« SAJ n’est pas redevenu Premier ministre sans des capacités personnelles et la confiance de la population…

Interview: Jack Bizlall

… mais il va subir beaucoup de pressions »
« Personne n’écoute au PTr. Il n’y a plus de Travaillistes au PTr. Il faut réhabiliter le travaillisme »
« C’est le Bérengisme qu’il faut changer. A défaut de faire partir Bérenger, il faut qu’il soit ‘tamed’ »

 

Cette semaine, nous avons invité un de nos fins observateurs politiques, Jack Bizlall, afin qu’il fasse une première analyse de la situation politique actuelle, quelques mois après l’avènement d’un nouveau gouvernement. Dans l’interview qui suit, il nous parle entre autres de la question de la succession, ainsi que la place occupée par les deux autres leaders de l’Alliance au pouvoir…

 

Mauritius Times : Pour un début, ce n’est pas si mal que ça, non? Confirmation des mesures populaires telles que l’augmentation de la pension de vieillesse et de la compensation salariale, discours-programme avec des idées intéressantes et généralement bien accueilli, deuxième « miracle économique » en perspective, avec en parallèle l’opération-nettoyage au niveau des contrats et de la direction des institutions, quoique couplée d’un rectificatif par rapport au recrutement des CEOs, et des ressources de l’Etat dont les ‘State Lands’… Quelle lecture en faites-vous ?

Jack Bizlall : Vous avez raison, le début est excellent. Je tire trois conclusions à ce stade de l’analyse.

D’abord, le fait que si la coalition Bérenger-Ramgoolam avait gagné les élections le 11 décembre 2014 dernier, nous serions aujourd’hui dans la continuité de nombreux abus et de la politique d’accaparement et de l’agrandissement de la fracture sociale. Le changement que la population a fait, politiquement et socialement parlant, est favorable à l’ensemble de la population. Il faut féliciter, d’abord et avant tout, les électeurs.

Ensuite, il faut prendre en ligne de compte que Jugnauth est âgé et qu’il a sans doute une autre perspective politique en tête. A cet âge, on veut entrer dans la mémoire des gens et, on ne réfléchit pas dans une perspective d’immortalité par la transmission biologique. Je crois qu’il doit avoir une idée claire de la valeur de cette transmission et surtout de ses dangers.

Ce que j’ose lui demander à travers votre journal, c’est de détacher organiquement le MSM de sa famille et de laisser de côté sa quête d’installer sa famille à la tête de la République de Maurice. Il doit disposer du Sun Trust. Par exemple, le transformer en un Institut indépendant pour la formation politique sous l’égide de l’Université de Maurice.

Enfin, nous avons beaucoup de jeunes dans ce gouvernement et il ne faut pas les pourrir par les actes de deux ou trois ministres des anciens gouvernements MSM-PMSD. Ce sont ces derniers qui posent problème. Croyez-moi le deuxième danger vient de là.

* Le Premier ministre avait cependant dit son souhait de terminer sa carrière politique dans l’honneur. On voit toujours ce côté direct et tranchant chez lui, et une détermination couplée d’une certaine confiance de pouvoir assurer la réussite de son gouvernement. Le voyez-vous réussir ce pari ?

Je le connais personnellement pour l’avoir côtoyé alors que nous étions membre du MMM. Il a beaucoup évolué depuis 1983 par la force des choses. Avant, il était intéressé uniquement par sa propre personne, son métier d’avocat et son loisir préféré, le football.

Il aura des difficultés à gérer les affaires de la République. Le vieux Ramgoolam avait sa secrétaire pour l’aider à prendre des décisions. Personne ne se souvient de Mme Heeraman. Tout dépendra de celui qui agira comme sa main droite. Etre Premier ministre, c’est prendre de multiples décisions et, ainsi, c’est beaucoup lire et vérifier.

Il n’est pas né hier et il n’est pas redevenu Premier ministre sans des capacités personnelles et la confiance de la population. Mais il va subir beaucoup de pressions de la part des jouisseurs tant au sein de son gouvernement que de la part des familles qui ont bénéficié des largesses de Ramgoolam sur le dos de la République.

D’autre part, il doit faire attention à ne pas transgresser le droit en ce qu’il s’agit de la récupération des biens de l’Etat et de la punition à infliger aux jouisseurs et accapareurs pro-Ramgoolam.

Je ne crois pas que nous allons connaître ce qu’il appelle un « deuxième miracle économique ». Si vous relisez mes critiques à l’égard de son gouvernement dans le passé, vous constaterez que son erreur est de croire que nous vivons dans une oasis économique et ce qui se passe dans le monde ne nous concerne pas. Le monde d’aujourd’hui est encore plus difficile. Ramgoolam s’est adapté à l’économie mondiale en adoptant la politique de tout vendre. Nous ne sommes plus les propriétaires de notre pays. Nous avons à rectifier les erreurs du passé en éradiquant la fracture sociale. Cela doit être son premier objectif.

