« Bon gré mal gré, Bérenger est obligé de conserver une option MSM.

S’il ne veut pas servir ‘sous’, peut-être acceptera-t-il d’être ‘à coté’ de Pravind ! » 

Interview : Lindsay Rivière, Journaliste

‘Le problème, pour Pravind Jugnauth, ne viendra pas des ‘findings’ de l’ICAC. Il viendra de la presse… On n’a donc pas fini de voir le dernier acte de l’affaire Sobrinho’

 

Il y a quelques jours, Ameenah Gurib-Fakim, alors Présidente de la République, avait ébranlé la paix des citoyens par ses agissements et ses liens avec l’homme d’affaires Sobrinho. Ignorance de ses fonctions ? Soif du pouvoir ? Autant de questions qui sont sans réponse à ce jour. Heureusement le bon sens a prévalu tout en remettant en question cette flopée de conseillers en tous genres qui entourent les personnalités politiques. Lindsay Rivière, journaliste, nous en parle. Il aborde aussi les questions relatives à la gestion de la crise au sommet de l’Etat par Pravind Jugnauth et de ses retombées politiques…

 

Mauritius Times : Il y a eu l’affaire BET365 impliquant le dénommé Mohamad Hussein Abdool Rahim et l’ex-Attorney General Ravi Yerrigadoo, mais la crise au sommet de l’Etat mettant aux prises l’ancienne Présidente de la République et le Premier ministre est de loin celle qui a ébranlé le Gouvernement et mis au test le prime ministership de Pravind Jugnauth. Quelle opinion faites-vous de la gestion de cette crise par ce dernier ?

Lindsay Rivière : La crise que vient de vivre le pays avec la controverse sur la Présidence est d’une toute autre dimension que les scandales récurrents qui ponctuent le mandat de ce Gouvernement.

Le pays vient d’assister à une collision directe entre deux institutions essentielles de la République, la Présidence et l’Exécutif, entre le Chef officiel de l’Etat et le Chef effectif du pays. L’issue de cette confrontation n’a jamais fait de doute : Le Pouvoir à Maurice n’est pas au Réduit ; il est à l’Hôtel du Gouvernement à Port Louis. Le statut du Président est une version légèrement ‘upgraded’ des anciens Gouverneurs-Généraux. Sa position et ses privilèges lui sont conférés par le Parlement, ceux du Premier ministre lui sont conférés par la légitimité du suffrage populaire.

Il n’y avait donc aucune chance que la volonté de la Présidence prévale sur celle de l’Exécutif. Il a toujours été clair que si quelqu’un devait partir, tout de suite ou à terme, ce serait la Présidente. Elle a commis d’extraordinaires erreurs de jugement depuis sa nomination, à divers moments et dans différentes situations comme si la fonction lui serait véritablement montée à la tête.

Il m’a toujours semblé que l’ex-Présidente avait une fausse conception de son rôle. La Présidence (outre ses devoirs de défendre la Constitution et les institutions) incarne d’abord et surtout l’unité de la nation, au-delà des divisions politiques. C’est ici, à Maurice, dans le contact permanent avec la population, dans ses associations, ses collèges, ses ONG, ses hôpitaux, ses foyers que s’effectue ce devoir de promotion de l’unité nationale et de développement, du vivre-ensemble, et non pas dans des conférences scientifiques ou forums outre-mer.

Le rôle d’un Président n’est pas d’aller ‘shine’ dans des forums internationaux, en devenant un ‘globe trotter’. Maurice a des ministres, ses ambassadeurs, et ses experts pour cela. C’est ici que les Mauriciens ont besoin de leur Président, pas au Pérou ou en Azerbaïdjan. Ceci, Cassam Uteem, par example, l’avait admirablement compris. Nous avons besoin d’un Président du peuple, pas d’un Président de l’élite. Quant au désastre de la représentation du PEI, des cartes de crédit, de la proximité avec l’homme d’affaires Sobrinho, tout a été dit dans cette affaire. L’indignation est totale…

Pravind Jugnauth a-t-il bien géré cette crise ? La réponse simple est : « Dans l’ensemble, non ». Peut-être souhaitait-il obtenir de la Présidente qu’elle parte tranquillement pour éviter précisément la crise que le pays a subséquemment vécue ou pour protéger son parti de toute déflagration politique d’un grand déballage. Peut-être, par nature, estimait-il qu’il ne fallait pas s’acharner sur quelqu’un qui est déjà à terre.

