“L’affaire Roches Noires sera sans doute le thème de la prochaine campagne électorale”

Interview : Me Rama Valayden

“Ramgoolam ne peut pas abandonner le leadership du PTr s’il souhaite survivre politiquement”
“Cette manière de faire de la police ne date pas d’aujourd’hui. Durant les dernières cinq années, le Dr Navin Ramgoolam avait aussi utilisé la police pour atteindre certains opposants de son gouvernement comme Pravind Jugnauth”

 

Aujourd’hui, la presse écrite, la radio, la télévision et aussi l’Internet jouent un rôle important dans la vie quotidienne des citoyens. Quand il y a une enquête ou un procès, les informations circulent à une vitesse incroyable. Parfois même, il devient difficile de distinguer le vrai du faux. Sans remettre en question le fait que les medias représentent le “quatrième pouvoir” dans tout pays démocratique, nous avons sollicité un légiste de profession afin de nous éclairer sur l’affaire Roches Noires qui défraie la chronique.

Mauritius Times : Un légiste, spécialisé dans les affaires criminelles, fait-il une lecture différente de ce que les reportages de presse par rapport à l’affaire Roches Noires would like to suggest, ou voit-il les choses se corser pour le Dr Navin Ramgoolam ?

Me Rama Valayden : C’est tout à fait juste dans un Etat de droit qu’une enquête soit menée sur cette affaire qui a été l’un des principaux sujets évoqués lors de la dernière campagne électorale. Il faut bien faire la lumière sur les zones d’ombre telles que soutenues par ceux qui l’ont évoquée sur l’estrade publique. Cependant, j’estime que la façon de faire de la police depuis la réouverture de l’enquête soulève des questions. Une façon de faire qui pourrait, à mon avis, porter atteinte à l’image du pays.Je m’explique : la réouverture de l’enquête repose sur cette deuxième déclaration de Rakesh Gooljaury où il revient sur sa déposition faite précédemment quant à sa présence au campement de Roches Noires dans la nuit du 2 au 3 juillet 2011. On peut supposer que la police ne serait pas au courant de ce que M. Gooljaury allait déballer dans sa deuxième déclaration le dimanche 11 janvier dernier. Mais pourquoi un dimanche… alors qu’on sait qu’il est très difficile même pour un ‘complainant’ d’avoir accès au Central CID ? C’est vrai qu’il y a toujours une équipe ‘on call’, mais les contraintes de temps durant les week-ends posent toujours problème. Ce qui laisse croire qu’il y autait eu une certaine concertation au niveau de la police, plus précisément du CCID, avec l’avocat de M. Gooljaury – ce qui est, à mon avis, dangereux, d’autant plus que le ‘top brass’ du CCID était là pour recevoir M. Gooljaury.

Plus grave encore. Une personne revient sur sa déposition faite précédemment pour incriminer un ancien Premier ministre qui, selon ses aveux, lui aurait ordonné de commettre un acte illégal, cela en présence de deux Deputy Commissioners of Police ; cette personne, en l’occurrence M. Gooljaury, ne peut pas quitter les Casernes centrales sans qu’il ne soit pas averti par la police qu’il doit rester à la disposition des autorités et sans qu’il ne fasse l’objet d’un ‘warning’ pour avoir commis une offense.

Cela aurait été plus limpide si la police avait logé une affaire contre M. Gooljaury pour n’avoir pas, selon les aveux de ce dernier lui-même, dit la vérité dans sa première déposition au poste de police de Rivière du Rempart…

* Sauf si la police a choisi d’assigner M. Gooljaury comme témoin dans tout éventuel procès par rapport à cette affaire ?

Je ne crois pas que la police aurait décidé de l’assigner comme témoin, du moins pas à ce stade, selon mes renseignements, même si le traitement accordé à M. Gooljaury s’apparente à celui accordé à un témoin de la Couronne. Ceci dit, faut-il se rappeler que même les ‘whistle blowers’ qui viennent déballer à la police les ramifications du trafic de la drogue mis en place par les grands parrains restent en tôle, avec tous les risques légaux que cela comporte, avant que le Directeur des Poursuites Publiques (DPP) ne prenne une décision quant au statut à être accordé éventuellement à ces ‘whistle blowers’ en termes d’immunité ou non.