Nous avons deux moyens : adopter une politique de revenus pour les 750,000 personnes qui font rouler l’économie du pays et changer considérablement les sources de revenus de l’Etat et améliorer la condition humaine. A défaut du socialisme, on peut sans grande contradiction installer un Etat social. Pour autant que l’économie soit mise au service du social comme objectif dans le cadre d’une Deuxième République parlementaire.

La solution est de définir une nouvelle infrastructure économique combinée avec une nouvelle infrastructure sociale. On a les moyens. D’ailleurs, j’ai adressé une lettre au ministre Bodha à ce sujet. Il faut oser et être volontariste dans un premier temps pour préparer – à défaut d’un nouveau miracle économique qui favoriserait l’abandon de notre secteur productif pour le secteur des services, déconnecté de l’économie réelle – une politique qui prend en ligne de compte nos faiblesses et nos manquements, certes, mais qui se ferait sur nos forces qui sont multiples. Il lui faudra déterminer comment transcender ces faiblesses et identifier nos forces. On peut le faire et on doit le faire.

* Réussir ce pari – c’est-à-dire la réussite de son gouvernement – il faudra bien plus pour SAJ qu’une opération-nettoyage ou des enquêtes policières, aussi nécessaires soient-elles en vue de renforcer l’Etat de droit et les principes de « good governance » ?

Quelle connerie que ce terme « good governance » ! Il y a plusieurs secteurs en crise. Le secteur de la canne en premier qui va subir deux choses : les effets de la baisse du coût du pétrole et l’appréciation de la roupie par rapport à l’Euro. La bonne gouvernance, ce n’est pas que la gestion du pays, sans fraude et sans gaspillage, c’est aussi en exemple, notre politique monétaire et bancaire.

Sur le premier plan, je suis déçu par les décisions prises concernant les casinos. C’est inacceptable ce qui se fait actuellement. Je compte adresser une lettre au ministre des Finances à ce sujet pour qu’il arrête sa politique pendant qu’il est encore temps. J’ai déjà adressé une lettre concernant certains dossiers laissés par Ramgoolam, au ministre Badain.

Assumons que Jugnauth veut atteindre un but raisonné, il lui faudra empêcher que ses intentions soient contrariées par un ou deux ministres.

* En ce qui concerne l’ambition d’un deuxième « miracle économique », le gouvernement démarre avec une chance fabuleuse, avec le prix du pétrole à la moitié de son prix de l’année dernière, ce qui lui donne une bonne marge de manœuvre. Mais ce n’est certainement pas suffisant ; faut-il aussi les bonnes stratégies et politiques économiques et monétaires, sociales et éducatives, un encadrement institutionnel et les hommes pour réussir cela. Le gouvernement s’est-il donné les moyens et les hommes à même de lui permettre de réaliser ses ambitions ?

Mettons les choses au clair : Vishnu Lutchmeenaraidoo est économiste et il sait très bien, qu’après 1983, la relance économique mondiale a été possible par la politique d’endettement des Etats-Unis. La baisse dans le prix du pétrole est anti-écologie si des décisions ne sont pas prises pour contrôler la situation. Il faudra une politique ciblée pour que cette baisse soit profitable. Deux projets sont aujourd’hui possibles : celui du logement et celui du transport gratuit.

Je n’ai que faire du miracle économique. Le terme est inapproprié. Il est lié au populisme. Rien ne vient d’en haut. Il faut engager la population dans un projet qui rehausse notre niveau de vie dans l’application d’une politique qui engage mieux et différemment les 750,000 producteurs.

Sur le plan de l’éducation, il faut une stratégie nouvelle qui remplacerait l’éducation d’insertion par l’éducation d’assertion. Rodrigues a une avance sur nous. Croyez-moi. Voyez ce que les Rodriguais font et vont faire de l’accompagnement pré-scolaire.

Nous vivons sur une petite île, loin des autres continents et trop au sud de l’Océan Indien. C’est un avantage et un handicap. Notre insularité limite les capacités intellectuelles et créatives de notre population. Si vous me dites de vous nommer un décideur au-dessus du lot, je vous dirais que je n’en trouve personne.

Ce n’est pas la recherche de l’élitisme pour des raisons racistes. C’est que notre système éducatif et notre ouverture vers le monde extérieur posent beaucoup de problème. Notre comportement l’est aussi.

Savez-vous combien de Mauriciens capables sont à l’étranger ? Je crois qu’il faut une politique pour faire partir beaucoup de nos jeunes à l’étranger et les faire revenir au pays ensuite. C’est notre seul espoir de voir ce pays avancer dans le respect de notre population et de notre devenir.

