“Ce n’est pas SAJ qui récoltera les fruits amers de ce qu’on est en train de semer aujourd’hui…

Interview : Rama Valayden

… c’est le dauphin qui va récolter la tempête, à moins que certains au niveau du MSM ou de l’alliance Lepep aient un objectif très clair, celui de noircir le tableau de Pravind Jugnauth”
 “Il est certain que le Labour survivra le nom de Ramgoolam, comme il a survécu celui de Curé, Anquetil, Rozemont, Seeneevassen…”

Cette semaine, c’est le Président du Bar Council, Me Antoine Domingue, qui a exprimé haut et fort ses inquiétudes à propos des enquêtes et du comportement de la police. Que se passe-t-il dans les faits et pourquoi l’inquiétude et la crainte gagnent les avocats ? Pour le savoir, nous avons invité Me Rama Valayden à nous donner son avis.

Mauritius Times : Le Président du Bar Council, Me Antoine Domingue, a tapé fort dans Week-end, dimanche dernier, sur le comportement du CCID dans certaines affaires, comportement qui donne l’impression que la police chercherait à intimider tous ceux qui sont critiques vis-à-vis du gouvernement. Sa démarche, explique-t-il, vise à tirer la sonnette d’alarme afin que le pays ne bascule pas dans le totalitarisme, la dictature… Si cette démarche de Me Domingue est louable et courageuse, toutefois l’excès de zèle ou même des menaces venant de certains officiers de police ne fait pas du pays une dictature, non ?

Rama Valayden : Me Antoine Domingue n’est pas quelqu’un qui utilise des mots sans peser les différentes conséquences que ses mots peuvent avoir, cela d’autant plus qu’il est le Président de l’Ordre des avocats. Ceux qui sont actifs au niveau de la défense des personnes qui sont arrêtées par le CCID depuis le 10 décembre dernier, pas seulement les avocats comme Me Domingue, mais aussi le Bar Council, sont unanimes pour dire que c’est la première fois qu’ils sentent l’existence d’une pression, non pas en sourdine mais claire et nette. Ainsi, les hommes de loi qui assurent la défense des personnes arrêtées seront, eux aussi, arrêtés et inquiétés d’une manière ou d’une autre. Cela fait peur.

J’ai eu vent de ce qui s’est passé dans le cas de Yatin Varma, et je sais aussi ce qui se passe dans d’autres cas à travers mes contacts avec d’autres avocats. Vous pouvez facilement imaginer l’effet que cela aura sur le citoyen lambda si les avocats connus pour leur “grande gueule” ou qui maîtrisent les différentes lois du pays sont eux-mêmes amenés à avoir peur… Peur d’être interpellé et interrogé « under warning».

Dans un pays où les avocats commencent à avoir peur, ou s’ils se trouvent dans l’obligation de tirer la sonnette d’alarme, il faut se poser des questions. Cherche-t-on à museler la critique, l’opposition d’où qu’elle vienne – que ce soit de l’échiquier politique ou des syndicats ?

Ce qui est grave, c’est que même au niveau du judiciaire, on commence à se poser des questions. Je suis allé en Cour ce matin et certains m’ont demandé mon avis sur ce qui se passe dans le pays. Je peux vous dire que les gens du judiciaire, du moins un grand nombre de ceux qui côtoient les membres du barreau quotidiennement vous disent qu’ils ressentent une certaine crainte parmi les avocats…

Par ailleurs, il ne faut pas oublier que la pression ne vient pas toujours ou nécessairement du CCID ; un gouvernement revanchard ne va pas utiliser uniquement le Central CID pour exercer la pression : il peut bien avoir recours à d’autres institutions telle que la MRA pour inquiéter quiconque…

* Mais on n’en est pas encore arrivé là ?

On est déjà arrivé là. Je dirais que c’est clair que des ordres sont donnés… On a déjà vu, dans l’affaire du couple Ramnarain, un haut gradé de la police affirmer sous serment en Cour que c’est seulement sur les paroles de Pravind Jugnauth que ces personnes-là ont été arrêtées ! Ce qui est grave, c’est qu’il n’y a pas eu de réaction de l’opposition par rapport à cette affaire… Or, il fallait poser une question au Parlement sur cette affaire… il n’y a rien eu jusqu’ici.

* Les paroles d’une personne, peu importe sa fonction, ne sont pas suffisantes pour faire arrêter les Ramnarain ?

