou tués lors d’attaques terroristes à Londres et Bombay.

Il y a des zones d’ombre dans l’enquête. Il y a des lacunes, des omissions, des failles, des erreurs, m’a expliqué un journaliste mauricien qui a suivi de près l’enquête. Il m’a affirmé que les différents horaires n’ont pas été convenablement compilés et certains emplois du temps vérifiés. L’article en Irlande, cité plus haut, sur les failles de l’enquête révélées par un « top lawyer » des familles indique ceci et on devrait travailler là-dessus, entre autres choses :

“There were gaping holes in the way evidence was gathered, including:

– No forensic evidence was found linking the two accused men to the crime.

– The crime scene was contaminated as it was trampled over by hotel guests and police.

– Potential witnesses, such as other guests, were not interviewed and four fingerprints found in the room were never traced.

– The prosecution case rested on witness testimony from one man who had been accused, but was subsequently given immunity.

– A confession by one of the suspects was allegedly extracted under torture.

– UK forensic experts Cellmark did not find any DNA from the two men at the murder scene.”

Voilà ce qu’on dit dans la presse irlandaise sur la manière dont l’enquête a été menée. Une accusation de torture des suspects est, sous les lois en vigueur dans l’Union européenne et les autres grands pays démocratiques, extrêmement sérieuse, ce qui n’est pas le cas à Maurice. Ce qui explique aussi la raison pour laquelle le DPP veut maintenant des caméras pour protéger et les suspects et la police des accusations de torture.

* Le Premier ministre a défendu le Parquet mais aussi les services de la police par rapport à l’enquête à propos du meurtre de Michaela McAvearey. Il a aussi rejeté la proposition du Leader de l’opposition de nommer une commission d’enquête sur la façon dont la police fonctionne. Il privilégie plutôt l’institution d’une enquête judiciaire par le Directeur des Poursuites Publiques. A-t-il raison car une commission d’enquête démotiverait davantage notre police ?

Ecoutez, chacun défend sa paroisse, son territoire. Mais je ne suis pas de ceux qui, lorsqu’ils font une chute sur la chaussée, s’exclament : « Aio, sa Ramgoolam-là, ou sa Bérenger là, ou sa Jugnauth-là ». Un PM n’est pas responsable jusque dans les détails de la manière dont la police opère et ici, on peut le critiquer, mais il ne faut pas exagérer et perdre le sens de la mesure. Sa responsabilité, dans l’affaire, est lointaine et la Constitution lui interdit d’ailleurs de gérer les affaires de police au jour le jour.

Seuls sont responsables ceux qui gèrent plus directement les affaires policières. Là encore, il semble qu’il y ait un problème de ressources humaines et technologiques et le Commissaire de police ou l’officiel qui est au-dessus de son rang au Prime Minister’s Office peut dire, par exemple : « On ne m’a pas donné le feu vert pour créer une salle avec les équipements vidéos pour enregistrer les dépositions des suspects dans les affaires criminelles. » Ou pour recruter des spécialistes, des vrais, en ‘forensic evidence’, etc.

Le PM a le droit de dire ce qu’il dit, mais je ne crois pas qu’au fond de lui, il y croit parce qu’à chaque incompétence, il fait venir des étrangers pour faire ce que la police n’a pas pu faire convenablement. Il a dit deux choses, somme toute, au Parlement mardi dernier : la police est compétente, mais la police ne peut pas, sans l’aide étrangère, résoudre certains crimes à Maurice… Si à chaque crime il faut ainsi appeler les polices étrangères, peut-on me dire exactement pourquoi ?

Il n’y a pas que l’affaire Michaela Harte et les familles des victimes pourraient demander au Premier ministre de faire venir Scotland Yard, le FBI, des juges d’instruction français ou italiens, des experts de la police australienne, et ainsi de suite. Il ouvre la voie à toutes les demandes.

