« Une grande alliance des forces nationales est un ‘must’ »

Interview: Dev Virahsawmy

« A part Ramgoolam, les gens qui pourront jouer un rôle important dans cette grande alliance sont Valayden, Mohamed… et qui sait, peut-être Xavier Duval »

Dev Virahsawmy fait le point, cette semaine, sur l’avènement du premier miracle économique. Puis, il nous fait part de ses observations sur la fragilisation du gouvernement à cause de l’absence de signes d’un deuxième miracle économique et aussi de l’existence de clans au sein de l’Alliance Lepep. Il aborde le sujet délicat des dernières élections et les enjeux qui ont mené ce gouvernement au pouvoir.

Mauritius Times: Jack Bizlall, le Président de l’Observatoire de la démocratie, nous disait dans l’interview de la semaine derrière, que c’est pour la première fois qu’un regime est fragilisé positivement. Il le disait par rapport à un contexte particulier – l’affaire DPP/ICAC. On a l’impression qu’avec les événements de ces derniers jours, c’est le cas. Qu’en pensez-vous?

Dev Virahsawmy : Je pense que nous avons effectivement au pouvoir actuellement un gouvernement faible, et qui démontre des signes de panique. Par conséquent, cela le rend agressif et porteur des tentations totalitaires. Sa fragilité est source d’anxiété pour moi parce qu’un gouvernement qui pèche par manque de vision et qui ne dispose pas d’un projet de société réfléchi peut facilement tomber dans la répression.

J’ai l’impression que tel est déjà le cas, mais avant d’aller plus loin dans cette analyse, je voudrais tout d’abord situer les responsabilités et essayer de comprendre pourquoi nous en sommes arrivés là.

Lors de ma dernière interview accordée au Mauritius Times, j’avais exprimé mon soutien en faveur du projet d’une Deuxième République. Je n’ai pas changé d’avis depuis, car je pense que Maurice aura besoin d’une réforme de son système politique pour que le pays puisse progresser.

L’idée d’avoir un Président élu au suffrage universel par un vote populaire sur le plan national allait nous donner un symbole politique fort pouvant réunir toutes les énergies dans la construction de la Nation arc-en-ciel.

Or, ce projet n’a pas abouti en raison des exigences politiques de Paul Bérenger, ce qui allait à l’encontre de l’esprit même de cette réforme, de ce Renouveau.

On ne pouvait pas accepter le principe de mettre en place un système où un Premier ministre élu au niveau d’une circonscription allait détenir plus de pouvoirs qu’un Président élu sur une base nationale, c’est-à-dire par les 20 circonscriptions du pays. C’était inacceptable.

D’ailleurs, le modèle que proposait Paul Bérenger, celui du Cap-Vert, ne fonctionnait plus là-bas. L’Etat était paralysé en raison d’un conflit entre le Président et le Premier ministre de ce pays.

En fin de compte, ce qui devait arriver est arrivé : un beau projet a capoté en raison de l’égoïsme de Paul Bérenger qui voulait utiliser ce modèle pour ses intérêts personnels et aussi par la faute de Navin Ramgoolam qui n’a pas su ramener le leader du MMM au pas.

Finalement, ce sont les électorats de ces deux partis, confus et révoltés par certains écarts de langage, qui ont sanctionné leur leader respectif et leur parti avec le résultat qu’on connaît.

L’Alliance Lepep a profité de la confusion et de la colère qui régnaient au sein de l’électorat tant du PTr que du MMM pour arracher la victoire, mais que voit-on, aujourd’hui, sept mois après les élections ? Un spectacle désolant avec un gouvernement faible, fragile et divisé.

Prenons un exemple parmi un nombre grandissant de contradictions qui remontent à la surface ces temps-ci : Lutchmeenaraidoo dit, aujourd’hui, après la déclaration fracassante de Bhadain à l’effet que, lui, il a réussi à accomplir ce que les précédents gouvernements n’ont pu faire durant ces 9 dernières années, qu’il va devoir intervenir et utiliser ses contacts dans la Grande péninsule pour rechercher des amendements par rapport à trois points dans l’accord de non-double imposition entre Maurice et l’Inde. Vous avez là déjà les signes d’un conflit entre le ministre des Finances et celui de la Bonne gouvernance.

D’autre part, il y a l’accrochage public entre le Premier ministre par intérim, Xavier Duval et le ministre Showkatally Soodhun pour une affaire de banderoles… et l’un accusant l’autre de vouloir devenir « le roi des musulmans » — une déclaration qui risque d’ébranler la stabilité gouvernementale. Incroyable. C’est du jamais vu. Mais il y a une suite logique dans cette attitude vis-à-vis de Duval après qu’on lui a retiré le dossier d’Air Mauritius…

Voyez-vous là un gouvernement homogène, qui fait montre d’une vision partagée et d’une « unity of purpose » ? On ne peut rien construire avec une telle équipe – fragile, divisée en termes de je ne sais quel nombre de clans. Vous avez le clan Duval, celui dirigé par Pravind Jugnauth et d’autres encore dont celui de Dayal ou de Lutchmeenaraidoo…

* Vous voulez dire que le leader n’exerce plus ou n’a plus de contrôle sur ses troupes ?