Or, dans ce cas précis, on accorde à M. Gooljaury un traitement royal, ce qui n’est pas pour aider l’enquête, et qui – en fait – va affaiblir le ‘case’ de la police si cette dernière parvient, en fin de compte, à loger un procès contre Navin Ramgoolam.

On laisse de côté, pour le moment, la question concernant la crédibilité de M. Gooljaury ou de quelques problèmes financiers qu’il connaît, paraît-il. Ce qui m’inquiète, cependant, c’est le signal que projette toutes ces arrestations effectuées dans le cadre de cette enquête jusqu’ici – des deux DCPs à l’ancien Senior Magistrate Raj Pentiah dans l’autre affaire de bande sonore – et l’interpellation imminente des ex-ministres Faugoo et Bundhoo pour des insultes alléguées contre un assistant-surintendant de police… Tout cela n’augure rien de bien pour la police, car il pourrait créer la perception que le CCID est aux ordres du pouvoir politique. J’espère avoir tort, mais tout cela risque de créer un climat de frayeur auprès des Mauriciens. ‘Faites attention ! Soyez servile !’ Est-ce le signal qu’on voudrait bien envoyer aux gens ? J’espère que ce n’est pas le cas.

* Cette manière d’opérer de la police vous surprend-elle ?

Non, parce que cette manière de faire ne date pas d’aujourd’hui. Durant les dernières cinq années, le Dr Navin Ramgoolam avait aussi utilisé la police pour atteindre certains opposants de son gouvernement comme Pravind Jugnauth et d’autres encore… L’ordre venait « d’en haut », disait-on. D’où venaient ces ordres ? Du Commissaire de Police ou de qui encore ? De l’Hôtel du gouvernement ? La conséquence de telles méthodes : on voit des gens devenir très serviles vis-à-vis du pouvoir. Ce qui se passe présentement laisse croire qu’on pourrait se retrouver avec certains excès.

* La police va probablement bâtir son ‘case’ sur la seconde déposition de Rakesh Gooljaury qui revient sur ce qu’il avait déclaré précédemment, mais aussi sur les déclarations d’autres témoins et les entrées dans les ‘logbooks » des agents de Brinks qui indiqueraient la présence de l’ex-Premier ministre au campement. Pensez-vous que ceux-là devraient suffire pour que la police présente un ‘case’ solide au DPP contre le Dr Ramgoolam ?

Que Navin Ramgoolam ait été présent ou non au campement de Roches Noires durant cette nuit de juillet 2011 ne pose pas, à mon avis, un gros problème. Le problème se corsera si on arrive à prouver qu’il a effectivement donné des instructions à M. Gooljaury pour que ce dernier dise un mensonge afin de « pervert the course of justice ».

Il me semble que le seul élément dont dispose la police pour établir cela repose uniquement sur les dires de M. Gooljaury – un « self-confessed liar », comme le qualifie Me Yousuf Mohamed, qui selon ses propres aveux a fait une fausse déclaration à la police sur les instructions d’un ex-Premier ministre.

Personnellement je ne vois pas M. Gooljaury tenir longtemps dans le ‘box’ durant un contre-interrogatoire mené par un avocat qui aura fait son ‘homework’ comme il se doit et sans même que ce dernier ne soit agressif vis-à-vis de ce témoin.

* Vous estimez donc que la police ne dispose pas, du moins à ce stade, d’un ‘solid case » contre Navin Ramgoolam, à moins qu’elle n’ait en sa possession d’autres éléments d’informations dont on n’en a pas encore connaissance ?

D’abord, laissez-moi ajouter qu’il n’y a pas que le mensonge de M. Gooljaury consigné dans sa première déposition ; la défense va certainement aussi s’intéresser à ses antécédents, à ses différentes déclarations faites dans le temps aux banques et autres institutions du pays par rapport à sa véritable situation financière lorsqu’il avait déposé des demandes d’emprunts… et tant d’autres interrogations pour tester sa crédibilité en tant que témoin. Un témoin qui, on le sait aujourd’hui à partir des reportages de presse, est venu affirmer qu’il aurait reçu l’ordre de Navin Ramgoolam en la présence de deux DCPs de faire une fausse déclaration, d’où le soupçon de conspiration.