Au contraire, s’il veut éviter la contradiction, le PM devrait donner à la police mauricienne, qui n’est pas si mauvaise que cela, des moyens plus efficaces et des ressources intellectuelles, des légistes indépendants de l’action policière au jour le jour… et réorganiser les équipes d’enquêteurs. Il n’est pas nécessaire de démanteler le MCIT ou de renvoyer son chef ou d’arrêter un journaliste pour résoudre le problème. Il y a des mesures draconiennes à prendre. Je sais que nous avons toujours eu à Maurice d’excellents détectives. Je crois sincèrement que leur encadrement doit venir hors de la police lorsqu’une enquête est entamée. Des juristes bien formés, à la manière d’un juge d’instruction, mais pas de véritables juges d’instruction comme en France, devraient prendre la direction des enquêtes policières surtout pour la collecte des preuves, avant de présenter un dossier solide au Parquet. On pourra ainsi trouver la lumière au bout du tunnel.

* Le Dr Navin Ramgoolam s’est aussi appuyé sur les arguments de feu Lord Denning pour remettre en question la pertinence du jury. Selon l’illustre juge anglais, les valeurs se sont dégradées et les citoyens ont en général tendance à ne pas être du côté de la police. La Law Reform Commission sera appelée à réfléchir sur toute la question. Qu’en pensez-vous ?

Je ne vois pas le problème sous cet angle. Il y avait des avocats mauriciens des deux côtés lors du choix du jury et ils ont probablement eu leur mot à dire. Je ne crois pas que la Law Reform Commission, du moins c’est mon opinion, ira jusqu’à abolir le système de jury. Le juriste britannique Paul Mendelle a écrit ceci dans The Guardian du 21 février 2010, pour expliquer la nécessité de maintenir le système :

“First and foremost, because despite the failings of individual jurors, juries get it right most of the time. They make the right decisions on the evidence and come to the right verdicts. Not every time, of course, they are not infallible – how could they be, no humans are, not even judges, but they do get it right most of the time.

« Don’t just take my word for it. The report from the Ministry of Justice published last week, the culmination of 18 months of meticulous research into over half a million cases heard in England and Wales, shows juries are fair, efficient and effective. They convict almost two-thirds of those they try, they convict more than they acquit in rape, they do not exhibit any racial bias and they only fail to reach verdicts in less than 1% of cases. So juries do a good job and now we have the facts and figures to prove it. Plainly that must be the first requirement of jury trial, whatever else may be its value.”

Ainsi, c’est un système qui a fait ses preuves pour un demi-million de cas en Angleterre. Ce n’est pas le jury qui est remis en cause dans l’affaire Harte, ce sont les preuves insuffisantes. Que dira le PM si, par hasard, on découvrait le ou les vrais meurtriers et qu’ils ne sont pas ceux qui ont été acquittés ? En tant que Premier ministre, il se retrouverait dans une position extrêmement fâcheuse.

* Il semblerait aussi que le Premier ministre soit également très enthousiaste à vouloir remettre en question les pouvoirs du Président de la République et du Premier ministre. « Fer moi vinne Président ek pouvoir mo change tout » a-t-il dit récemment. Habile « management of public opinion » en prévision des changements politiques à venir diriez-vous ?

Ramgoolam, je vous l’ai dit dans une interview je crois l’année dernière, a pour ambition de devenir Président de la République avec pouvoirs. Et cela, depuis qu’il est entré en politique pour contester la République que mettait en place le gouvernement MMM-MSM en 1991 et dont le premier échec était dû à son lobbying personnel auprès de certains membres.

Il m’avait dit qu’il voulait une République « à la française » et non pas celle qui avait été présentée une première fois et a dû être retirée par SAJ et Paul Bérenger. Le père de cette nouvelle idée républicaine à Maurice est bien Navin Ramgoolam. C’est, à ses yeux, la « vraie » République. Il l’a dit à Paul Bérenger et à deux dirigeants d’un quotidien du matin où ce projet d’alliance et de République semble avoir trouvé un écho favorable. Le projet de Ramgoolam est donc un secret de Polichinelle mais c’est un projet qui pourrait être sa plus grande réalisation, si c’est un passage réussi à la nouvelle République.

Mais en politique, ce qui compte, c’est avant tout de gagner les élections et d’assurer sa survie. Et Bérenger et Ramgoolam font déjà leurs calculs. Un calcul qui pousse dans la direction d’une allliance PTr-MMM est le suivant :

1.        Chacun de ces grands partis a le soutien d’environ la moitié de l’électorat, à 5% près, un peu plus ou un peu moins. Chacun doit dépendre d’alliés qui peuvent les faire chanter et même danser dans certains situations hors de proportion avec leur taille réelle, le MSM d’un côté, le PMSD de l’autre, sans compter d’autres petits partis et lobbies qui peuvent jouer les trouble-fête et qui sont moins responsables quand même que le MSM et le PMSD surtout lorsque les élections approchent.

