Interview Kailash Purryag

 

Interview: Kailash Purryag, Président de la République


« Ce serait inélégant de ma part de porter un jugement sur le mood de la population après deux consultations démocratiques…
… la population a parlé à travers ces deux scrutins et il appartient à chacun d’en tirer sa propre conclusion…”

* « La presse est un garde-fou de notre démocratie. Elle a une position de force privilégiée mais n’oublions pas que ce pouvoir et cette influence entraînent aussi des responsabilités »

* «En ce qui concerne la sécurité, il ne faut pas exagérer et essayer de peindre une image négative de la situation locale »

 

En cette période de fin d’année, nous avons sollicité un entretien avec le Président de la République afin qu’il nous livre ses impressions sur le plan politique, économique et social, étant donné son engagement auprès de la population et de l’île Maurice profonde. Entre autres, nous lui avons proposé de donner son opinion à propos des développements récents à Maurice sur le plan légal (Equal Opportunities Act) et aussi dans le secteur éducatif (éducation parentale et éducation permanente)…

Mauritius Times : Vous disiez, au début, de votre accession au poste de Président de la République que vous souhaiteriez être un Président engagé. Comment se passe votre engagement à ce jour ?

Kailash Purryag : C’est la deuxième fois qu’on me pose cette question. D’ailleurs, en ce qui concerne le terme « Président engagé », on a eu droit à des commentaires de part et d’autre. Je me souviens avoir prononcé ce terme dans le cadre d’une rencontre organisée par le Arya Sabha Yuvak Sangh qui a la responsabilité de s’occuper des jeunes.

Ce jour-là, je m’adressais à l’audience en anglais. Au fait, je voulais dire ceci : en tant que Président de la République, je souhaiterais dialoguer avec les jeunes, les écouter, les comprendre, et surtout je souhaiterais connaître leurs pensées et leurs aspirations. Depuis, je me suis pleinement engagé, pas seulement avec les jeunes aussi avec des personnes et des organisations impliquées dans divers champs d’activités.

Et je peux vous affirmer que mon engagement se passe très bien.

* Aussi, pour avoir pris l’engagement d’aller à la rencontre des Mauriciens « dans chaque coin et recoin de l’île Maurice » pour vous enquérir de leur situation, dites-nous : qu’est-ce que vos contacts avec les gens vous ont enseigné concernant l’île Maurice profonde ?

Depuis que j’ai assumé les fonctions de Président de la République, j’ai eu l’occasion d’aller à la rencontre des jeunes, dans les collèges et ailleurs, à travers les invitations que j’ai reçues des forces vives.

J’ai constaté qu’il y a beaucoup de personnes à Maurice, voire des professionnels comprenant des hommes et des femmes qui font un travail social volontaire remarquable pour venir en aide aux plus démunis de notre société. Il se trouve que nous pouvons identifier à Maurice, en dépit d’énormes progrès que nous avons réalisés depuis notre Indépendance, d’autres phénomènes de société qui nous interpellent. Ces phénomènes qui nous étaient inconnus ont fait surface, tels des enfants abandonnés, des enfants qui vivent dans des conditions extrêmement difficiles, un manque de discipline dans certains cas, mais également un problème parental qui rejaillit sur des enfants, et nous devons agir par rapport à tout cela.

Par ailleurs, toutes les forces vives que j’ai accueillies à la State House, et il y en a plusieurs — je dois préciser que je me suis fait un devoir de les accueillir indistinctement –, ont fait le même constat. Elles sont toutes unanimes à reconnaître que l’origine des problèmes que j’ai évoqués, c’est d’abord et surtout, un manque d’encadrement familial dans la plupart des cas.

Et pourquoi je vous dis tout cela ? Parce que depuis ces dernières années, notre société est confrontée à ces problèmes qui ne cessent d’augmenter et cela, malgré tous les efforts déployés par l’ensemble des « stakeholders » afin de les endiguer.

Je pense sincèrement qu’il y a un travail important à entreprendre, surtout avec les parents. Il faut les motiver davantage afin qu’ils soient mieux armés pour s’occuper de leurs enfants dès leur naissance ; je précise bien : dès leur naissance.

En même temps, il faut que ces parents-là se rendent compte que l’éducation reste la clé de la réussite de leurs enfants. Si on arrive à conscientiser les parents sur l’importance de l’éducation, une éducation de qualité qui inclurait le savoir-faire et le savoir-vivre dans la communauté, je suis sûr qu’on commencera à trouver la lumière au bout du tunnel.

Le savoir-vivre, tout comme l’éducation, est un élément fondamental pour le bon fonctionnement de n’importe quelle société. C’est la raison pour laquelle je mets autant d’accent sur l’éducation inclusive. Et je ne suis pas le seul à le reconnaître.

* Nos compatriotes qui vivent à l’étranger et qui viennent passer des vacances au pays font souvent une lecture différente de ce que nous enseignent les statistiques et les rapports des institutions étrangères sur la situation qui prévaut à Maurice : la cherté de la vie, l’insécurité et le manque d’opportunités, etc. Pensez-vous qu’ils exagèrent ?

