« L’alliance Lepep va sans doute mettre les bouchées doubles pour tenter de renverser la vapeur…

Interview : Dr Soomant Callikan — 

…le temps lui est maintenant compté »

Law and order : ‘La prise en charge énergique de ce dossier laisse sur leur faim bon nombre des Mauriciens’

Les événements de ces deux dernières années ont donné au PTr et MMM un second souffle. Tant mieux pour le jeu politique démocratique… »

Professeur à l’Université de Maurice jusqu’en 1985, titulaire d’un doctorat du Collège de France et d’une Maitrise en Informatique de l’Angleterre, Dr Soomant Callikan s’est intéressé à divers domaines dans le privé. Il a exercé comme consultant à Maurice et en Australie, avant de se consacrer à la formation professionnelle et aux politiques Qualité pendant une quinzaine d’années dans un grand groupe du secteur privé. C’est un parcours qui brasse autant le public que le privé, de même que l’univers académique, la formation des ressources humaines et les exigences de qualité et de bonne gestion en entreprise. Dans l’interview qui suit, il nous parle, entre autres, des enjeux de la « droitisation » en Europe ou aux États-Unis, des problématiques pressantes à régler pour une meilleure gouvernance de Maurice, et de la gestion des affaires du pays par le gouvernement Lepep…

Mauritius Times : Apres Brexit et Donald Trump, rien n’est à écarter, dit-on, dans les milieux politiques en France quant aux risques que Marine Le Pen soit à l’Elysée dans un proche avenir. Cela paraît depuis moins compliqué et même tout à fait envisageable, affirme-t-on. Qu’en pensez-vous ?

Soomant Callikan : Si le Brexit aura un impact indéniable à l’échelle britannique, c’est l’élection inattendue aux États-Unis du milliardaire fantasque Trump qui, par le contrôle parallèle du judiciaire et du législatif américain, risque d’entraîner un recul durable des idées libérales, progressistes ou humanistes, désormais confinées à la côte est et ouest des États-Unis.

Pour la vieille Europe, c’est un sérum inespéré pour les partis politiques qui, depuis une vingtaine d’années ou plus, se font le chantre d’une « droitisation » ou, si on préfère, d’une sorte de « populisme », dont les contours sont variables selon les pays. Longtemps diabolisés ou sulfureux, ces partis vont tout faire pour capitaliser sur cette vague droitisante pour se « décomplexer » et s’afficher plus ouvertement, même si les problèmes ne sont pas tout à fait les mêmes des deux côtés de l’Atlantique.

En France, le mouvement « frontiste » cultive depuis assez longtemps la même xénophobie, les mêmes peurs d’une population globalement précarisée, une crise identitaire larvée et le sentiment d’abandon tant par les élites de sa haute administration que par sa classe politique traditionnelle. Ce terreau malsain se trouve aujourd’hui renforcé, mais la galaxie frontiste rebute encore et, dans des élections à deux tours où il faut se faire élire avec plus de 50% des voix, la tâche est ardue, surtout dans un pays où les valeurs et les traditions républicaines, la laïcité et l’esprit d’ouverture au monde, les idées progressistes, sinon les idées tout court, sont plus profondément ancrés que chez ses voisins.

Aux plans économique et politique, autant le Brexit n’aura pas de conséquences fâcheuses pour la construction européenne, autant la sortie de la France de la zone Euro et le retour aux frontières physiques, sonnerait le glas pour le rêve européen, avec des conséquences géopolitiques incalculables. L’impact pour notre île, si étroitement associée à l’Europe dans son histoire, sa culture et son développement, serait évidemment dramatique.

Je doute que la vague Marine va surfer jusqu’à l’Élysée mais nous le saurons assez tôt avec les Présidentielles à venir dans quelques mois.

* Dans une analyse publiée chez un confrère récemment, Jean-Claude de l’Estrac semble vouloir « equate » le populisme qui se répand à l’étranger avec ce qui s’est passé à Maurice en décembre 2014. Il évoque le « problème grandissant d’incommunication entre les élites politiques et médiatiques, et les masses de plus en plus désemparées et frustrées », et prévient que « l’erreur à ne pas commettre, c’est de se consoler… en décrétant que c’est la victoire de la bêtise sur l’intelligence, des électeurs ignares des campagnes sur celle des gens biens des villes ». Partagez-vous cette opinion ?

Je n’ai pas lu cette analyse. Les conditions locales sont très différentes des enjeux de la « droitisation » en Europe ou aux États-Unis. Ni le nationalisme blanc, ni le sentiment de peur ou de perte d’identité, ni le réflexe de repli sur soi ou de fermeture des frontières, ni les problèmes de l’immigration incontrôlée, ne sont d’actualité dans notre île, heureusement d’ailleurs.