Mais à partir du moment où, prenant à contre-pied son père, il a commencé à affirmer que la Présidente devait définitivement partir, qu’il avait contre elle « d’autres choses en sa possession », que la Présidente le ridiculisait en acceptant puis, en refusant de partir, il lui fallait démontrer plus d’autorité, de fermeté, et initier la destitution, faire éclater toute l’affaire Sobrinho, lâcher « sans pitié » (expression qu’il emploie souvent) les amis de ce dernier, et aller jusqu’au bout au moyen d’une Commission d’enquête publique.

Il aurait gagné un immense respect public et démontré concrètement la ‘rupture’ avec l’ancienne manière de faire les choses.

Or, en limitant la Commission d’enquête à la conduite de la Présidente dans ses derniers jours au Réduit, en poussant l’affaire Sobrinho vers la très peu crédible ICAC, Pravind Jugnauth détruit une grande partie du ‘goodwill’ qu’il a péniblement accumulé depuis 15 mois de ‘prime ministership’.

Chacun croit aujourd’hui qu’il y a anguille sous roche, que le Gouvernement a quelque chose à cacher. Quoi ? De quoi le Gouvernement a-t-il peur ? Les spéculations ne cesseront pas, alimentées par l’opposition Travailliste qui dit déjà qu’elle avait montré la porte à Sobrinho en 2014 mais que celui-ci est revenu par la grande porte sous le régime MSM.

Or, comme on dit en communication : « Perception ! Perception is all there is ! ». Cette affaire poursuivra Pravind Jugnauth pour le reste de son mandat.

* Vous ne vous attendez donc pas à ce que l’enquête de l’ICAC dans les ramifications de l’affaire Sobrinho vienne créer d’autres crises pour le Gouvernement de Pravind Jugnauth ?

Le problème, pour Pravind Jugnauth, ne viendra pas des ‘findings’ de l’ICAC. Il viendra de la presse, de l’efficacité actuelle de ‘l’investigative reporting’ des médias. Je connais bien la presse. Elle ne lâchera certainement pas cet os. On n’a donc pas fini de voir le dernier acte de l’affaire Sobrinho.

Pravind Jugnauth ne comprend pas la psychologie de la presse : « The more you conceal, the more the media will dig ! » Quant à « d’autres crises futures », cela dépendra, bien sûr, de ce que la presse découvrira au fur et à mesure !

* On voit par contre Pravind Jugnauth faire des efforts considérables pour occuper à la fois le terrain politique et médiatique quotidiennement. Le voyez-vous en train d’émerger graduellement de l’ombre de son père pour s’affirmer en tant que chef incontesté au sein de ce qui reste de l’Allliance Lepep et donc capable de devenir l’interlocuteur direct de Paul Bérenger dans les négociations d’alliance?

Oui, clairement. Pravind Jugnauth émerge peu à peu de l’ombre de son père et semble échapper peu à peu à l’influence de celui-ci. La fonction fait l’homme, ne l’oublions pas. Le PM a montré dans diverses situations qu’il a ‘a mind of his own’.

Sachant qu’il ne sera jamais un héros populaire, comme son père, Sir Anerood, Paul Bérenger ou Gaëtan Duval, et qu’il n’a personnellement pas beaucoup de charisme, Pravind Jugnauth développe graduellement un style différent : celui d’un ‘quiet achiever’ qui veut bien faire, obtenir des résultats. Il est plus actif, consensuel et dynamique que SAJ, moins agressif que celui-ci, plus cérébral que Bérenger qui, lui, donne toujours dans l’émotion.

Pravind, clairement, ne veut pas être craint, mais respecté et même aimé. C’est une bonne stratégie, étant donné ses désavantages par rapport aux autres grands leaders.

Face à Navin Ramgoolam, il veut apparaître comme un homme de famille plus conservateur, plus respectueux des traditions, moins ‘nou banne’ (voyez son affection réelle pour Rodrigues, son intérêt que je crois ‘genuine’ pour les plus pauvres).

