Interview: Sydney Selvon, Journaliste et Historien — ‘Pravind Jugnauth est confronté à la lourde tâche de sauver les classes moyennes qui glissent vers la pauvreté

« Aller aux élections générales sans miracle économique pourrait s’avérer catastrophique pour l’Alliance Lepep »

* ‘L’appel aux Chagossiens à la trahison de leur identité et du drapeau mauriciens est odieusement et criminellement un délit’

Territoire, ce périmètre qui délimite géographiquement les frontières d’un pays, fait l’objet de bien des enjeux sur le plan politique. Depuis plusieurs années, dans l’océan Indien, L’Etat mauricien fait entendre ses revendications à propos des Chagos. Les gouvernements successifs tentent de régler les différends à ce propos avec nos deux pays amis, la Grande Bretagne et les Etats-Unis. Quelles sont les chances de ce Gouvernement de réussir les négociations sachant que les préoccupations économiques et sociales sont à l’avant-plan de la scène nationale et internationale en ce moment ?


Mauritius Times : On saura davantage dans les jours à venir ce que sera la position du gouvernement britannique concernant l’ultimatum lancé par le Gouvernement mauricien par rapport à la question de souveraineté sur les Chagos. Le ‘response’ des Britanniques sera, selon toute probabilité, formulée après concertation avec les autorités américaines. Que peut-on attendre des Britanniques au regard de leur attitude et démarche par rapport à ce dossier durant ces 45 dernières années ?

Sydney Selvon :On s’attend à ce que les Britanniques prennent la décision de respecter une dizaine de résolutions des Nations unies et autres conventions internationales qu’ils ont signées et qui sont violées aux Chagos. Londres et Washington pourront conserver la base militaire dans un contexte de légalité vis-à-vis de la communauté internationale surtout que cette base est nécessaire au monde pour contrer le terrorisme.

Pour l’instant, les conventions suivantes ont été violées par les puissances occupantes:

– La United Nations Convention of the Law of the Sea du 10 décembre 1982,

– Résolutions des Nations unies Nos. 1514 du 14 décembre 1960, 2066 du 16 décembre 1965, 2232 du 20 décembre 1966, et 2537 du 19 décembre 1967.

Ajoutez à cela, comme le fait l’illustre avocat britannique Sir Geoffrey Robertson, Q.C., jugeant que Maurice a la souveraineté sur les Chagos, les conventions suivantes violées:

– la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontières de déchets dangereux et de leur élimination,

– La Convention sur l’accès à l’information, la participation du public au processus décisionnel et l’accès à la justice en matière d’environnement, et

– La Convention sur la diversité biologique, et le Protocole de Kyoto,

– Dublin Convention on Cluster Mines 30 mai 2008,

– Ottawa Landmine Ban Convention 18 septembre 1997.

La Grande Bretagne et les Etats-Unis, des pays pourtant amis, et bien que Maurice ne conteste pas la base de Diégo Garcia, sont hors-la-loi aux Chagos, selon Me Robertson. Ajoutons encore une autre violation, celle des ‘undertakings’ ou engagements signés par la Grande Bretagne en 1965 envers Maurice.

Je citerai ici la conclusion du jugement d’ITLOS, le Tribunal des Nations Unies sur le droit de la mer obtenu par l’ancien gouvernement et prononcé en mars 2015 où le tribunal affirme ceci :

«(1) that the United Kingdom’s undertaking to ensure that fishing rights in the Chagos Archipelago would remain available to Mauritius as far as practicable is legally binding insofar as it relates to the territorial sea;

(2) that the United Kingdom’s undertaking to return the Chagos Archipelago to Mauritius when no longer needed for defence purposes is legally binding; and

(3) that the United Kingdom’s undertaking to preserve the benefit of any minerals or oil discovered in or near the Chagos Archipelago for Mauritius is legally binding;

DECLARES, unanimously, that in establishing the MPA surrounding the Chagos Archipelago, the United Kingdom breached its obligations under Articles 2(3), 56(2), and 194(4) of the Convention.”

Sir Geoffrey Robertson a écrit avec raison que les Chagos sont un ‘black hole of illegality’.