Vous avez là les paroles d’un « self-confessed liar » et la version de trois autres personnes. Vous voyez où cela nous mène… ce sera du genre ‘muslin-paper-in-water’… Donc, de là à établir les preuves d’une conspiration visant à commettre « an unlawful act to wit public mischief » contre l’ex-Premier et les deux DCPs, ça c’est une autre paire de manches…

Ce qui me pousse à dire qu’avant que la police ne convoque qui que ce soit aux Casernes centrales, il aurait fallu que le CCID fasse son ‘homework’ sur le terrain, et auprès de Brinks et d’autres services qui étaient aux ordres des différents protagonistes.

On va, dans un premier temps, dénicher un « self-confessed liar », et maintenant, on cherche à voir s’il y a des traces de sang dans le campement. Qu’est-ce que cela va nous donner ? Rien car toute trace de sang, s’il y en a toujours, pourrait être là pour différentes raisons. Je crois que le renvoi de la convocation de Navin Ramgoolam aux Casernes centrales s’explique par le fait que le CCID s’est rendu compte qu’il ne disposait pas d’un ‘solid case’ contre l’ex-Premier ministre.

Je n’ai aucun problème si la police détient un dossier solide contre Ramgoolam, mais – de grâce – ne venez pas de l’avant avec un dossier bâti sur des suppositions… Laissez cela pour le Bar Chacha.

* Qu’en est-il de l’autre affaire – la mort en cellule policière de Anand Kumar Ramdhony ? Estimez-vous que la police pourrait faire le lien entre celle-là et l’affaire d’agression au campement ?

Je ne sais pas, mais très franchement c’est difficile à dire. C’est quand même grave qu’il y ait eu un mort d’homme en cellule policière, et il faudra peut-être tout revoir. Il y a eu une enquête judiciaire sur la mort de M. Ramdhony. Je me pose la question : est-ce que les ou certaines personnes qui ont déposé sous serment devant la magistrate ont dit toute la vérité ?

* Et si on arrive à prouver que certaines personnes qui se trouvaient au poste de police aux petites heures du matin du 30 juillet 2011 n’ont pas dévoilé toute la vérité, par exemple ?

Si un témoin vient, aujourd’hui, affirmer le contraire de ce qu’il avait déclaré durant l’enquête judiciaire, ce sera très, très grave pour le pays. Cela équivaudra à la « demise of oath », et on pourrait alors se poser la question, à savoir : est-ce que d’autres témoins auraient dit toute la vérité dans d’autres enquêtes judiciaires ? « We are dicing and jeopardising our Rule of Law… »

Bon, c’est possible que cela soit une bonne chose en fin de compte, mais il faut bien comprendre que cela va ouvrir la boîte de Pandore de la République de Maurice. Si on arrive à prouver que certaines informations ont été étouffées ou « tainted », Maurice vivra alors ses plus pires moments en matière pénale.

Ceci dit, j’ajouterai qu’il faut toutefois voir les choses « dispassionately » : M. Ramdhony se trouvait seul dans sa cellule ; les policiers n’auraient rien entendu d’étrange durant cette nuit-là ; il y a également le rapport du médecin légiste établissant le suicide du détenu. On peut ne pas être d’accord avec le Dr Gungadin ou avec ses prédécesseurs dont le Dr Gujjalu ou le Dr Boolell, mais tous ceux qui ont ‘cross-examined’ ces médecins vous diront « that they mean what they say and they believe in what they put forward ». Affirmer que le rapport du médecin légiste n’est peut-être pas fiable, c’est presque « impeaching the reputation » du Dr Gungadin. Pour moi, mettre en doute l’intégrité du médecin légiste pour pouvoir établir un lien entre ces deux affaires… c’est très difficile à avaler.

Et, c’est la raison pour laquelle je pense que la police ne devrait pas enquêter sur la mort de A.K. Ramdhony. Ce serait mieux que cette enquête soit menée par un juge, de préférence « live » afin que les Mauriciens puissent tout savoir sur cette affaire sinon il subsistera toujours des questions qui vont demeurer « unanswered », ce qui n’est pas bon pour la démocratie, pour la République de Maurice. Cela, également, pour dissiper toute perception de vendetta politique contre les opposants du régime.