Il y a aussi le fait que Ramgoolam et Bérenger en ont marre des gouvernements trop faibles dont l’action est paralysée ou ralentie, bloquant projets et réformes essentiels, sans compter une indiscipline généralisée dans la pays à divers niveaux. Un tandem Ramgoolam-Bérenger est un tandem de choc qui a le potentiel de forcer le pays à se réveiller et il fera fondre beaucoup de blocages et de résistances au changement. Un autre raisonnement pour une telle alliance, et franchement, il m’apparaît tentant, c’est la potentiel de guérir les ravages de l’ethnic politics que les milieux académiques mauriciens et étrangers dénoncent avec force depuis quelques années.

2.        L’autre calcul, ce sont deux alliances opposées, c’est-à-dire la continuation de la situation actuelle. Bérenger n’acceptera aucune alliance avec les Travaillistes s’il n’y a pas un partage entre un Président Ramgoolam quasi-exécutif et un Premier ministre Bérenger avec des pouvoirs réels pour ce qui est de l’action gouvernementale au quotidien, le Président se chargeant des grandes orientations. S’il a moins que ça, le MMM restera avec le MSM.

* Il est évident que le MSM, que ce soit son leader ou le leader du ‘remake 2000’, ne pouvait être dans le coup, c’est-à-dire dans les discussions entre le Dr Navin Ramgoolam et Paul Bérenger, ce dernier par personne interposée, portant sur la mise en place d’une Deuxième République. Selon ce que le leader du MMM a déclaré lors de sa conférence de presse, mardi dernier, par rapport à ce qui rapproche son parti et le PTr, il s’apprêtera bientôt à « unmake » son alliance avec Sir Anerood Jugnauth ?

Soit Bérenger et Ramgoolam se sont tout dit depuis plus longtemps que la plupart des gens à Maurice ne le savent, et ma date à moi est 1987 à 2012 et l’alliance est quasiment faite. Et alors, l’envoyé MSM en la résidence de Ramgoolam ou de Bérenger n’en rapportera pas grand-chose autre que la couleur du service à thé préféré de l’un ou de l’autre des ‘grands frères’. Et un agenda expressément technique, voire insipide, sur les rapports Sachs et Sithanen sur la réforme électorale pour endormir le visiteur.

Mais Anerood Jugnauth n’est pas né de la dernière pluie et on verra ce qu’on verra avant même une annonce d’une alliance rouge-mauve. Soit, s’il n’y a pas d’anguille sous roche à Riverside, il y aura de réelles discussions visant une réforme électorale avec le soutien des votes des trois partis au Parlement et aucune tentative d’alliance PTr-MMM, la réforme devant assurer aux trois partis leur survie aux prochaines élections, grâce au nouveau système électoral, les alliances se discutant alors après les élections. L’accession de Ramgoolam à la présidence se ferait dans ce cas dans le cadre d’une coalition post-électorale PTr-MMM, qui pourrait ou non inclure le MSM pour une alliance nationale.

* Au fait, pourquoi le Dr Ramgoolam souhaiterait-il consolider les pouvoirs du Président de la République, selon vous ? Pour réellement tout changer, comme il l’affirme, ou est-ce pour qu’il puisse être en mesure de contrôler son Premier ministre dans le cadre d’un « reshuffling » politique en accord avec le leader du MMM ?