On attend donc que la Grande Bretagne respecte les lois internationales ci-dessus. C’est le meilleur moyen pour les Etats-Unis de conserver, dans un contexte de légalité et de légitimité, la base de Diégo Garcia que Maurice n’a pas intérêt à opposer pendant tout le temps que le terrorisme restera une menace sérieuse. Maurice a aussi besoin de cette base ‘for the same security purposes as the Western world and the rest of the world’.

* Si, comme on veut le croire à Maurice que les Britanniques et les Américains vont effectivement chercher à éviter tout embarras suivant une éventuelle condamnation par la Cour internationale de justice, c’est qu’ils vont devoir assouplir leur position concernant la souveraineté de Maurice sur les Chagos. Qu’est-ce qui serait acceptable pour la partie mauricienne pour qu’elle soit amenée à stopper tout recours à l’arbitrage de la Cour internationale de justice ?

Un retour de Londres et de Washington à la légalité en droit international suffira, de gré ou devant la Cour internationale de justice. Du côté mauricien, il faut une garantie de Maurice à nos deux pays amis, la Grande Bretagne et les Etats-Unis, que la base est nécessaire pour la protection de notre région de l’océan Indien contre le terrorisme et d’autres menaces à la sécurité nationale.

* Il paraît que le gouvernement mauricien va maintenir la pression sur les Britanniques, cela fort du soutien que sa décision de rechercher l’arbitrage de la Cour internationale de justice a obtenue sur le plan local. Un tel consensus lors de la ‘Constitutional Conference’ de 1965 parmi les dirigeants politiques de Maurice nous aurait permis de contrer le chantage exercé par les autorités britanniques, en particulier par le Premier ministre d’alors Harold Wilson, n’est-ce pas ?

Certainement oui. Un jour Sir Anerood Jugnauth m’a dit – c’était dans les années 70-80 – que Maurice a perdu les Chagos parce que notre population était profondément divisée. Ce mardi 5 juillet au Parlement, dans sa réponse à une intervention à l’ajournement de la seule députée femme dans l’Opposition, Mme Danielle Selvon, qui a proposé une coalition d’unité nationale pour revendiquer les Chagos, il a déclaré qu’il était d’accord avec cette idée d’unité nationale sur cette question vitale. Lors de la Conférence constitutionnelle de Londres en 1965, presque la moitié du pays, menée essentiellement par le PMSD (deux ans plus tard, en 1967 le chiffre électoral sera environ 44% de l’électorat national) était contre l’indépendance. Le reste du pays qui votait PTr, IFB et CAM, soutenait l’indépendance. A la Jamaïque, par contre, la majorité et la minorité politiques étaient d’accord pour l’indépendance nationale qui s’est déroulée en douceur. Alors qu’à Maurice l’antagonisme était tel qu’il y avait eu des bagarres communales sanglantes tout au long des années 60 et à la veille de l’indépendance ; et une campagne antipatriotique et communaliste disant que l’indépendance apporterait la famine et des tentations hégémoniques, ce qui avait causé une énorme frayeur à travers le pays,

Le démembrement du pays par Londres en a été grandement facilité en l’absence d’une unité nationale autour de l’indépendance qui, somme toute, aurait dû être un devoir patriotique pour chaque citoyen comme à la Jamaïque. Seuls deux députés, Beekrumsing Ramlallah et le Dr Maurice Curé avaient levé la voix au Parlement pour protester contre l’excision des Chagos par la puissance coloniale qui s’était érigée en maître-chanteur face à SSR. Il y a là clairement le délit de démembrement illégal under duress, par la force supérieure de Londres face à une petite colonie inoffensive et sans défense, une violation extrêmement grave de la résolution 1514 des Nations Unies que je viens de citer.

* Par ailleurs, le jugement de la Cour suprême de la Grande Bretagne qui fait état de la possibilité de ‘judicial review’ de la part des Chagossiens concernant l’interdiction de retour dans les îles de l’archipel est diversement commenté à Maurice. Paul Bérenger parle de « piège installé », qui pourrait semer la division entre les Chagossiens et Maurice. Qu’en pensez-vous ?