Pravind Jugnauth veut aussi se positionner comme un ‘Caring Prime minister’, qui enfile ses bottes et son imperméable en plein cyclone, qui fait de la lutte contre la grande misère une de ses priorités. Il essaie de développer un ton correct envers ses interlocuteurs et envers le pays. Le fait qu’il ait gardé le ministère des Finances l’aide à avancer plus vite, ce qui est aussi un bon calcul à mes yeux, contrairement à ce que pensent d’autres.

Ce nouveau style premier ministériel, plus relax, plus moderne, plus cool est d’ailleurs sa seule chance. En 2019, il dira sans doute au pays : “Choisissez entre un Navin Ramgoolam qui a gouverné comme il a gouverné pendant 15 ans et qui symbolise ‘le bon plaisir du Prince’ et moi, un PM sérieux qui veut bien faire, ‘hardworker’ et qui a encore 15 ans devant moi”. On verra bien comment cela se jouera.

Mais le grand problème de Pravind n’est pas tellement lui-même. C’est son équipe. Elle le dessert grandement. Voilà une raison additionnelle pour essayer de faire venir Bérenger en 2019. On ne peut pas gagner un match seul, même si on en est la plus grande vedette.

Cette équipe MSM est en-dessous de tout. On a l’impression que n’importe quoi peut arriver à n’importe quel moment avec ce Gouvernement !

* La question d’une alliance MMM-MSM va effectivement se poser dans les mois à venir – sans doute par nécessité de survie pour l’un et l’autre – malgré ce que nous dira Rajesh Bhagwan. Mais faut-il que les conditions favorables pour une alliance soient réunies. Et, cela ne devrait pas être insurmontable, parait-il ?

La question d’une alliance MSM-MMM va toujours se poser. Comme vous le savez, je suis de ceux qui pensent qu’il faudra toujours des alliances pré-électorales à Maurice, et ce, pour quatre bonnes raisons :

(a) l’incapacité historique pour tout parti de réunir seul une majorité parlementaire,
(b) l’extrême complexité et risque de négocier en catastrophe des accords post-électoraux avec des chantages infects,
(c) le besoin pout tout gouvernement d’une représentation ethnique et géographique nationale, et
(d) la terreur d’être politiquement annihilé dans une lutte à plusieurs. Ceux qui croient ou disent que X ou Y « ira seul aux élections » rêvent ou mentent.

J’ai aussi toujours dit qu’il n’y a que deux alliances crédibles à Maurice : MMM-MSM (deux grandes branches d’un même arbre) et Parti Travailliste-PMSD – aujourd’hui, possiblement, le MP d’Alan Ganoo.

Le MMM ne se précipite pas pour se rapprocher du MSM. Il attend surtout l’issue du ‘case’ Pravind Jugnauth (MedPoint) au Privy Council à Londres. Après, il verra avec qui il négociera et dans quel rapport de forces.
Mais ne voit-on pas déjà comment Sir Anerood Jugnauth, dans plusieurs interviews récentes, qualifie les Travaillistes de « bandits » mais cajole Bérenger « qui a été hier un bon Premier ministre »?

Ne voit-on pas comment le MMM rabroue publiquement Rajesh Bhagwan pour avoir dit dans ‘Week-End qu’il n’acceptera jamais une alliance MMM-MSM ?

Ne voit-on pas comment le MMM fait bande à part quand le reste de l’Opposition se réunit ?

En même temps, le MMM doit pouvoir négocier en position de force. Or, ses 15% à Quatre Bornes en décembre l’ont traumatisé. S’il fait 14% à Quatre Bornes en milieu urbain, combien fera-t-il à Flacq ou Triolet ? Il lui faut donc se renforcer avant de parler avec quiconque.

Paul Bérenger sait, par ailleurs, que l’électorat MMM est allergique à Navin Ramgoolam (et dans de nombreux cas au PTr lui-même). Il voudrait bien, dans un dernier scénario d’alliance mauve-rouge, que le PTr se débarrasse de Navin Ramgoolam pour pouvoir peut-être se rapprocher d’Arvin Boolell, mais cela n’arrivera sans doute pas. Ramgoolam ne cédera pas la place. Il veut sa revanche et espère gagner ses derniers procès pour revenir, comme en 2005. Donc, bon gré mal gré, Bérenger est obligé de conserver une option MSM, même s’il le nie.