Il fallait que la police mène d’abord une enquête. La police ne peut pas agir sur les paroles d’une personne, peu importe si ce sont celles d’un Premier ministre ou autre. On est dans un Etat de droit, et aucune interférence n’est acceptable.

Ce qui est bien plus grave, c’est que le vice-Premier ministre et futur premier ministrable demain, qui a dû apprendre à travers la presse ce que ce haut gradé de la police a affirmé en Cour, n’a même pas apporté de démenti. Il est resté silencieux.

Les temps ont changé. Durant la période 83-87, le message était différent : “Silence, on développe !” Cette fois-ci, c’est : “Silence, on est en train d’avoir notre revanche, et si vous ne la fermez pas… vous serez la prochaine sur la liste.” C’est grave !

* A votre avis, que traduit cette attitude, cet état d’esprit de l’autorité politique ?

Ce qu’on ressent, c’est que le Gouvernement ne dispose pas d’un plan pour l’avenir. Il a été porté au pouvoir malgré lui… ‘by default’ comme dirait l’Anglais. Il me semble qu’ils veulent surtout et avant tout faire peur, pas plus. Je ne vois pas comment un gouvernement pourrait continuer à travailler sur ces bases-là.

Le budget, tout comme beaucoup des récentes décisions prises par le gouvernement, ont été décevants. Je ne comprends donc pas pourquoi le gouvernement agit de la sorte, parce que tout cela augure mal pour le dauphin.

Il est évident que ce n’est pas Anerood Jugnauth qui récoltera les fruits amers de ce qu’on est en train de semer aujourd’hui… c’est le dauphin qui va récolter la tempête, à moins que certains au niveau du MSM ou de l’alliance Lepep aient un objectif très clair, celui de noircir le tableau de Pravind Jugnauth en vue de l’empêcher de devenir Premier ministre et pour qu’un autre premier ministrable puisse émerger au sein du MSM.

* Vous faites dans la politique-fiction, n’est-ce pas  ?

Absolument pas. Tout est possible en politique. Quand je vois les agissements et les non-agissements de certains, les dits et les non-dits, il faut être naïf pour ne pas analyser ce qui se trame.

* Que vous informent les non-dits ?

Prenons un exemple de non-agissement et de non-dit. Certaines personnes sont bien placées pour savoir que beaucoup de décisions prises ces derniers temps sont en train de nuire au gouvernement. Mais pourtant, ils poussent les dirigeants – dont le dauphin – à persister dans cette voie.

Qui paiera les pots cassés de cette ligne politique? On le verra bientôt… lors des prochaines municipales. En tout cas, ce n’est pas Anerood Jugnauth qui sortira décrédibilisé parce que, lui, il ne sera pas candidat du renouvellement de son mandat demain ; ce sera une autre personne.

* Mais il est tout à fait possible que l’inconscience politique y est pour quelque chose dans la ligne adoptée par le pouvoir, du moins par certains au sein du gouvernement ?

On est tous d’accord que l’Alliance Lepep ne s’attendait pas à cette grande victoire : ils ne s’étaient pas préparés à cela. Lorsqu’on porte un regard attentif sur la manière dont ils gèrent certaines de ces grosses affaires, on a l’impression qu’ils sont en train de jouer sur des tableaux qui ont été préparés par d’autres personnes pour eux. C’est comme si le script a été écrit par d’autres personnes puissantes au sein du pays.

* On apprend aussi à partir de l’interview de Me Domingue que, selon les dires de l’Attorney General, le Premier ministre n’était pas d’accord avec l’arrestation de l’avoué Tandrayen (toutefois il n’y a pas eu de déclaration publique du PM confirmant cela), et c’est le ministre de la Bonne gouvernance, Roshi Badhain, qui serait « la cheville ouvrière des enquêtes secrètes ». On pourrait donc conclure que même si SAJ n’approuve pas forcément certaines décisions ou certaines manières de faire, il n’exerce plus le même type de contrôle sur ses troupes comme auparavant, ou qu’il laisse faire…

SAJ est comme un marathonien qui s’était lancé dans la campagne électorale pour des raisons que tout le monde connaît. Mais aussitôt après avoir traversé la ligne d’arrivée, le marathonien est complètement lessivé. Couplé à cela, il y a l’effet de l’âge et de ses conséquences, ce qui fait qu’il me semble que SAJ, aujourd’hui, a complètement fait le vide autour de lui.