De nombreux analystes internationaux se penchent sur ce phénomène de découplage ou de coupure entre les élites politico-administratives et la majorité du peuple ouvrier, des gens de la petite et moyenne bourgeoisie qui finissent par se retrouver dans le populiste qui brasse avec délectation leurs peurs et leurs difficultés. Il est symptomatique, disons en France, que si des élites veulent comprendre ce qu’attend ce peuple en désarroi, leur premier réflexe sera de commanditer une étude (probablement une autre!) par des « experts ». Comment en sont-ils arrivés là, à ce degré d’incompréhension, teintée de mépris, pour tout ce qui relève de la « culture populaire »?

Notre niveau de découplage n’a pas encore atteint ces sommets. Peut-être que la population dans son ensemble et la classe politique, en général, savent que nous avons d’autres problématiques plus pressantes à régler pour une meilleure gouvernance du pays. S’il faut en citer quelques-unes : le financement plus sain et plus transparent de la vie politique et des campagnes électorales ; la mainmise du politique sur la haute administration et sur toutes les prises de décision, au point où le moindre permis, le moindre robinet de village semble requérir l’intervention d’un député, d’un PPS ou même d’un Ministre ! La déclaration ethnique ou communale des candidats aux élections. La crédibilité de l’indépendance des institutions clefs. La facilité avec laquelle notre représentation parlementaire peut basculer d’un extrême à l’autre. La limitation des mandats successifs. Le train de vie excessif de l’État à tant de niveaux, voté et contrôlé par ceux-là mêmes qui en abusent…

Il n’y a peut-être pas toujours de réponses faciles. Prenons la Représentation Proportionnelle : elle peine à faire ses preuves à Rodrigues. On imagine encore mal ce que la RP aurait causé comme dégâts en France avec une vague frontiste mobilisant près d’un tiers de l’électorat. Mais toutes ces questions peuvent constituer le fonds d’un désenchantement de la population avec ses élites politico-administratives si on n’y prend garde.

* Même si notre niveau de découplage n’a pas encore atteint ces sommets tel qu’ils existent à l’etranger, décembre 2014, c’était surtout et principalement la volonté populaire exprimée démocratiquement et intelligemment en réaction aux « bêtises » commises par « l’intelligence » des élites politiques du pays, non ?

De l’avis de la majorité des observateurs, l’alliance PTr-MMM a sûrement souffert de l’effet d’usure au pouvoir du PTr-PMSD et, deuxièmement, de cette alliance « Deuxième République » branlante, négociée en public et pendant de longs mois, donnant amplement le temps à l’Opposition d’organiser une riposte efficace qui a fait mouche en décembre 2014.

Il ne faut pas oublier que pratiquement tous les partis politiques actuels ont partagé des alliances au pouvoir et que toutes les combinaisons ont été utilisées. A mon avis, les «élites» en dehors du cercle restreint où les grandes stratégies se négociaient courant 2014, comme l’ensemble de l’électorat d’ailleurs, ont dû faire un choix difficile entre deux alternatives d’alliance, dont ni l’une, ni l’autre ne suscitait leur adhésion claire.

En fin de compte, le mandat réclamé par SAJ, la promesse d’un « deuxième miracle économique » sous la houlette du tandem SAJ-Lutchmeenaraidoo et l’exubérance des promesses électorales ont fait pencher la balance du côté de l’Alliance Lepep.

Le drame des alliances avec des majorités écrasantes et « lopsided » c’est qu’elles finissent souvent par générer leurs propres contradictions internes, leurs querelles d’ego ou d’ambitions, des mini-crises qui finissent par miner et faire sauter le savant équilibre du gouvernement.

On ne peut ignorer non plus qu’un gouvernement fort génère une frilosité et même une crainte légitime de la population, même de ceux qui l’ont porté aux nues, craignant les règlements de compte mesquins et une dérive des institutions. Un peu de sagesse populaire, sans doute !

* Suivant la logique ‘diamond cuts diamond’, la tentation de l’ambition (du pouvoir politique) pourrait pousser certains à employer le populisme afin de combattre le populisme de l’adversaire, mais ce qui entraînera certes la politique dans un cercle vicieux. Y a-t-il une autre voie ?

Le MMM et le PTr, pour des raisons un peu différentes, ont subi les contrecoups du sévère résultat électoral de décembre 2014. La reconstruction, le recentrage sur leurs valeurs et le fait de « connecter » avec leurs électorats traditionnels auraient pu être plus longs et plus difficiles, mais les événements de ces deux dernières années leur ont donné un second souffle.

Tant mieux pour le jeu politique démocratique mais ils devraient pouvoir mettre à profit les mois et l’année qui viennent pour revoir à la fois leur organisation et leurs grandes orientations sur les thèmes de société, les axes de développement et les principes de gestion des institutions.