Les deux. Il veut tout changer et il veut avoir un pied dans le gouvernement, surtout et avant tout pour partager la gloire de ce qui sera bien fait. Ramgoolam est très ‘institutionnel’ et il ne va pas s’ingérer inopinément dans le ‘day-to-day business’ du gouvernement. En fait, il n’a besoin d’aucun pouvoir autre que le pouvoir de dissolution qui, s’il est renforcé, suffira pour lui permettre de contrôler son gouvernement, comme vous le dites. Une menace de dissolution peut lui faire tout obtenir d’un Premier ministre récalcitrant. C’est cet aspect des choses qui pourrait faire capoter une alliance projetée entre le PTr et le MMM. Le pouvoir de dissolution se résume à dire au Premier ministre : « Soit tu te tais, et tu fais ce que je te dis de faire, soit tu t’en vas et j’appelle les électeurs à trancher. »

Ce qui est aussi important, c’est que la « security of tenure » constitutionnelle lui permettra, je l’espère, de résister aux pressions et aux lobbies. « Allez voir le gouvernement, » pourra-t-il leur dire, sans risquer quoi que ce soit si le mandat va au-delà de la prochaine élection, ce qui est important, je crois, pour donner de la stabilité à la présidence.

* Il se pourrait que les deux leaders, MM Ramgoolam et Bérenger, souhaitent réellement et sincèrement pouvoir tout changer dans le fonctionnement du gouvernement, et pour qu’ils puissent combattre efficacement certains fléaux – la corruption, les lobbies et certains alliés encombrants et non-performants — politiquement parlant. Votre avis ?

Pourquoi leur nier l’élément de sincérité ? Ils ont quand même des convictions profondes. Autrement, tout serait perdu dans ce pays. Vous confirmez ce que je viens de dire : ils pourront agir plus efficacement du fait qu’à l’heure actuelle ils sont entre les mains d’alliés qui pourraient se révéler ou qui se révèlent déjà encombrants. Pour la corruption, espérons.

* On dit que parfois l’ambition des leaders politiques ne coïncident pas nécessairement avec celle de leurs partis. Pensez-vous que l’électorat du PTr et celui du MMM vont suivre les deux leaders dans cette nouvelle aventure ?

Il faut savoir que ce qu’avait été Edgar Antelme, député très populaire parmi les Indiens de Moka, qui avait proposé pour la première fois au Conseil législatif, en 1887, en plein 19e siècle, la première motion pour le suffrage universel, ce qui aurait renversé l’oligarchie. Imaginez, donc, la somme d’ambition qui l’animait et qui le faisait penser que le vote des Indiens établis à Maurice (les autres ne s’étaient pas encore établis définitivement) continuerait à lui être favorable (j’en parle dans mon nouveau livre qui sort la semaine prochaine).

Pour Ramgoolam et Bérenger, leurs ambitions peuvent être incomprises dans leur propre camp comme cela avait été le cas d’Antelme. Mais oui, elles peuvent coïncider avec celle de la nation de retrouver un nouveau dynamisme dans sa lutte contre les fléaux actuels et les blocages qui nous empêchent d’avancer, de faire certaines réformes dans plusieurs secteurs, de laisser loin derrière nous les ravages de l’ethnic politics. Ramgoolam veut devenir Président quasi-exécutif pour ‘achieve great things’ et Bérenger Premier ministre pour la même raison. Les électorats respectifs suivront. Peut-être pour la dernière fois, mais ils suivront cette fois au moins.

* Il se pourrait qu’une nouvelle alliance entre le PTr et le MMM crée les conditions pouvant permettre éventuellement au jeune leader du MSM… ou une troisième force d’émerger…

Tout est possible. Les électorats respectifs du PTr et du MMM suivront cette fois, mais le temps rattrapera de plus en plus vite nos hommes politiques qui vieillissent dans un monde qui change profondément. Je crois que 50 pour cent de la population en âge de voter sera composée en 2020 de technocrates aujourd’hui âgés entre 10 et 17 ans, de jeunes ayant une différente vision des choses et du monde.

Si Ramgoolam et Bérenger auront bien servi la nation, ils auront peut-être une dernière chance en 2020 de revenir tout au moins dans une deuxième chambre parlementaire pour pouvoir s’assoupir lorsqu’ils le veulent, plongés dans leurs rêves de vieillards comblés, loin des rumeurs de la politique partisane et de leurs turbulences lors d’une époque révolue.

Une troisième force, oui, elle émergera. Le langage de l’élite politique actuelle ne correspond plus à celui des générations montantes, qui n’ont que 10 à16 ans à l’heure actuelle et qui voteront en 2020 et feront voter leurs parents pour cette troisième force et celle-ci pourrait (ou non) émerger même au sein d’un parti actuel.

 

 

 

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