« La contestation est en marche »

Interview : Jocelyn Chan Low

* ‘Rama Valayden et ses amis sont en passe de prendre le flambeau face à une opposition traditionnelle qui semble faire du réchauffé et du surplace…

* ‘En tant que ministre de l’intérieur, Pravind Jugnauth aurait dû crever l’abcès dès le départ’

* ‘Nous sommes en 2021 et, pour beaucoup de Mauriciens, certains politiciens ont fait leur temps. Ils ont eu leur moment de gloire mais il faut qu’ils take a back seat’


Comme plusieurs autres pays du monde, la République de Maurice est secouée par des affaires sordides. En l’absence de mesures prises par les autorités pour retrouver rapidement les coupables, l’on soupçonne certains dans le monde politique et leurs proches de s’adonner à des actions malhonnêtes et immorales. Les institutions sont aussi critiquées pour leur lenteur, voire leur inefficacité. Dans ce sillage, Jocelyn Chan Low, historien, nous livre ses impressions sur le rôle des ‘Avengers’ dans le paysage politique mauricien.


Mauritius Times : Ce sont les ‘Avengers’ qui, dans les circonstances très particulières présentement, ont potentiellement la capacité de rassembler une grande foule avec les promesses de révélations sur l’affaire Kistnen et les ‘Kistnen Papers’, et aussi sur la mort de Pravin Kanakiah dans des circonstances suspectes, entre autres – des révélations susceptibles de ‘choquer l’imagination des Mauriciens’ selon Rama Valayden. Ont-ils réussi leur pari, selon vous ?

Jocelyn Chanlow : J’étais présent au meeting des ‘Avengers’ à la Louise dimanche dernier, et je peux vous affirmer qu’il y avait une très grosse foule très enthousiaste de jeunes et de moins jeunes.

Bien sûr, ce n’était pas la foule de la marche citoyenne du 29 août 2020 à Port Louis suivant l’affaire du Wakashio, mais les organisateurs ont largement tenu leur pari. Certes, ils ont fait monter la mayonnaise depuis quelques temps en annonçant des révélations chocs (et il y en a eu des révélations !), et ils ont aussi eu le soutien d’autres groupes comme des syndicats et Rezistans ek Alternativ, mais pour un premier rassemblement, le succès était définitivement au rendez-vous.

* Autant qu’on se pose des questions sur ce qui est perçu comme l’absence d’actions concrètes de la part du CCID et de l’ICAC en vue de démêler ces affaires et d’établir les responsabilités criminelles individuelles, autant faut-il reconnaître que ces deux institutions sont devenues ces temps-ci les meilleurs agents politiques des ‘Avengers’, mais aussi de l’opposition elle-même. Intéressant, n’est-ce pas ?

Personnellement, je pense que le Premier ministre a commis une gaffe monumentale, en tout cas un énorme faux pas politique, en défendant publiquement son colistier et ministre Yogida Sawmynaden. Autant qu’il a été au rendez-vous dans l’affaire Saint Louis en faisant partir son Vice-Premier ministre Ivan Collendavelloo, autant il a complètement raté le coche cette fois-ci.

Si un ministre est mis en cause – avec certaines ‘preuves’ à l’appui comme dans le cas allégué d’emploi fictif de Madame Simla Kistnen comme ‘constituency clerk’, il n’y a rien de mal qu’il « step down » pour défendre son honneur et réintègre le Cabinet une fois blanchi.

De plus, il y en a eu plusieurs cas dans le passé. Mais cet entêtement à garder son ministre au sein du Gouvernement et le silence assourdissant de ce dernier face aux allégations sont en train de susciter définitivement un malaise grandissant au sein de la population, et une suspicion et un manque de confiance vis-à-vis des autorités et des institutions telles que la Police et l’ICAC.

En tant que ministre de l’intérieur, Pravind Jugnauth aurait dû crever l’abcès dès le départ.

* On prétend que ce qui retient le Premier ministre, ce sont les ‘Kistnen Papers’…

Difficile à dire car, à travers les journaux, on n’a que quelques éléments de ces fameux ‘Kistnen Papers’, dont les originaux, selon les ‘Avengers’, se trouvent désormais de toute manière au Bureau du DPP.

Aucun ministre ne doit exercer un quelconque chantage sur le Premier ministre. A la moindre tentative, il doit être bouté hors du Cabinet des ministres. Aucun Premier ministre qui respecte sa fonction ne peut tolérer cela.

* Avez-vous l’impression qu’il existe présentement deux centres de pouvoir – peut-être concurrents — au sein de la force policière, ce qui explique la perception de l’aggravation de l’insécurité dans le pays ?