La question sera, pourtant, toujours la même : Quoi faire de Bérenger ? Il refuse le Réduit. Il aime l’action et le gouvernement. Il n’aime pas particulièrement Pravind et servir sous lui est une perspective qu’il a du mal à assimiler mais que faire ? Ministre ‘mentor’ ? S’il ne veut pas servir ‘sous’, peut-être acceptera-t-il d’être ’à coté’ de Pravind !

Comme vous le dites, rien n’est « insurmontable ». Une alliance MSM-MMM sera très difficile à négocier, tant il y a de la rancœur entre ces deux partis, mais, en fin de compte, nécessité fait loi.

* Mais en attendant il n’y a rien qui presse, parait-il, car le leader du MSM voudra aussi bien terminer son mandat avec de solides réalisations. En plus, il a deux budgets pour créer le ‘feel-good factor’ avant les prochaines législatives. Est-ce cela son ‘game plan’?

Rien ne presse, en effet. Le MSM, avec sa majorité parlementaire actuelle, sauf gros imprévu, peut jouer l’attentisme. Il peut continuer seul au Gouvernement pendant encore deux ans jusqu’à la mi-2020, et ce, même sans Collendavelloo et le ML ! Pravind Jugnauth n’a pas besoin du MMM aujourd’hui mais il en aura besoin plus loin. Le PM n’a pas encore de grand bilan. Il doit encore s’affirmer. Effectivement, ses deux budgets à venir l’aideront.

En même temps, autant il aura besoin du MMM demain, autant Pravind Jugnauth redoute aussi quelque part cette perspective. On a déjà vu, en 2005, qu’un ticket Pravind-Paul n’est pas forcément une formule gagnante. Une partie de l’électorat rural se situe toujours là où Bérenger n’est pas et ne veut pas entendre parler de mettre Bérenger au pouvoir, dans quelque position que ce soit. Navin Ramgoolam l’a appris à ses dépens en décembre 2014, en s’alliant avec Bérenger. Pravind Jugnauth y songe aussi de temps en temps. Aussi Pravind Jugnauth ne se presse-t-il pas, lui aussi.

Et puis, qui sait ? Pensons l’impensable. Tout est possible en politique à Maurice. Peut-être le MMM n’est-il pas le seul parti à prier pour avoir un Parti Travailliste dirigé par Arvin Boolell, si Navin Ramgoolam est écarté par une condamnation… !

* Du côté de l’opposition, la performance du PMSD lors de la partielle au No. 18 a été un désastre, mais Xavier Duval parvient malgré tout à maintenir la tête hors de l’eau grâce au rayonnement que lui confère le poste de Leader de l’Opposition. Quel avenir voyez-vous pour ce parti ?

La décision du PMSD d’aller seul à l’élection partielle de Quatre Bornes, contre même le PTr, a été une désastreuse et, sans doute, la plus grave erreur politique de Xavier Duval à ce jour. Mauvais choix de candidat ou pas, personnalité politique d’Arvin Boolell ou pas, l’ampleur de cette défaite où le PMSD a perdu sa caution (9%) a largement stoppé la dynamique PMSD qui se créait depuis 2015-16.

Il y a eu un peu d’euphorie et beaucoup d’excités au PMSD qui ont convaincu Xavier Duval qu’il pouvait devenir le prochain Premier ministre de Maurice, en se basant sur les jeunes et les Facebookers. La politique mauricienne est beaucoup, beaucoup plus complexe que cela.

Son père Gaëtan Duval (je l’ai rappelé un jour dans L’express) l’a vite compris et pratiqué : Le leader du PMSD est très bien accepté et a toute sa place dans un gouvernement tant qu’il est un soutien au pouvoir en place. Aussitôt qu’il ‘challenge’ ce pouvoir en place et veut se substituer à celui-ci (en disant vouloir devenir Premier ministre ‘in his own right’), l’amitié qu’on lui démontre se change vite en froideur, voire en hostilité.

Le PMSD, aux yeux des autres partis qui aiment travailler avec lui (PTr et MSM) est un wagon, pas une locomotive. Il doit se fondre dans une alliance et y exercer le maximum d’influence, et ne pas prendre la posture de la grenouille qui veut jouer au bœuf.

Je sais, tout cela frustre, exaspère mais je crois qu’il faut toujours parler vrai et vivre dans la réalité, sinon « on se casse le nez dans le mur ».