A ce que je sache, ces pièges n’ont pas été détaillés. Mais la division est déjà là. Olivier Bancoult, leader du Groupe Réfugiés Chagos, n’est plus partisan de la souveraineté mauricienne. Il y a de fortes pressions et chantages dans l’ombre de la part de la Grande Bretagne pour créer l’hostilité contre le drapeau national mauricien. Soyons francs, on tente de pousser à la trahison la population foncièrement et historiquement mauricienne des Chagos. Sous les lois internationales et par déduction du jugement d’ITLOS, le Tribunal International sur le droit de la Mer qui est en faveur de Maurice et contre la Grande Bretagne, cet appel aux Chagossiens à la trahison de leur identité et du drapeau mauriciens, est odieusement et criminellement un délit sous les résolutions déjà votées par les Nations Unies que j’ai mentionnées.

C’est la raison pour laquelle l’idée émise par la députée indépendante de l’Opposition que les chefs politiques de tous les partis à Maurice doivent s’adresser directement aux Chagossiens, appeler à la loyauté envers leur citoyenneté première – le fait d’être Mauricien, présenter un plan de développement économique dont elle a donné les grandes lignes dans son discours et de leur promettre un conseil régional élu comme à Rodrigues aux Chagos – voire à mon avis, un conseil élu en exil et bien organisé sur le sol mauricien et qui témoignera devant la Cour pénale internationale de leur appartenance et leur loyauté à la nation mauricienne conformément aux lois internationales sur la décolonisation.

Je souhaite, dans l’intérêt de Bancoult et des Chagossiens en général, qui devraient savoir que Maurice a toutes les chances de récupérer un jour les Chagos, qu’ils pourraient faire fausse route s’ils succombaient à la tentative de Londres de leur faire déclarer la guerre à leur propre pays-mère, Maurice. Il y a donc tout lieu de croire dans ce que dit Bérenger. Savez-vous que Londres forme et envoie des Chagossiens vivant en Angleterre s’entraîner dans le parc marin des Chagos en leur promettant des emplois dans l’archipel et le ‘resettlement’ dans l’archipel ? C’est déjà une partie du piège qui consiste à amener les Chagossiens à soutenir le parc marin illégalement aménagé dans le dos de Maurice et à s’opposer, de facto, à la souveraineté mauricienne et en faveur d’un resettlement préparé illégalement dans le dos de Maurice selon ITLOS.

Paul Bérenger et Anerood Jugnauth sont des militants pour le retour des Chagos depuis 46 ans et ils n’ont jamais ni fléchi ni faibli. La députée indépendante leur a suggéré de s’adresser directement aux Chagossiens, avec les leaders de tous les autres partis du pays, pour les rallier à la lutte pour le retour à la légalité en droit international. Je pense que le Premier ministre a aussi accepté l’idée nouvelle émise dans ce discours de proposer un plan socio-économique de réhabilitation pour le retour des déportés chagossiens aux Chagos et une entité élue aux Chagos dans le sillage de ce retour. Elle a proposé un plan de développement agro-industriel et touristique dans le respect de l’écologie fragile de ces îles.

* Sur le plan local, ce qui va aussi retenir notre attention c’est la présentation du budget – le deuxième du gouvernement Lepep – dans les jours à venir, cela dans un contexte économique rendu encore plus difficile après le vote des Anglais en faveur du Brexit. Relancer l’économie, lutter contre le chômage, réduire les inégalités sociales et protéger les groupes vulnérables – autant de défis qui attendent Pravind Jugnauth… Trouver un juste équilibre entre les objectifs politiques du gouvernement et ses obligations économiques dans le contexte actuel ne sera pas chose facile, non ?

Seul une croissance économique au moins doublée par rapport à aujourd’hui résoudra tous ces problèmes que vous mentionnez. Pravind Jugnauth n’est pas plus bête que ceux qui ont créé, en 5 ans, des dizaines de milliers d’emplois de 1970 à 1975. Il n’est plus plus bête que ceux qui ont réalisé le miracle économique des années 80 où en moins de deux mandats (1982-1989), quand le chômage avait été réduit à son niveau historique le plus bas. Mais j’estime qu’il doit revoir avec le Premier ministre la copie du projet de miracle économique.

Pour les pays riches, l’argent n’a ni odeur ni obstacle moral et ils se sont enrichis par la pollution de toute la planète. Aujourd’hui, ils découvrent le bio, et plantent le gandia tant industriel (très peu intoxicant) pour un marché international des fibres naturelles qui explose, que pour fumeurs (aussi intoxicant que l’alcool) – un autre marché qui explose et auquel participent les grandes banques au Canada et aux USA, et même Microsoft.