En fait, cette perception ne date pas d’aujourd’hui. Il y a effectivement plusieurs centres de pouvoir ou de prises de décision au sein de la force policière et le Commissaire de Police, depuis quelque temps, n’est plus le seul maître à bord. Il y a aussi cette perception que cela est dû à des interventions ‘occultes’ venant notamment des politiques.

En fait, il existe un grand nombre d’institutions qui sont totalement gangrenées par l’ingérence politique qui est exercée à travers certains protégés. On l’avait vu à Air Mauritius, et on peut constater aujourd’hui les dégâts que cela a occasionnés. De ce fait, je ne serais point étonné qu’il existe effectivement deux centres de pouvoir, et ce, depuis longtemps, au sein de la force policière.

* Quant aux ‘Avengers’ eux-mêmes, des voix se sont élevées dans le milieu du barreau contre l’amalgame que font les ‘Avengers’ dans leur rôle de légistes et l’ambition qu’ils se donnent sur le plan politique. Il paraît que Rama Valayden et ses amis n’en ont cure de ces commentaires, et ils paraissent déterminés à poursuivre dans cette voie. Que cherchent-ils réellement ?

D’abord, à ceux qui s’élèvent contre le soi-disant amalgame que font les Avengers dans leur rôle de légistes et leur ambition politique, je leur dirais tout simplement de se référer à la carrière de ce grand avocat que fut feu Sir Gaëtan Duval…

Il y a effectivement au sein de cette équipe des politiciens chevronnés, à l’instar de Shakeel Mohamed, de Roshi Bhadain et de Rama Valayden, des ex-députés et/ou ministres. Politiquement, ils sont tous à divers degrés dans l’opposition. Mais je crois fermement en leur sincérité quand ils disent qu’ils se battent pour faire éclater la vérité sur des cas où planent de forts soupçons de ‘cover-up’. Parce qu’il y a effectivement une forte perception de mainmise du pouvoir sur des institutions-clés dans le pays, à l’exception du judiciaire.

Cela dit, Rama Valayden a toujours été une valeur sûre de la politique mauricienne. Il a toujours été un avant-gardiste et un ardent défenseur des droits humains. Aujourd’hui, de par son charisme, il nous rappelle dans une certaine mesure son mentor, feu Sir Gaëtan Duval. Il pourrait peut-être créer une nouvelle force politique qui finirait par secouer les partis politiques traditionnels de l’opposition de leur léthargie.

Ce qui est certain, c’est que leurs discours et celui de Roshi Bhadain contre le système en place ont beaucoup de résonance au sein de la population, notamment chez les jeunes.

La contestation est en marche, et il semblerait que Rama Valayden et ses amis, ainsi que Bruneau Laurette et Rezistans ek Alternativ sont en passe de prendre le flambeau face à une opposition traditionnelle qui n’arrive toujours pas à trancher sur des sujets essentiels à son devenir, et qui semble faire du réchauffé et du surplace…

* Pensez-vous réellement que les ‘Avengers’ ont potentiellement la capacité de supplanter des partis comme le PTr ou le MMM sur le plan politique – s’ils parviennent à s’entendre sur la question de leadership de leur mouvement -, ou vont-ils se retrouver en fin de compte à négocier un deal « digne et sincère » auprès de l’Entente PTr-MMM-PMSD ?

Face à la force de frappe de la machinerie électorale du MSM et de ses alliés qui vont utiliser tous les leviers du pouvoir pour gagner les prochaines élections générales, il n’y a pas d’autre alternative qu’un Front Uni de toutes les oppositions. Il est évident que ce ne sera pas facile à mettre en œuvre car, au sein de ce front, il y aura aussi la question du rapport de force entre les diverses composantes.

Cela dit, il faut tout d’abord qu’il y ait un accord sur le programme minimal à mettre en œuvre en cas de victoire. Et il y a déjà un très large consensus aujourd’hui au sein de la population qu’il faut revoir toute la constitution et le mode de gouvernance du pays et de la nécessité d’empower le citoyen face au pouvoir public.

Pour mener ces transformations, l’opposition doit impérativement remporter une majorité de trois quarts de sièges au Parlement. C’est pour cela qu’il est impératif de mettre les problèmes d’égo de côté et être pragmatique. Si Roshi Bhadain a pu intégrer l’entente des partis de l’opposition, pourquoi pas Rama Valayden et ses amis ainsi que Bruno Laurette et Rezistans ek Alternativ?