Ce sont d’autres personnes qui cherchent à occuper ce vide et ces gens-là sont en train de lui refiler des informations non-fondées, non-étudiées et non-réfléchies, d’où une cascade d’erreurs depuis le debut de l’année qui sont en train de causer un tort immense à notre pays.

SAJ n’est plus le même homme qu’auparavant même s’il jouit toujours d’une certaine crédibilité. Cependant je dois dire ma surprise devant le discours qu’il a prononcé le 1er mai dernier, discours qui lui a fait beaucoup de tort politiquement. Il avait accordé une excellente interview à Radio Plus lors des élections générales, ce qui contraste avec son discours du 1er mai, ce qui a laissé complètement pantois beaucoup de Mauriciens.

* Avez-vous l’impression à partir de la manière dont la gestion des affaires de l’Etat et les enquêtes sont faites qu’il existe différents pôles de pouvoir au sein de l’actuel gouvernement, chacun évoluant dans et défendant son pré ?

C’est un gouvernement qui tire dans différentes directions sans qu’il y ait une ligne claire et nette parce que Sir Anerood Jugnauth n’occupe pas les devants de la scène et il n’avait pas tracé une ligne directrice dès le départ. L’objectif, c’était de remporter les élections ; un projet politique par rapport aux aspects politique, économique, sécuritaire dans le cadre d’une société en pleine mutation ne figurait pas sur son agenda.

A mon avis, il y a d’autres forces qui opèrent dans l’obscurité… Par exemple, je ne comprends pas pourquoi des compagnies sont citées, nommément dans le dernier budget. En ce qui concerne l’affaire BAI, on a l’impression qu’il y a des choses qui ont été préparées à l’avance et que certaines compagnies étaient au courant de ce qui allait se passer. Tout cela n’augure rien de bien pour le pays.

* En ce qui concerne ces enquêtes initiées depuis le début de l’année, il est vrai que ce sont les décideurs politiques au sein de l’Etat qui sont les seuls détenteurs des informations concernant les affaires dont la presse fait état quotidiennement, et que ni l’opposition ni la presse ni le grand public n’a la possibilité de vérifier l’exactitude de ces informations. Mais on a quand même la nette impression qu’au-delà de l’exagération politique, il y aurait eu maldonne et escroquerie sur une grande échelle dans différents secteurs et à différents niveaux ?

Il y en a eu définitivement. Et il faut faire des enquêtes s’il le faut. Mais pas de la manière dont on le fait actuellement, ce qui est, selon moi, tout à fait condamnable. J’espère avoir tort, mais il semblerait que certains souhaiteraient ‘tuer’ politiquement des adversaires potentiels mais aussi des adversaires économiques. Ce serait dangereux de se laisser entraîner dans une telle logique. Vous savez l’effet que ça fait sur les gens quand vous lancez pêle-mêle des allégations chiffrées à coups de milliards… ?

Un exercice transparent, telle qu’une commission d’enquête présidée par un juge de la Cour suprême aurait été plus rassurante ; cela aurait donné la possibilité de ‘cross-examine’ toutes les parties concernées, de passer les comptes des différentes entités à la loupe, etc, pour qu’on puisse connaître toute la vérité. C’est plus transparent, mais malheureusement le gouvernement est en train de nous embarquer sur une voie suicidaire – une voie qui nous coûtera cher en termes de crédibilité en tant que centre financier. J’ai peur pour notre économie et pour les jeunes !

* Le judiciaire ne travaillera-t-il pas plus efficacement qu’une commission d’enquête ?

Si une enquête n’est pas ‘fair’ dès le départ, ou aurait été manipulée, ce qu’on va présenter devant le magistrat ou les juges seront des informations erronées. Il y a aussi le risque qu’on vienne avec des témoins qui seront appelés pour dire certaines choses dans le but de faire plaisir au gouvernement ou pour embarrasser le précédent gouvernement ou les adversaires potentiels de demain.

Une commission d’enquête, avec des attributions bien définies et dont les travaux pourraient être retransmis en direct, apportera un éclairage certain sur toutes les ramifications de n’importe quelle affaire. C’est certainement mieux qu’une enquête menée dans l’opacité derrière les murs de quelque ‘investigating agency’.