* C’est bien pour la première fois que le MSM est le parti électoralement dominant dans un gouvernement. Si Sir Anerood Jugnauth réussit son pari, cela va faciliter dans une grande mesure la relève au niveau du gouvernement. C’est probablement trop tôt de parler de succession, mais cela se prépare, paraît-il, et ne souffre d’aucune contestation au sein du MSM. La perspective d’un changement à la tête du gouvernement constitue-t-elle un élément perturbant pour vous ?

Ce gouvernement est à la tête du pays pour l’administrer, pas pour le gouverner. Depuis moins de deux mois. Ce n’est pas donc l’heure de parler de succession. Ce gouvernement est sans doute un gouvernement de transition. Quelque chose d’autre se prépare à travers le monde. Lisez ce qui se passe au nord de l’Afrique comme en Europe.

Ici, nous avons deux expériences politiques ; la révolte de février 1999 et les élections de décembre 2014. Il faut réfléchir différemment. Je viens de terminer un livre sur Rodrigues. J’avais l’intention de publier un mensuel intitulé L’Antithèse. Il existe des personnes pour l’animer. Mais on n’a pas de ressources matérielles. J’ai opté pour la publication d’un livre sous le même titre.

Je ne suis pas d’accord avec ce que l’on propose sur les plans écologique, de la croissance, du budget, de l’éducation, de la gestion, de la fonction publique… bref, de l’économie dans son ensemble, du social et de la culture. Il faut réfléchir autrement sur ces questions.

Il faut animer l’opposition extraparlementaire. Dans la pratique, il faut compter sur l’EDP. Il faut que ses membres soient animés par une force politique autant sur ce qu’il faut proposer, que sur ce qu’il faut exécuter en termes de proto-alternatifs.

* Au-delà des contraintes constitutionnelles, le maintien en poste de Kailash Purryag à la présidence donne une indication claire du rapport des forces au sein du gouvernement : Purryag reste (SAJ n’y voyant aucun inconvénient, semble-t-il), mais aussi Ivan Collendavelloo (qui s’est résigné à ‘stay put’ alors qu’il a démissionné du Parlement pour bien moindre chose dans le passé)… Votre opinion ?

On a une mauvaise lecture de notre Constitution et du droit constitutionnel. On ne peut pas faire partir constitutionnellement Purryag sans son accord. D’autre part, celle que l’on compte nommer pour le remplacer n’est pas acceptable pour moi. Je conserve cette liberté de m’opposer à ce qui n’est pas raisonnable, ce qui ne peut être accepté ou subi. Tant sur le plan de son choix et pas un autre, et de ses capacités politiques d’assumer cette fonction.

Quand Jugnauth est resté en 2000, j’ai manifesté pour qu’il parte devant le Réduit. Je ne compte pas le faire cette fois-ci parce qu’il n’y a pas de raison majeure. Je me suis battu contre la dynastie Jugnauth. La bataille n’est pas terminée… il faut se concentrer sur l’essentiel.

* Le PTr aurait, selon son leader, mis sur pied un comité pour comprendre les causes de la défaite lors des dernières législatives. On ne sait pas ce que les délibérations du comité ont conclu…

Laissons au PTr la liberté de gérer l’irrationnel et sa chute avec un boulet attaché à ses instances portant le nom de Ramgoolam. Ce parti n’avait rien compris quand il a laissé à Ramgoolam le droit anticonstitutionnel d’imposer sa République présidentielle à deux têtes.

Ce parti est toujours animé par des considérations de castes, de familles accapareuses et de cliques… S’il ne prend pas ses distances de ce que Ramgoolam et certains ministres ont fait, il va se noyer…

J’ai dit plusieurs fois à Ramgoolam de partir de son plein gré. Il n’a pas écouté. Personne n’écoute au PTr. Il n’y a plus de Travaillistes au PTr. Il faut réhabiliter le travaillisme. Il faut que ce comité nous dise ce que sont les valeurs du travaillisme. S’ils ne peuvent pas le faire, je peux leur envoyer un texte à ce sujet. Il y a, d’autre part, quelques intellectuels valables qui, malheureusement, sont sous le diktat d’un comité de direction anti-travaillisme.

* Par contre, il semblerait que le MMM, en particulier la direction de ce parti, aurait rapidement bouclé un exercice semblable pour finalement jeter le blâme de la défaite sur Navin Ramgoolam, et l’attention des militants est maintenant braquée sur le renouvellement des instances du parti. En attendant, les leaders des deux partis respectifs (PTr et MMM) ont, semble-t-il, choisi de ‘stay put’ — chacun pour des raisons différentes. Comment réagissez-vous à cela ?