On peut sauver les petits planteurs de cannes qui abandonnent des dizaines de milliers d’arpents de cannes avec des cultures complémentaires à la canne à sucre, avec des plantes à fibres comme le cannabis industriel ou la ramie en copiant ce que font les planteurs de cannes du Queensland, en Australie. La Dangerous Drugs Act (DDA) dans sa section 7 nous permet seulement de faire des expériences avec le cannabis avec l’approbation du Permanent Secretary du ministère de la Santé. Que les expériences commencent donc!

La ramie procure 6 récoltes par an. Nous importons et exportons le cannabis déjà et on en mange, et les animaux aussi en mangent, probablement en violation de la DDA que le Premier ministre ne veut pas changer et qu’il faudrait éventuellement libérer tous les suspects et prisonniers relatifs à des délits de gandia.

Pravind Jugnauth doit réorienter notre agro-industrie d’une manière révolutionnaire et la démocratiser avec des Cottage Industries et PME produisant les fibres naturelles du cocotier, du vétiver, du raphia, du vacoas, etc, pour remplacer, par exemple, 300 millions de sacs en plastique que consommaient les Mauriciens annuellement et aussi exporter ces fibres en vogue post-COP 21.

Une question qui sera posée la semaine prochaine à Pravind Jugnauth lui demandera – si cette question n’est pas rejetée par la Speaker – de formaliser l’économie informelle et il pourrait alors même, possiblement, constater que notre croissance économique a dépassé les 3,9% en 2016 surtout que Statistics Mauritius n’a ni ‘updated’ ni tout inclus dans ses chiffres de 2007 sur l’économie informelle.

Aujourd’hui, et les ministres ne semblent pas au courant (encore moins le ministre des Administrations régionales et le lord-maire de Port-Louis) que l’Organisation internationale du Travail et l’organisation globale WIEGO, Women in Informal Employment Globalizing and Organizing, recommandent formellement aux gouvernements de formaliser l’économie informelle, y compris les marchands ambulants. Il est idiot de s’en prendre à ces marchands qui ont contribué au miracle économique et permis de réduire le taux de chômage dans les années 80 à son niveau historique le plus bas. Ils auraient pu les reloger humainement selon les paramètres recommandés par ILO et WIEGO.

L’économie informelle peut contribuer énormément au miracle économique projeté. Il en est de même pour le secteur formel des 92,400 PME non-agricoles recensés en 2007 par Statistics Mauritius qui ont contribué Rs 43 milliards de valeur ajoutée à l’économie, soit 86% de plus que cinq ans auparavant. Si un recensement plus ‘comprehensive’ et systématique est effectué aujourd’hui, neuf ans après, on aurait une bien meilleure idée de la croissance de ce secteur et des incentives et facilités qu’il faut pour continuer cette belle croissance qui, en fait, démocratisera le miracle économique qui ne peut uniquement reposer sur la spéculation foncière.

Je pourrais citer encore plusieurs idées de miracle économique et de démocratisation de ce miracle. Raj Dayal et moi en partagions certaines, mais il semblerait que ses meilleurs projets soient en train d’être annulés dans son ex-ministère où des cottages industries occupaient une place privilégiée pour la production de plantes médicinales, de fibres avec 200,000 cocotiers à être plantés sur les territoires mauriciens et d’autres plantes fibreuses. Il y a une liste de projets qu’il faut établir. Une formidable relance de l’agro-industrie démocratisée et diversifiée. Il faut attendre le budget pour comprendre l’étendue de la vision du nouveau ministre des Finances et leader du MSM (dont le pays attend beaucoup). Il dépendra beaucoup de l’équipe de fonctionnaires et de conseillers qui vont l’entourer.

* Les réflexions de Pravind Jugnauth sur le ciblage pour le paiement de la pension de vieillesse, une révision de la Grant-in Aid aux collectivités locales et un ajustement dans les ‘services and utilities fees’, etc., laissent croire qu’il souhaiterait que le gouvernement privilégie ses obligations économiques, cela malgré le prix politique chèrement payé dans le passé principalement pour le ciblage de la pension de vieillesse. Il n’a probablement pas de choix… ?

Je crois que Pravind Jugnauth devrait réaliser qu’il est encore jeune et appartient au 21ème siècle, contrairement à certains parlementaires attardés dans le siècle dernier – peut-être qu’ils n’en sont pas conscients. Certes, Pravind n’a peut-être pas de choix dans une situation de croissance économique insuffisante et d’endettement public très élevé.