* Vous êtes en train de mettre en doute l’intégrité de notre force policière ?

Je ne suis pas en train de dire que les officiers ne sont pas intègres, mais il y a, à mon avis, un mécanisme au niveau du CCID qui dépasse le CCID lui-même. C’est pour cette raison que j’ai toujours soutenu qu’il faudrait introduire le concept de juge d’instruction à la mauricienne, et non pas à la française, pour mener ce type d’enquête.

* Vous savez qu’un quotidien a rapporté durant cette semaine que le CCID serait en présence d’indices préliminaires quant à un foul play dans la cellule de ce détenu aux petites heures du matin du 30 juillet 2011 ? Comment fait-on pour avoir ces « indices préliminaires » ?

J’ai été aux infos qui m’indiquent qu’il n’y a rien de tel ; il me semble que cela relèverait d’un exercice de « management of public opinion »… Pour qu’il y ait des indices préliminaires quant à un foul play dans la cellule de Ramdhony, il faut qu’un témoin vienne de l’avant pour affirmer avoir entendu Ramdhony crier ou pleurer. Or, il n’y a rien de tel aujourd’hui. Aussi, pour avancer la thèse de quelque « foul play », il faudrait avoir un rapport qui contredit celui rédigé par le Dr Gungadin.

Aussi, pour avancer la thèse de quelque « foul play », il faut avoir un rapport qui contredit celui rédigé par le Dr Gungadin, mais aussi le témoignage d’une ou de plusieurs personnes présentes sur les lieux durant cette nuit. Au cas contraire, ce qu’on est en train de dire clairement, c’est qu’il y aurait eu une fabrication de la part du médecin.

Ceci me rappelle les affaires impliquant des membres de l’IRA à l’époque et qui avaient amené les Law Lords à dire : « Do not believe these men in white robes… because they can conspire with the police to do anything ! » Dans l’affaire Scuse, il avait été établi que des rapports avaient été fabriqués pour faire condamner des soi-disant membres de l’IRA, tout comme c’était la pratique du temps de l’apartheid en Afrique du Sud.

* Que se passera-t-il si d’autres personnes présentes sur les lieux durant cette nuit-là soutiennent aujourd’hui le contraire de ce qu’elles avaient avancé lors de l’enquête judiciaire ?

Cela pourrait se passer ainsi. Mais on se dirigera alors dans le domaine de ‘Alice au Pays de Merveilles’. Fera-t-on comme dans les aventures d’Alice de « convict » avant de « judge » ? On sera alors dans le domaine des supputations, des suppositions, des conjectures ou des croyances… et aussi de la gestion et du matraquage de l’opinion publique par le biais d’une certaine presse, de la radio-télévision…

* A la fin de la journée, il semblerait qu’on soit « in for the long haul » ?

J’ai lu ce qu’a déclaré mon confrère et Senior, Me Yousuf Mohamed, dans une récente interview, ce qui me pousse à dire que cette affaire va probablement prendre des années. J’ajouterai que l’affaire Roches Noires sera sans doute le thème de la prochaine campagne électorale…

* Vous voulez dire le thème principal de la prochaine campagne électorale ?

Non, le thème principal sera la vendetta politique. Je peux déjà imaginer les ténors des partis disséquer les tenants et aboutissants de cette affaire sur les boîtes de savon.

* Voyez-vous cette affaire mettre fin à la carrière politique de Navin Ramgoolam ?

Ramgoolam ne peut pas abandonner le leadership du PTr s’il souhaite survivre politiquement. Sans le « shield » du PTr, il ne pourra pas combattre cette affaire de Roches Noires non plus, car c’est très mélangé avec la chose politique. Il devra donc mener le combat sur le plan légal mais surtout sur le plan politique.

S’il gagne son procès, s’il y en a un, il le gagnera grâce au soutien du PTr, de ses avocats, etc. A partir de là, il pourra « rebound » politiquement. L’affaire Roches Noires constituera ainsi son ‘Blackstone’ – son ‘stepping stone’ pour un retour encore plus fort sur l’échiquier politique… sauf si on parvient à établir un « solid case » contre lui. Valeur du jour, je ne vois pas grand-chose de concret.

 

* Published in print edition on 23 January  2015

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