Aux manifestes électoraux de cinquante pages avec un catalogue d’idées décousues, souvent fait de « cut ‘n’ paste », j’aurai préféré comme citoyen lambda, dix pages des grandes intentions et des axes prioritaires réfléchies définissant la cohérence de l’ensemble. Les promesses irréfléchies et le populisme, généralement, ne devraient pas trouver leur place si l’effort va dans ce sens.

Mais, à mon avis de profane, le programme et les promesses, aussi populistes soient-ils, ne viennent auprès de l’électorat qu’en appoint de l’assurance d’un leadership clair dans le fauteuil de PM. Même entre 2000 et 2005 on savait qui serait PM et qui serait son adjoint. Vient ensuite la crédibilité de l’équipe que le postulant PM se propose de diriger pour mettre en œuvre le programme électoral.

* Il semble qu’on ait dépassé le stade visant à « corriger les erreurs » du précédent régime, on anticipe un taux de croissance de 3,5% pour cette année, 3,8% à 4% pour 2017, cela dans un contexte difficile sur le plan mondial… Ce n’est pas si mauvais que ça, non ?

Le contexte difficile sur le plan mondial, c’est plutôt une affaire du passé. Ainsi, la grande crise financière mondiale de 2008-2010, la flambée des prix pétroliers et le passage du sucre et du textile en zones non- protégées, ont déjà eu leurs répercussions. Il reste l’AGOA. En 2015-2016, la conjoncture des prix pétroliers était particulièrement favorable, la STC, Air Mauritius et les finances publiques en ont bénéficié et, ont même dégagé des marges de manœuvre considérables.

Mais, à tout prendre, vaut mieux 3.5% de croissance par les temps qui courent que de faire des pronostics aléatoires, même si je crois qu’on devrait peaufiner l’analyse, car un chiffre unique ne peut rendre compte de notre dynamique économique sous-jacente et de sa résilience. L’emploi, le coût de la vie, l’investissement étranger productif, le taux d’épargne, l’inflation, le poids de la dette publique, le moral des investisseurs, l’application du droit et de l’équité dans les affaires, sont parmi d’autres facteurs que les économistes prennent en compte pour jauger de notre performance.

* Sur le plan diplomatique aussi, les choses bougent : négociations lancées cette semaine-ci avec les Britanniques en vue de trouver une solution à l’épineux dossier des Chagos ; signature d’un protocole d’accord avec le gouvernement indien pour le financement de nombreux projets dont le Metro Express… Maurice est arrivé à conserver un « edge » sur d’autres pays malgré le DTAA amendé… Qu’en pensez-vous ?

Il est heureux que nous ayons des relations spéciales avec l’Inde, la France, l’Europe et la Chine. Et il faut saluer l’engagement des autorités indiennes successives, malgré leurs immenses besoins propres, à nous apporter depuis l’indépendance tout le soutien que nous avons souhaité dans les domaines les plus variés.

Ce sous-continent regorge de compétences techniques et managériales, d’entrepreneurs avisés, de puissants groupes industriels et des capacités à mener à bien d’immenses chantiers. L’ISRO, l’agence spatiale indienne, vient, par exemple, de procéder avec succès au lancement simultané de 20 satellites européens, indiens et américains par une seule fusée porteuse. C’est un véritable exploit qui vient dans la foulée d’autres réalisations dans divers domaines de haute technologie.

Le PM Modi avait assuré le pays de son aide et promis une assistance financière de plus de Rs 20 milliards. Les déclarations et décisions récentes du ministre des Finances, semblent indiquer, qu’ayant peut-être mieux cerné les domaines de ses besoins, Maurice est prête à en tirer parti. C’est tant mieux pour le pays. La sécurité maritime, l’approvisionnement en pétrole, le développement portuaire, l’exploitation offshore, le métro-léger, l’agriculture, la pharmaceutique et les industries médicales, l’informatique et la cinématique sont tous des domaines où l’Inde peut apporter un savoir-faire indéniable.

Par contre, il est quasiment certain que les autorités vont suivre avec attention la formulation de la politique militaire et stratégique du Président élu Donald Trump dans nos régions et, par contrecoup, l’alignement quasi-inévitable du Foreign & Commonwealth Office sur les desiderata des nouveaux maîtres du jeu aux Etats-Unis.

Un double-jeu prévisible s’annonce déjà, ce qui n’augure rien de bon quant à des avancées diplomatiques spectaculaires à propos de Chagos et Diego. S’il faut engager les Etats-Unis en coulisses, le PM indien pourrait nous apporter un concours discret mais peut-être efficace, encore faut-il qu’on le souhaite et qu’on comprenne mieux les attentes stratégiques de Modi sur la sécurité dans cette région du monde.