Effectivement. Je me demande s’il arrive à faire suivre les dossiers importants. Par ailleurs, vous êtes-vous posé la question suivante : Comment fait-on pour arriver à perdre un dossier sur l’organisation des courses hippiques à Maurice ?

La deuxième version du rapport fait référence à la première, et on n’arrive pas à le dénicher, alors que le gouvernement aurait pu facilement réclamer et obtenir une copie du premier rapport.

Vous avez de plus en plus des exemples de cas qui viennent confirmer que ce gouvernement se résume, en fin de course, comme un accident de l’Histoire. Malheureusement, cet accident va nous faire beaucoup de mal.

* Il ne semble pas que le petit peuple, le Mauricien lambda voit les choses de la même façon que vous, M. Virahsawmy, du moins pas à ce stade…

Je ne suis pas du même avis. La période de lune de miel a été de courte durée car on entend déjà des commentaires de plus en plus négatifs par rapport à l’action gouvernementale, et cela, sur les ondes des radios privées et lors des rencontres avec des Mauriciens que je croise dans la rue, au marché…

A partir de ces commentaires, je constate qu’une désillusion totale s’installe chez ces gens-là ; ils ont l’impression que les choses ne tournent pas rond dans le pays. Les pertes d’emploi, l’augmentation du coût de la vie, le nombre sans cesse croissant des accidents fatals sur nos routes… Un grand sentiment d’insécurité s’est installé.

* Vous parliez tout à l’heure des clans à l’œuvre qui sont à même de saper la bonne marche de l’action gouvernementale. Cette querelle autour de l’affaire de banderoles s’inscrit aussi dans cette bataille de clans ?

D’abord, j’ai l’impression qu’il y a beaucoup de personnes, dont quatre ministres en particulier, qui ont des ambitions démesurées et qui se disent premier ministrables. Rien ne va plus dans une telle situation.

C’est connu dans les cercles politiques qu’il y a actuellement le clan mené par Xavier Duval et l’autre qui représente les intérêts du leader du MSM. Mais, au sein du même parti, on parle aussi de l’intérêt de Raj Dayal qui ambitionnerait d’accéder au poste suprême. Il paraît que Vishnu Lutchmeenaraidoo – qui visait ce poste également autrefois – s’est rendu compte qu’il lui fallait rechercher le soutien des alliés, d’où son rapprochement, dit-on, avec Xavier Duval.

Toutes les contradictions inhérentes existant au sein de cette Alliance vont faire surface rapidement au cas où Sir Anerood se mettrait en retrait, et les coups bas pleuvraient de toutes parts. On doit se préparer à faire face aux conséquences politiques et sociales d’une telle éventualité et de ce qui s’ensuivra.

Rien, absolument rien, n’est à écarter lorsque les contradictions vont surgir. Le manque de cohésion qu’on voit déjà au niveau gouvernemental et opposant certains clans, comme cette querelle pour une affaire de banderoles, va s’accentuer au fil des mois et davantage en l’absence du « Bonhomme ».

* Anticipez-vous aussi un réalignement des forces en présence sur l’échiquier politique dans cette éventualité ?

On ne peut pas tout anticiper, mais il y aura certainement des compromis, des compromissions, des ruptures. Ce qui m’inquiète, cependant, c’est qu’une telle situation occasionne des développements assez graves pour la démocratie dans le pays – les signes sont déjà là –, ce qui aura des répercussions sur le développement économique de Maurice. Il risque d’y avoir un ralentissement à tous les niveaux.

* Nous n’en sommes pas encore là, mais faut-il encore se rappeler que le MSM dispose à lui seul d’une majorité très confortable pouvant lui permettre de surmonter presque toutes les éventualités, n’est-ce pas ?

Le MSM, à lui seul, n’a pas de bases solides. Les gens et autres formations politiques qui constituent cette grande alliance dirigée par le MSM ne sont pas, à mon avis, motivés par quelque idéologie politique mais par des intérêts différents quoiqu’ils poursuivent le même objectif actuellement : le pouvoir.

Sans ce pouvoir ou dans une situation où ce pouvoir serait menacé, d’autres arrangements ou alliances politiques ne seraient pas à écarter. Des arrangements qui devraient coïncider avec les ambitions et les intérêts personnels de tout un chacun. Voilà ce qui, à mon avis, risque de se passer lorsque vous avez un assemblage d’individus qui ne sont pas soudés par un projet de société, par une Histoire. De tels partis s’effritent très facilement.