Pravind Jugnauth est confronté à la lourde tâche de sauver les classes moyennes qui glissent vers la pauvreté selon la Banque Mondiale. Quand cela se passe et comme Vishnu Lutchmeenaraidoo l’a dit en assumant les fonctions de ministre des Finances, la stabilité sociale peut s’installer dangereusement.

* Mais le ciblage pour le paiement de la pension de vieillesse, c’est ce qu’on pourrait qualifier de ‘hot potato’, politiquement parlant, et davantage pour celui qui aspire au poste suprême, non ?

Ecoutez, l’Opposition est là pour opposer et critiquer le gouvernement et, à ce sujet, il ne faut pas crier ‘au feu’ ou, au gouvernement, de s’en alarmer outre-mesure. Le devoir constitutionnel du gouvernement dans une société démocratique est non seulement de gouverner, mais de répondre aux critiques de l’opposition.

La plupart des grands tribuns de notre Histoire n’ont jamais été au pouvoir ou très rarement. Bérenger et SAJ sont tout autant des légendes vivantes qui illustrent cela, chacun à sa manière et resteront, ne nous leurrons pas, des géants de l’histoire nationale mauricienne.

Pour répondre à votre question, oui, ce genre de ‘hot potato’ qu’est le ciblage projeté de la pension de vieillesse fera grand bruit au Parlement, et dans la presse et le public.

La question n’en est pas une de ‘bring down’ Pravind Jugnauth. Ce dernier ne peut que se révéler à l’épreuve et s’il n’en subit pas, son caractère n’en sera pas forgé pour le poste suprême. Encore qu’il a déjà une longue expérience des hauts et des bas de la politique partisane. Ce qu’il faut, c’est le courage de présenter la réalité économique d’une manière à convaincre l’opinion publique.

* Autre sujet qui interpelle les Mauriciens ces temps-ci : la drogue. Les dégâts causés par les drogues synthétiques prennent des proportions alarmantes, surtout parmi les collégiens, affirment les travailleurs sociaux. Le ministre de la Santé n’est pas du même avis, a-t-il déclaré, cela en s’appuyant sur les statistiques de ses services. Ces statistiques ne disent pas la vérité, selon vous ?

Je ne sais pas. La raison en est que les chiffres officiels et ceux des militants sociaux sur le terrain n’ont jamais corroboré. La réalité pencherait, à mon avis, quelque part entre les deux catégories de statistiques. Par ailleurs, le ministre a-t-il raison ou non de soupçonner une utilisation peu judicieuse des fonds publics mis à la disposition de certaines ONGs? Je n’ai pas suffisamment de données rigoureusement compilées et indépendantes comme dans certains grands pays où des services statistiques sont très indépendants. C’est le cas de l’INSEE en France qu’on ne peut pas soupçonner d’insuffisance de rigueur dans la collecte et le traitement de données.

Les drogues synthétiques sont fabriquées dans les garages et des maisons avec des produits chimiques disponibles ‘over the counter’ ou même d’usage domestique courant. Cela alors que nous dépensons des millions sur des ballades policières en hélicoptère pour traquer le cannabis qui n’est pas plus inoffensif que l’alcool. Il serait plus utile de collecter des données au sol sur ces drogues synthétiques avec des statisticiens qualifiés qui peuvent arriver à de bonnes approximations de l’étendue du problème en chiffres.

Par ailleurs, on n’a même pas changé la loi pour abolir les tests sanguins pour détecter l’alcool au profit de ce qui se fait en Oregon aux USA pour détecter l’intoxication à toutes les drogues et tous les alcools. Personne au sein de l’Etat ne semble conscient qu’il faut adopter un test rigoureux – le ‘standardized field sobriety test’ qui a passé les tests les plus rigoureusement scientifiques du gouvernement aux Etats-Unis. C’est un des moyens pour les policiers et les travailleurs sociaux ainsi que les responsables du système éducatif de détecter l’intoxication par toutes les drogues, sans exception.

* Le ministre Gayan s’est aussi prononcé contre l’usage de cannabis pour des soins médicaux, et dit attendre un rapport de l’Organisation mondiale de la santé. Tout a fait raisonnable, n’est-ce pas, car l’OMS est l’autorité mondialement reconnue en matière de santé ?