Tous, ils proclament haut et fort qu’il faut sauver le pays. S’ils veulent vraiment réussir, la solution, c’est de mettre leur énergie et leurs ressources en commun et éviter de diviser le protest vote, ce qui donnerait un avantage certain au MSM et à ses alliés.

* En passant, vous aurez noté qu’on parle déjà de ‘L’Entente PTr-MMM-PMSD’ comme si c’est déjà chose faite. Cela reste à voir, mais là également se poserait la question de leadership, n’est-ce pas ?

Encore une fois, il faut être réaliste et pragmatique. Nous sommes en 2021 et, pour beaucoup de Mauriciens, certains politiciens ont fait leur temps. Ils ont eu leur moment de gloire mais il faut qu’ils ‘take a backseat’ et agissent comme des ‘mentors’ pour la génération montante.

Quant au leadership du Front uni de l’opposition, il faudrait mettre toutes les chances de son côté. Il ne faudrait surtout pas présenter quelqu’un qui risque de faire éloigner une bonne partie de l’électorat parce qu’il a subi malheureusement une campagne infecte de character assassination, par exemple.

D’ailleurs, il existe aujourd’hui des outils scientifiques tels que les sondages pour évaluer le potentiel et les chances des uns et des autres… Si l’opposition veut remporter les prochaines élections générales, il lui faudra agir en conséquence.

* Pour revenir aux ‘Avengers’, il est à noter également que Roshi Bhadain a pris soin de ne pas se perdre dans la mouvance politique de Valayden et consorts. Il a été admis, paraît-il, (avec ou sans son ‘Reform Party’ ?) dans l’Entente PTr-MMM-PMSD pour le besoin des prochaines élections municipales. Un pas a été franchi, mais faut-il de tout ce monde-là pour combattre le régime en place ?

En politique, il ne faut surtout pas sous-estimer son adversaire, en particulier, s’il est au pouvoir et arrive à noyauter des institutions-clés de l’état.

En outre, c’est la dispersion des votes de l’opposition dans une lutte à trois qui a mené à la victoire du MSM et de ses alliés. Finalement, ces derniers n’ont récolté que 37% des voix exprimées aux élections générales de décembre 2019… 63% de ces voix étaient acquises à une opposition dispersée.

Evidemment, il y a des leçons à tirer de ces résultats…

* Il reste à voir si les ‘Avengers’ parviendront éventuellement à secouer le Gouvernement avec les ‘Kistnen Papers’. Mais tout ce beau monde sur la plateforme de L’Entente, réunissant les différentes forces de l’opposition, cela devrait réjouir le leader du MSM. ‘The more the merrier,’ doit-il se dire, en raison du risque de fragmentation de cette opposition. Qu’en pensez-vous ?

Il aura tort de penser ainsi. Dans un grand nombre de pays, si au départ on a vu une fragmentation des forces de l’opposition – chacun tentant de consolider son power base -, au dernier moment, cette même opposition a dégagé une formule d’entente pour chasser le pouvoir en place…

Surtout qu’en ce moment, si on fait une analyse minutieuse des discours des uns et des autres, les différentes forces de l’opposition évitent plus ou moins de se tirer dessus. Au contraire, ils tentent déjà de trouver un terrain d’entente pour des actions communes…

* Mais il faut plus qu’un slogan, comme celui de Bruneau Laurette et de sa bande, pour chasser le régime en place du pouvoir. Il faut un programme, un leadership et une équipe homogène et crédible. Il y a un long chemin à parcourir et des sacrifices à faire pour y arriver, n’est-ce pas ? Vous voyez cela aboutir, vous ?

Il y a encore du temps à parcourir avant les élections générales et, d’ici là, l’opposition aura tout le loisir de régler ses problèmes, qui sont loin d’être insolubles, avec un peu de pragmatisme et de bonne volonté, de part et d’autre.

Quant au programme, il est évident aujourd’hui que la population s’attend à une véritable transformation du pays au niveau de la bonne gouvernance, de la méritocratie et du fonctionnement dans la transparence des institutions. Il y a aussi une véritable défiance vis-à-vis du personnel politique qui ne peut être résolue que par l’octroi de plus de pouvoir aux citoyens. Il faut passer d’une démocratie représentative à une forme de démocratie plus participative. Il y a aussi la nécessité de réinventer l’économie mauricienne pour un développement durable respectueux de l’environnement.

L’obstacle majeur viendra sans doute au niveau du choix de la personnalité à être présentée comme le Premier ministre alternatif ainsi que ceux devant occuper les postes constitutionnels-clés. Et c’est là qu’on verra qui seront ceux qui mettront l’intérêt du pays au-dessus de leur égo ou de leur intérêts personnels…


* Published in print edition on 2 February 2021

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