Je présume que la majorité de nos compatriotes auxquels vous faites allusion dans votre question se trouvent en Europe, particulièrement, en Grande Bretagne, en France et en Italie.

La cherté de la vie n’est pas un phénomène uniquement mauricien. Il faut se rendre à l’évidence que Maurice est un « Net Food Importing Country ». Donc, les prix des aliments varient en fonction des cours du marché mondial. C’est une situation inévitable. Mais il existe des mécanismes à Maurice pour protéger les consommateurs. Je ne pense pas que la vie soit plus chère à Maurice qu’ailleurs.

En ce qui concerne la sécurité, il ne faut pas exagérer et essayer de peindre une image négative de la situation locale car Maurice est avant tout un pays à vocation touristique. Par conséquent, il nous faut éviter de gonfler les problèmes. Il y a bien des cas isolés, mais il ne faut pas généraliser. Les autorités font de leur mieux pour assurer la sécurité des Mauriciens et des touristes.

Eu égard au manque d’opportunités, dois-je vous préciser que lorsque nous avons accédé à l’Indépendance en 1968, nous étions un pays qui dépendait à 95% du sucre ? Depuis, nous avons diversifié notre base économique en créant, dans les années 70, un secteur manufacturier tourné vers l’exportation, avec la zone franche et l’industrie touristique, deux secteurs qui ont créé des opportunités pour la masse des Mauriciens. La diversification ne s’est pas arrêtée là. Nous avons continué avec le développement dans d’autres secteurs d’activités, tels que le secteur financier, le port franc et les TICs.

Les opportunités existent. Il nous faut diversifier davantage, plus particulièrement dans le secteur manufacturier. Il nous faut chercher d’autres créneaux pour approfondir la base de notre compétitivité et nous avons la capacité de produire des biens à haute valeur ajoutée (high value added goods). Pour réussir, encore faut-il que nous puissions accélérer la formation de nos jeunes. A l’ère où nous vivons, être « semi-skilled » relève du domaine du passé. Si nous cherchons à créer plus d’opportunités avec des produits à haute valeur ajoutée, et de qualité, il nous faut impérativement initier nos jeunes à la technologie et à la science, comme cela est prescrit dans un document intitulé Vision 2020 – The National Long Term Perspective Study, publié en mai 1997 par le ministère du Plan d’alors.

* Ce n’est pas pour vous entraîner sur le terrain politique, mais une consultation électorale, même au niveau local est apte à donner des indications précises quant au mood des citoyens, n’est-ce pas ? Que pensez-vous du mood des Mauriciens présentement, à mi-chemin du mandat de votre gouvernement ?

En tant que Président de la République, je me garderai de m’impliquer dans la politique. Je ne pense pas que ce serait élégant de ma part de porter un jugement sur, comme vous dites, le mood de la population après deux consultations démocratiques. La population a parlé à travers ces deux scrutins et il appartient à chacun d’en tirer sa propre conclusion.

* Estimez-vous que votre gouvernement soit en train de faire de son mieux par rapport aux mesures contenues dans le Government Programme , cela en vue de répondre aux aspirations des Mauriciens ?

Bien sûr ! Dans un contexte économique difficile, il faut reconnaître que mon Gouvernement fait de son mieux pour la mise en application de son Programme afin de mieux répondre aux attentes de la population.

* Quelle opinion avez-vous de notre civil service ? Êtes-vous satisfait du soutien qu’il accorde à votre Conseil des ministres dans la mise en application du Government Programme ?

Le civil service, depuis notre Indépendance, a été en mesure de répondre aux aspirations de la population de Maurice en mettant à exécution les décisions politiques des gouvernements successifs. La contribution du civil service dans notre développement a été reconnue par des instances internationales. Cependant, comme n’importe quelle autre institution, le civil service est appelé à s’adapter à de nouvelles exigences. Aujourd’hui, nous vivons dans un monde globalisé où les filets de protection disparaissent graduellement. Dans un tel contexte, je reste persuadé que le civil service se doit de se réinventer. Je note que la réforme du civil service a déjà été enclenchée : c’est uneexcellente initiative.

* Personnellement, M. le Président qu’est-ce qui vous inquiète le plus quant à l’avenir de la République? La criminalité ? La situation économique et une précarité grandissante chez un nombre croissant de Mauriciens ? Le chômage ? La corruption ?

La situation économique à long terme ! Et là, j’ai en tête une réforme économique en profondeur dans les grands axes, et qui pourrait nous assurer un développement durable et, en même temps, nous permettre de combattre la pauvreté absolue. La réforme économique a démarré depuis quelque temps et nous devons l’accélérer. Nous devons nous adapter aux changements de paradigme en cours en Europe, notre partenaire commercial traditionnel. Depuis les années 1970, nous avons bénéficié des accords préférentiels mais, désormais, notre pays n’est plus protégé.

* Les relations de votre Gouvernement avec la presse, du moins avec une section de la presse, ont été assez tendues par moments au cours de l’année qui s’écoule. Quelle opinion faites-vous de cet état de choses ? La presse exagère-t-elle parfois ?