Je ne m’intéresse pas vraiment à tout ce que dit ce ministre, bien que je reconnaisse qu’il y ait des choses qu’il fait bien et que certains services hospitaliers et la nourriture dans les hôpitaux sont bons. Il a apporté certaines améliorations. Mais, en tant que juriste expérimenté, je m’attendais à ce qu’il réfère ses interlocuteurs à la Dangerous Drugs Act qui permet des exceptions pour l’expérimentation médicale avec le cannabis et que cette plante est utilisée dans nos hôpitaux par les wards de médecine ayurvédique.

J’ai même entendu un auditeur d’une radio, un patient, présenter sur les ondes une potion reçue à l’hôpital public de Gayan, dont il a lu les ingrédients sur l’étiquette et il a mentionné le Cannabis sativa. Même si le ministre dément, il y a bien l’enregistrement pour témoigner. Le ministre devrait se documenter à ce sujet avant de répondre un peu trop vite.

*Comment voyez-vous évoluer la situation politique actuelle, de manière générale ?

Pour l’instant, il y a cette coalition d’unité nationale qui se fait et qui doit se consolider avec la participation populaire autour de la question des Chagos. On n’a pas le droit à la division là-dessus. Cela calme un peu le jeu et le rythme des chaises musicales au sein de la classe politique. Il y a un gouvernement qui va, je crois, durer jusqu’à la fin de son mandat, qui n’est pas si loin, et qui aura des comptes à rendre surtout sur son projet de miracle économique dont SAJ et son fils détiennent la clé. Je trouve que les services financiers ont tendance à s’améliorer et je crois même que l’opposition joue un rôle positif en stimulant le ministre Roshi Bhadain à se dépasser. Les deux côtés de la Chambre fonctionnent bien en cela, en dépit de quelques accrochages.

Le poêlon chaud que tient Pravind Jugnauth est encore plus brûlant, malheureusement pour lui, du fait que l’affaire MedPoint persiste ici et là avec la menace d’un recours au Conseil Privé qui peut aller dans n’importe quel sens s’il se réalise et un autre procès en cours dont on ne sait ce qu’il réserve pour la majorité gouvernementale en termes de ‘damage’ et de ‘collateral damage’. Je n’envie pas sa situation avec une croissance de moins de 4% à trois ans et demi de la fin du mandat de l’Alliance Lepep. Aller aux élections générales sans miracle économique pourrait s’avérer catastrophique pour l’Alliance Lepep. Le problème c’est qu’il n’y a pas encore d’alternative forte au sein de l’Opposition, mais cela pourrait être temporaire.

Mathématiquement, nous reviendrons, ou nous sommes déjà revenus, à une situation où gouvernement et oppositions réunies représentent, de chaque côté, la moitié ou presque de l’électorat. C’est une situation qui a été constante pendant presque tout le demi-siècle passé depuis l’indépendance. Cette constance fait place à des victoires massives quand le peuple est mécontent à l’extrême comme cela s’est passé en 2014. Dans beaucoup de cas, le vote a été ‘by default’ en faveur de Lepep – ne nous leurrons pas, car mes analyses dans le Mauritius Times se sont toujours avérées correctes.

Je maintiens que Ramgoolam est encore le meilleur allié du gouvernement en place tant qu’il ne cèdera pas le leadership du PTret assume des fonctions honoraires comme Lee Kwan Yew l’avait fait à Singapour. S’il prend mal un tel conseil, ce n’est pas le problème de l’observateur indépendant, qui prend du recul, mais c’est son problème et le problème surtout du Parti travailliste. Le gouvernement Lepep a tout à craindre d’une opposition rassemblée avec un PTr dirigé par un autre leader à temps pour devenir premier ministrable pour un ou un demi-mandat en partage avec le MMM, surtout si les promesses de décembre 2014, notamment celle du miracle économique promis, n’est pas tenu.

Somme toute, il y a une grave incertitude du côté travailliste comme du côté du MSM. Le MMM reste bien ancré dans certaines circonscriptions des villes et il n’est pas dit qu’il ne remontera pas si la situation socio-économique ne s’améliore pas. Ce qui compliquerait le jeu et n’importe lequel des trois partis, allant séparément, pourrait alors prendre le pouvoir surtout avec une alliance post-électorale.

* Published in print edition on 8 July 2016

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