L’avenir de Xavier Duval et du PMSD est clairement aux côtés du PTr comme Deputy Prime minister influent. Malheureusement, il a dévoilé trop tôt son jeu et, maintenant, Navin Ramgoolam le prend de haut, il sera moins généreux et, rusé comme toujours, jette Alan Ganoo entre les pieds du leader PMSD.

Xavier Duval est un bon Leader de l’Opposition, quoi qu’en dise Bérenger. Il est méthodique, bien documenté, percutant à sa manière. Il ne peut, pour l’instant, que se servir de cette position pour demeurer en première ligne au Parlement, en faisant oublier Quatre-Bornes.

* On ne voit pas, chez les Travaillistes, cette nouvelle dynamique qu’on attendait dans le sillage de la victoire du PTr à Quatre-Bornes. Voyez-vous toujours le boulevard qu’une victoire au No. 18 devait ouvrir au PTr ?

C’est vrai que la vague Travailliste de Quatre-Bornes s’est affaiblie ces temps-ci. Mais, en même temps, ce n’était qu’une partielle et son impact est limité dans le temps. Il est aussi possible que beaucoup de gens avaient vu dans la victoire d’Arvin Boolell la promesse d’un nouveau leadership Travailliste et d’un redémarrage national pour ce parti.

Or, Navin Ramgoolam a ‘played down’ cette victoire de Boolell, tirant le tapis vers lui. Par la suite, on a vu Shakeel Mohamed maintenu par Ramgoolam aux fonctions de leader parlementaire Travailliste à l’Assemblée nationale. Ce n’est pas un accident.

Peut-être aussi une certaine déception s’est-elle installée devant ce retour de Ramgoolam à Quatre Bornes ? N’oubliez pas que bon nombre d’électeurs ruraux ne veulent toujours pas entendre parler de Navin Ramgoolam et de ses dernières années au gouvernement.

* Arvin Boolell ne semble toujours pas vouloir ‘challenge’ Navin Ramgoolam de front et ce dernier donne l’impression qu’il compte diriger le PTr – tout comme Paul Bérenger au MMM – au-delà de 2019. Il faudra donc faire avec ?

Arvin Boolell, effectivement, ne veut plus aujourd’hui confronter directement Navin Ramgoolam. Il a laissé passer sa chance en 2015 quand l’ex-Premier ministre était au plus bas et le PTr désorienté.

Il avait bien tenté quelque chose à Nouvelle France mais cela ne volait pas bien haut. Depuis, il a eu à quitter une réunion de l’exécutif Travailliste sous la menace, s’est refait petit et s’est un peu fait voler sa victoire à Quatre-Bornes, avec Navin prenant la parole lors de la proclamation des résultats.

Sans doute Arvin Boolell a-t-il conclu que Navin Ramgoolam, malgré toutes ses erreurs, conserve un ascendant indéniable sur l’appareil du Parti Travailliste (mais pas nécessairement sur les électeurs). Ill reste pourtant quelques atouts à Boolell : Ramgoolam a toujours l’épée de Damoclès des procès des coffres-forts, etc., sur sa tête. Puis Paul Bérenger et Pravind Jugnauth s’intéressent tous deux à Boolell ! On verra bien ce qu’il en sera.

Je me suis toujours posé la question : Même si Navin Ramgoolam était dans l’incapacité de mener les Travaillistes au combat demain, désignerait-il Arvin Boolell comme son successeur ou irait-il chercher Jeetah ou Baichoo pour le remplacer temporairement, le temps qu’il revienne ? C’est une question à laquelle il faudra réfléchir.

* L’ancienne Présidente partie, l’affaire Sobrinho maintenant en de bonnes mains pour les besoins d’une enquête, la question qui se pose donc est : ‘What is the worse that can now happen to the Government?’ L’économie ou l’affaire MedPoint ?

Ce gouvernement semble avoir le don d’attirer sur lui la foudre ! Il n’est jamais à l’abri d’un scandale ou d’une controverse. A peine commence-t-il à préparer le pays au Metro express que l’affaire de la Présidence lui tombe dessus spectaculairement. Il ne semble jamais avoir de répit pour se concentrer sur l’essentiel — l’économie.