Je ne crois pas que cela relève de ma compétence de porter un jugement sur les relations entre le Gouvernement et la presse. Dans n’importe quelle démocratie, la presse, en tant que contre-pouvoir à un rôle important à jouer afin que le Gouvernement soit toujours redevable envers les citoyens de la République.

Mais très souvent, la presse omet d’exercer ce même rôle quand il s’agit de son propre pouvoir. Faut‑il souligner que la presse is not beyond challenge ? La presse est un garde-fou de notre démocratie. Elle a une position de force privilégiée mais n’oublions pas que ce pouvoir et cette influence entraînent aussi des responsabilités. Les relations, parfois conflictuelles, entre le Gouvernement et la presse, ou même l’Opposition et la presse, sont normales dans le cours des choses et dans une démocratie comme la nôtre. Il ne faut rien exagérer.

* La liberté d’expression est inscrite dans notre Constitution dont vous êtes, M. le Président, le garant. Certaines mesures prises récemment à l’encontre des radios privées ou même des titres de la presse écrite ont poussé certains légistes et commentateurs à dire que l’Etat est en train de « gag the press » . Votre opinion ?

Il est vrai que la liberté d’expression est ancrée dans notre loi suprême. Ecoutez, il y a des paramètres légaux qui ont été mis en place.

* Etes-vous en faveur d’une loi pour encadrer la presse mauricienne ?

Vous savez, c’est un sujet qui a fait et continue de faire débat à Maurice comme en Grande-Bretagne, l’une des grandes démocraties mondiales.

En 70 ans, en Grande-Bretagne, le gouvernement a commandité sept rapports concernant la presse comme a fait mention le rapport du Lord Justice Leveson. Cela démontre que les débats sur la presse de datent pas d’hier.

Comme vous le savez, le gouvernement britannique avait nommé une commission d’enquête présidé par Lord Justice Leveson à la suite du scandale sur le phone hacking . Le rapport de Lord Justice Leveson vient d’être publié. Ce rapport est allé au-delà du phone hacking et la question d’une loi pour encadrer la presse a été évoquée. Lord Justice Leveson a fait des propositions sur cette même question.

* Par ailleurs, n’est-il pas temps, M. le Président, de décriminaliser la diffamation à Maurice, comme c’est de plus en plus la tendance dans beaucoup de sociétés modernes ? Maurice n’est-elle pas prête pour cela, selon vous ?

Cette question est complexe. D’ailleurs, le rapport du Lord Justice Leveson traite également de ce point en Grande-Bretagne.

* Par ailleurs, Maurice a fait des progrès sur le plan des equal opportunities avec l’Equal Opportunities Act. Ne pensez-vous pas qu’il serait souhaitable de légiférer en faveur d’une Freedom of Information Act afin que les Mauriciens soient en mesure de exercise their rights meaningfully ?

Comme vous le savez, cette loi a été promulguée récemment. Le Président de la Commission, M. Brian Glover, a soumis un rapport intérimaire avec des recommandations pour rendre plus efficace le fonctionnement de la Commission. Attendons voir !

* Il est certain qu’une Freedom of Information Act va grandement aider dans le combat contre la fraude et la corruption, n’est-ce pas ?

A ce stade, nous avons un cadre légal pour combattre la fraude et la corruption. Je ne vois pas comment la Freedom of Information Act à laquelle vous faites référence aiderait à mieux combattre, voire à enrayer la fraude et la corruption à Maurice.

* La question de l’arbitrage privé par un juge en fonction est décriée dans la profession légale, mais revient sur le tapis avec la soumission du rapport commandité par le Bar Council auprès d’un comité présidé par Sir Victor Glover. Quelle est votre opinion à propos des recommandations de ce rapport ?

C’est un rapport qui a été commandité par le Bar Council pour le Bar Council. J’aurais souhaité connaître les commentaires du Bar Council sur ce rapport. Cependant, je dois souligner que le Chef Juge et l’Attorney General ont déclaré publiquement, si je ne me trompe pas, qu’ils souhaiteraient une plus grande transparence sur cette question. Je suis d’accord avec eux sur ce point.

* Il serait probablement nécessaire de légiférer afin d’imposer un time limit for delivering judgements. Qu’en pensez-vous ?

C’est une question qui relève du judiciaire, et ce serait souhaitable que nous nous inspirions du système britannique où un mécanisme est préconisé et qui donne des ‘guidelines’ aux juges « for the delivery of judgements ».

* Vous disiez dans une interview en septembre dernier que vous ne comptiez pas retourner dans l’arène politique. Ça vous ne manque pas, la politique active, M. le Président ?

J’ai passé 36 ans de ma vie dans la politique active. Je reste toujours un observateur politique sans pour autant m’engager dans la politique partisane. Mes fonctions de Chef d’Etat m’interdisent de commenter l’actualité politique. Et en tant que tel, je préfère être au-dessus des mêlées politiques. Pour revenir à votre question, je m’en tiens à ce que j’avais déclaré en septembre de cette année-ci.

* Et si les données ou les circonstances changent, vous répondrez positivement à l’appel – comme votre prédécesseur l’a fait ?

J’ai répondu à votre question. Je ne vois pas pourquoi je devrais changer d’avis.

 

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