* Par contre, ce qui peut paraître abusif cependant, c’est probablement l’usage que l’on fait du justificatif légal par rapport aux décisions politiques ou administratives. L’opposition s’est acharnée contre l’éventuelle nomination de Pravind Jugnauth en remplacement de SAJ ; on s’insurge aussi contre le limogeage de Megh Pillay, l’ex CEO de MK dans des conditions probablement légales, mais pas nécessairement morales. A-t-elle raison ?

La facilité avec laquelle l’alliance au pouvoir s’est retrouvée depuis deux ans à gérer des situations controversables et des tiraillements incessants, est déconcertante, autant pour les observateurs chevronnés de la chose politique, que dans la population et, dommage collatéral non-négligeable, dans les centres névralgiques des décideurs économiques.

Les conditions du deuxième limogeage de Megh Pillay, un des rares gestionnaires du para-public à avoir conservé une aura de probité et de compétence sous différents régimes politiques, ont choqué toute la population. Elle survient dans la foulée d’une série d’autres controverses touchant aux nominations, recrutements et promotions, ce qui n’a fait qu’aiguiser un profond sentiment de malaise ou de colère sourde avec ce limogeage expéditif.

Le passage de témoin entre SAJ et son fils, le ministre des Finances, dans les conditions que l’on a annoncées, ne souffre d’aucune difficulté légale ou constitutionnelle. Chaque électeur a le droit d’avoir son avis sur toute la question. Transmission préméditée ou pas, cette annonce, sans réelle justification de la part de SAJ, et la perspective d’un remaniement ministériel, sèment le trouble. Les entrants probables s’emballent sur les ondes alors que les partants possibles sont dans leurs petits souliers. Cette atmosphère ne peut trop se prolonger, même si dans les faits, Pravind Jugnauth s’installe déjà aux commandes de la machinerie gouvernementale. Au fond, ce passage de témoin est une décision purement politique qui ne sera jugée que sur le plan politique en temps voulu.

* Alors qu’on fait état d’une grande désillusion ‘across the board’, à l’égard du pouvoir, il ne semble pas que l’opposition soit capable à ce stade de « take on » sérieusement le gouvernement en place sans doute en raison du démembrement ou de la dispersion de l’opposition en général… Qu’en pensez-vous ?

Il faudra aux forces dispersées de l’Opposition le temps nécessaire à certaines remises en question, mettre en route les éléments nécessaires à leur refondation et retrouver du punch. C’est un gros travail sur plusieurs fronts. Le désenchantement ou la désillusion aidant, il ne leur est pas interdit d’espérer dans un avenir plus rayonnant.

La situation sociale s’aggrave au plan du « law and order », de la criminalité quotidienne, meurtres, viols et vols choquants ont pris l’ascenseur. C’est une évolution qui s’inscrit dans la durée et le gouvernement actuel ne peut être tenu pour seul responsable, mais la prise en charge énergique de ce dossier laisse sur leur faim bon nombre de nos compatriotes.

Quant aux fléaux de la drogue dont l’infiltration grandissante, même dans les écoles et chez des adolescents, cela inquiète tous les acteurs sociaux et ce ne sont pas des déclarations ministérielles bénignes qui vont nous rassurer. Il faut passer à l’action, concertée, réfléchie, mais urgente.

L’alliance au pouvoir va sans doute mettre les bouchées doubles pour tenter de renverser la vapeur. Après avoir fait un beau gâchis de ses deux premières années (avis repris par le Chairman de la State Bank), le temps lui est maintenant compté. Les projets mettent du temps à mûrir et, avec un « miracle » aux oubliettes, les promesses hantent les esprits (emploi, croissance, transparence, méritocratie, eau 24/24 et 7/7,…). Le secteur privé reste en mode « wait and see ».

Les destinations fiables, attractives et plus respectueuses du droit ne manquent pas et l’investissement étranger productif, hors immobilier, s’est considérablement réduit durant les deux dernières années. Bref, je ne vois là que peu de choses à voir avec la situation internationale, mais tout à voir avec la politique locale. Avec trois budgets et presque quatre ministres des Finances en deux ans, on ne peut qu’espérer que la barque se redresse rapidement.

* L’enjeu crucial des élections générales depuis 1983 a tourné autour de la question de ‘Prime Ministership’. Pensez-vous que les choses vont être différentes en 2019 ?

Pas vraiment ! Et encore moins depuis l’épisode ‘deuxième république’ à oublier et la passation de témoin qui a été annoncée ces jours-ci. Nos élections générales sont devenues à la fois Westminsteriennes et Présidentielles : la population tient à choisir et élire son PM.

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