J’ai déjà dit que le MMM a trois voies possibles :

1) Il retourne à ses valeurs anciennes. Il faut les répertorier et leur accorder toute leur importance. Le militantisme est une autre dimension de l’engagement et de la démocratie interne comme constitutionnelle. Un exemple, si on veut démocratiser le pays, le MMM doit être lui-même démocratique dans sa constitution. Que ce mouvement, devenu un parti politique traditionnel et de droite, se débarrasse de la fonction autocratique de leader.

2) Il se reconstruit pour être un jour le gouvernement alternatif à celui qui est au pouvoir. Il lui faudra faire son mea-culpa et choisir de jeunes dirigeants. Ceux qui sont les responsables de la faute politique la plus grave qui puisse se faire que de vouloir instaurer la République présidentielle, doivent partir de leur plein gré, ou

3) Continuer à dépérir comme le parti politique des minorités, de naviguer dans des tractations d’alliances manœuvrières et dangereuses. Et dépérir encore et encore.

* Parvenir à maintenir le leadership du parti, pour n’importe quelle raison malgré la défaite – c’est vraiment réussir un grand coup dans ces circonstances. Soit le parti est cadenassé et donc maintenu au service du leader – ce qui en dit long sur la supposée démocratie qui prévaut à l’intérieur du parti, soit c’est le réalisme politique en faveur du statu quo par rapport au leadership pour assurer la survie du parti qui a le dessus sur toute autre considération. Qu’en pensez-vous ? Voyez-vous le PTr et le MMM pouvoir se réinventer sans Ramgoolam et Bérenger respectivement ?

Le MMM n’est plus un mouvement qui permet la profusion des idées. C’est devenu un parti politique monolithique, pouvoiriste et manœuvrier. J’ai tout dit.

Quand je rencontre les militants dans la rue, ils sont désorientés. Leur moteur politique n’est plus la certitude, la confiance ou le changement est possible et c’est pour demain. Ils se posent des questions.

Il faut savoir laisser sa place aux jeunes et avoir confiance qu’ils peuvent donner un nouveau souffle à ces partis politiques.

* On en parle de plus en plus : la nécessité d’un changement au niveau du leadership du MMM, et un certain nombre de « militants coltar » se tournent vers le « Muvman Liberater » de Collendavelloo. Voyez-vous ce dernier capable d’assumer le leadership d’un « militantisme réformiste » ?

Le MMM a un leader et pas un leadership collectif. Donc, c’est le Bérengisme qu’il faut changer. A défaut de faire partir Bérenger, il faut qu’il soit « tamed ». Il faut absolument que le poste de Leader soit aboli. Pour aujourd’hui et pour demain, pour qu’il n’y ait pas de Bérenger II. Comme ces films qui n’ont pas de fin.

Quant à Collendavelloo, il fait ce qu’il dit. Il attire les militants par l’attrait du pouvoir. Tel fut le cas en 1983 avec Jugnauth. Va-t-il réussir à retourner au MMM pour le changer ou compte-t-il créer un MMM 2 ? Laissons du temps au temps.

* Lindsay Rivière nous disait récemment qu’il y a déjà un PMSD Revival en cours. Xavier Duval, qui a pris de l’épaisseur pendant la dernière campagne électorale, est un des trois politiciens les plus populaires de Maurice, avec SAJ et Arvin Boolell. Il dirige un groupe parlementaire important de 11 députés. En plus, le PMSD a déplacé beaucoup de votes de la Population Générale et Xavier Duval se positionne déjà pour l’après-Bérenger, et pour 2019. Qu’en pensez-vous ?

Un constat : Le PMSD n’est plus ce parti d’extrême-droite avec ses nervis et ses pratiques populistes fascisantes. Il est un parti politique de droite comme les autres. Je crois que le PMSD est mort avec Gaëtan Duval.

Ce qui reste, c’est un parti de droite, dynastique, pouvoiriste et sans parti pris face à l’argent. C’est dans ce contexte qu’il faudra voir si le régime en place pourra dissocier ce qui s’est passé avant 2015 alors que Xavier Duval était au gouvernement. De PMXD à PMSD, le saut est quand même périlleux.

Je ne crois pas que sa popularité soit devenue aussi grande en 4-5 mois. Quelques mois de cela, il ne représentait que 2% de l’électorat.

Ce qu’il faut faire pour conclure, c’est observer ce qui se fait et contester ce qui est mauvais. On peut anticiper, mais il faut le faire avec bonne foi. Ce gouvernement est là pour 5 ans. Il est trop tôt pour dire autre chose que d’attendre. Votre journal accorde des analyses d’un certain nombre de personnes. Il faut continuer.

 

* Published in print edition on 6 February  2015

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