Beaucoup de controverses s’amplifient largement parce que Pravind Jugnauth a le réflexe de toujours vouloir trop protéger ses amis et son parti en toutes circonstances au lieu de prendre de la hauteur et de tenter de gagner le pays par de vigoureuses actions, quitte à en sacrifier quelques uns.

L’Ile Maurice est manifestement de mauvaise humeur. Elle en a assez de beaucoup de choses, de la pourriture qui l’entoure, de la corruption et de la rapacité des responsables, des abus grossiers des puissants, de l’arrogance des politiciens qui traitent la nation comme des demeurés, de la brutalité des policiers, de l’amateurisme des ‘project leaders’, de l’affaiblissement des valeurs morales.

Chaque gouvernement qui vient promet de changer tout cela, sans y parvenir, parfois même sans essayer. Tout n’est plus que ‘management of public opinion’.

Pravind Jugnauth promet chaque jour qu’il sera « sans pitié » et cela crée une énorme déception car rien ne se passe. L’honnête homme s’épuise au travail sans avancer dans la vie alors que le triangeur prospère. Or, Pravind Jugnauth l’apprendra assez vite – il ne faut jamais menacer si on n’est pas prêt à aller jusqu’au bout de la menace. Chaque refus de Pravind d’être « sans pitié » accentue cette perception de ‘faiblesse’.

* Et l’économie ?

Les prévisions de croissance du PIB viennent de retomber à moins de 4%, soit 3,9% plus exactement, comme beaucoup l’avaient prédit. Cela fait des années que Maurice piétine sous les 4%, malgré tout ce qui est entrepris.

Nous éprouvons beaucoup de difficultés à exporter davantage. Les promesses de nouveaux secteurs ne se réalisent pas tout à fait. L’immobilier prédomine au lieu de la production de biens et de services. Le secteur privé local s’essouffle. Il faut penser plus grand, ouvrir davantage le pays, accueillir l’étranger et son ‘know how’.

* Diriez-vous toutefois que l’électorat, la masse silencieuse, a déjà fait son choix, comme le soutiennent les analyses des partis de l’opposition. Ou est-ce du ‘wishful thinking’ ?

Du ‘wishful thinking’ bien sûr ! Nous sommes à deux ans des élections et tant de choses peuvent arriver à Maurice. Vous savez, les élections se jouent dans les dernières semaines de toute campagne à Maurice. On vient de le voir en 2014.

Ce qu’il faut, par contre, tenir en ligne de compte, c’est le fait que les esprits évoluent rapidement à Maurice, que les gens pensent par eux-mêmes, qu’ils sont plus éduqués et qu’il y a, aujourd’hui, bien moins de loyautés politiques traditionnelles.

Près de 60% des Mauriciens, selon les sondages, ne se sentent proches d’aucun parti politique. Ils peuvent basculer n’importe quand dans une campagne électorale. Il va donc falloir, pour les partis, convaincre une énorme masse de plusieurs centaines de milliers de votants.

– Ceux-ci ne vont plus aux meetings.
– Ils ne courent plus derrière les voitures des politiciens.
– Ils ne leur vouent plus d’admiration ou même d’estime.

Il va devenir de plus en plus difficile de convaincre la nation par des arguments traditionnels ou des promesses faciles. Il faudra faire appel à la raison plutôt qu’à la seule émotion.

* Les prochaines législatives promettent d’être très dures, et même les analystes évoluant au sein des principaux partis politiques s’accordent à dire en privé que rien n’est gagné d’avance – ni pour une éventuelle alliance MMM-MSM, ni celle regroupant le PTr, le PMSD et probablement le MP. Qu’en pensez-vous ?

C’est certain. Rien n’est gagné d’avance. Les Mauriciens n’ont plus le moral et le désarroi est total. Maurice vit à l’heure du scepticisme et il n’y a plus de fidélité politique absolue parce que chacun prend peu à peu conscience que les idéaux sont dévoyés, les valeurs d’antan piétinées.

Les partis devront donc se battre avec acharnement pour convaincre et pour justifier la confiance populaire. Et c’est très bien ainsi : Il faut que les partis politiques cessent de prendre les Mauriciens pour des demeurés et apprennent à respecter un peu plus le peuple. Sinon, gare aux surprises, comme en 2014.

 


* Published in print edition on 6 April 2018

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