Ce qui est dommage, c’est qu’on a le sentiment que les opposants seront jetés en pâture à travers d’autres cirques à venir, avec un lynchage médiatique quotidien.

* Et comment les Mauriciens vont-ils réagir en fin de compte, selon vous ?

De 1983 jusqu’à 1987, nous avions un gouvernement dirigé par un Jugnauth dur et qui faisait tout pour casser les reins aux syndicats. Il y avait alors 100,000 chômeurs, mais on est parvenu à éponger le chômage grâce au développement économique tous azimuts. Par conséquent, les gens qui ont vu leur niveau de vie s’améliorer avaient donc choisi de demeurer silencieux et avaient laissé au gouvernement le soin d’accomplir son travail. Je me souviens d’un éditorial de Lindsay Rivière dans Le Mauricien qui avait pour titre : ‘Silence, on développe’.

* Le développement viendra, vous répondra-t-on, on n’est que quatre mois des dernières élections ?

Si l’épouse est battue durant sa lune de miel, vous pouvez imaginer ce qui va se passer par la suite, non ?

* Estimez-vous que les prochaines municipales constitueront un baromètre, un reflet fidèle de l’opinion que font les Mauriciens, les citadins en particulier, de l’action gouvernementale à ce jour ? L’Alliance Lepep, tout comme l’opposition, ont intérêt à faire bonne figure le 7 juin prochain ?

En ce qui concerne le baromètre politique, la personne qui est en train de bouger, c’est Xavier Duval. Souvenez-vous que Xavier Duval voulait avoir plus de tickets à la veille des élections générales. Cette fois-ci, malgré le fait que le PMSD aspire à devenir un grand parti, il s’est montré très conservateur dans son attitude par rapport à cette question de tickets pour les municipales. Il a laissé au MSM la majorité des tickets. Or, si la victoire était acquise d’avance, Duval aurait exigé bien plus de tickets. Il laisse donc au MSM la paternité de la défaite qui s’annonce.

C’est clair qu’on sera surpris par le taux de participation pour ces élections. Depuis 1977, la moyenne tourne autour de 40%. A Curepipe, c’est bien plus bas. Je le dis déjà : on dépassera facilement 55%-65% cette fois-ci. Les gens iront voter en grand nombre dans ce qui se dessine déjà comme une élection-sanction.

* Il est évident que l’opposition MMM mais surtout travailliste, frappée de plein fouet par toutes ces allégations de maldonne ou d’irrégularités aura un très grand défi à relever dans ces conditions. D’ailleurs le MMM semble se désintégrer, et le PTr parvient difficilement à se relever. L’avenir de ces deux partis pourra-t-il se faire sans Bérenger et Ramgoolam ?

Bérenger sera là pour quelques temps encore. Il a pu faire un peu de nettoyage pour pousser certains au départ, mais il est clair que Bérenger a déjà touché le fond. Mais ce sont les élections municipales qui viendront secourir Bérenger et le MMM, car il va sans doute remporter certaines villes. En ce qui concerne la pagaille qui sévit au sein du PTr, je ne comprends pas Arvind Boolell ; il n’aurait pas dû ouvrir une brèche au sein du parti avant les élections municipales. Donc, si le PTr ne se reconstruit pas et bien vite avec une stratégie claire, les votes anti-gouvernement seront canalisés vers le MMM.

* Je reviens à Jack Bizlall qui disait en août dernier que Bérenger aura à être remplacé pour que l’histoire du MMM reprenne son cours. « La défaite de Ramgoolam provoquera son départ à lui aussi du PTr et ce parti politique reprendra son cours lui aussi, » disait-il. Qu’en pensez-vous ?

L’un donne l’impression qu’il a déjà commencé à préparer l’après-Bérenger, tandis que l’autre… je ne sais pas. Ce qui reste du MMM aujourd’hui ce sont les Bérengistes. Le Labour lui dépasse le cadre d’un nom. Mais il est certain que le Labour survivra au nom de Ramgoolam, comme il a survécu à celui de Curé, Anquetil, Rozemont, Seeneevassen et tant d’autres tribuns.

Pour moi, ceux qui veulent aspirer à devenir leader, doivent trouver un ‘face saving device’ pour tout le monde. Ils devront avoir une certaine sagesse pour savoir que demain va venir très vite, et que le Soleil se couchera très vite pour faire la place à un autre soleil.

 

* Published in print edition on 15 May  2015

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