* Mais voyez-vous l’alternative ? Apres ce qui a été déballé sur la place publique par rapport au précédent régime, on voit difficilement l’opposition réussir à déboulonner l’actuel gouvernement, surtout si Vishnu Lutchmeenaraidoo réussit son « Deuxième Miracle économique ». Qu’en pensez-vous ?

Disposons-nous des éléments pouvant nous garantir du succès de ce « Deuxième Miracle économique » ?

Permettez-moi de mettre les points sur les ‘i’ par rapport au « Premier Miracle économique ». Les Mauriciens ne sont pas au courant ou certains semblent oublier le rôle important joué par Sir Satcam Boolell et Sir Gaëtan Duval dans la mise en place de ce « miracle ».

Personnellement, j’ai été partie prenante de cette grande démarche et je souhaite que cela soit « put on record ». Au tout début d’un travail qu’on accomplissait à l’époque, Sir Satcam m’avait personnellement parlé de la possibilité d’attirer des industriels et d’autres investisseurs hongkongais qui craignaient alors les visées de la République populaire de Chine sur Hong-Kong. Sir Satcam m’avait dit qu’il fallait à tout prix faire en sorte que ces gens-là viennent à Maurice.

Il faut qu’on rende hommage à Sir Satcam Boolell, car c’est lui qui avait été le premier à en parler. Il m’en avait parlé après les 60-0 de 1982, et m’avait demandé de communiquer cela à Anerood Jugnauth et à Paul Bérenger qui dirigeaient le gouvernement à ce moment-là.

Rien n’a été entrepris par Jugnauth et Paul Bérenger dans cette direction. Par la suite, il y a eu le débâcle, suivi des élections de 1983. Puis, Sir Satcam a relancé cette idée en me disant que c’était le seul moyen pour nous de sortir de nos difficultés économiques d’alors. Comme je ne disposais pas de contacts, j’ai alors choisi de rencontrer Sir Gaëtan Duval à ce propos.

Une rencontre a eu lieu entre Sir Satcam Boolell, Sir Gaëtan Duval, et moi-même. On a beaucoup discuté et Sir Gaëtan Duval s’est alors lancé dans cette entreprise puisque je ne disposais pas de contacts nécessaires.

Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, a laissé une entière liberté à ses ministres, mais les vrais architectes du « Premier Miracle économique » sont Sir Satcam Boolell et Sir Gaëtan Duval. Il faut qu’on rende hommage à ces deux piliers du « Miracle économique » car ils ont su saisir cette occasion découlant des conséquences de la politique par rapport à Hong Kong pour sauver notre zone franche et créer le « Premier Miracle économique ».

* Anerood Jugnauth a quand même créé les conditions politiques pour que ce « miracle économique » puisse avoir lieu, n’est-ce pas ?

Il n’a rien créé. Mais il a laissé faire ses ministres comme Sir Satcam Boolell et Sir Gaëtan Duval pour relancer l’économie, mais puisqu’il était Premier ministre, il s’est approprié le succès de cette entreprise.

Ceci dit, la question qui se pose : comment et sur quoi va-t-on construire le deuxième « miracle économique » ? Les « smart cities » ? C’est ce qu’on nous a lancé comme réponse. Mais les Mauriciens se rendent-ils compte que ces « smart cities » vont être des « gated communities » – une autre forme d’apartheid, me semble-t-il, où les gens riches vont bénéficier des toutes les facilités du monde alors que les travailleurs manuels disposeront d’un « Pass » pour qu’ils puissent y travailler durant la journée ? Pour moi, les « smart cities » ne sont que des gimmicks…Les autres projets dont on en parle, comme le ‘Petroleum Hub’, l’agrandissement du port ne sont des projets initiés par le gouvernement précédent, et on ne fait que ‘repackage’ ces projets.

Ce qui me gêne, c’est que l’actuel gouvernement ne semble pas « alert » des dangers que représente le changement climatique pour notre pays et, en particulier, pour notre industrie touristique, la sécurité alimentaire, le problème de « fossil fuel », etc. Aucune réflexion n’est faite sur ces questions fondamentales et sur une alternative à la politique économique poursuivie jusqu’ici.

Je sais que le gouvernement précédent avait réfléchi sur ces questions-là, mais il ne pouvait évidemment pas tout entreprendre durant son mandat…

* Que voulez-vous dire ? Faut-il revenir en arrière ? Voyez-vous l’électorat prêt à accepter une telle proposition ?

Ecoutez. L’actuel gouvernement ne va rien réussir, ni son pari économique, ni quelque « miracle ». Nous voyons déjà des pertes d’emplois, et cette situation ira en s’empirant au fil des prochains mois.

Je ne vois pas l’actuel gouvernement terminer son mandat, et le peuple qui a voté contre l’alliance PTr-MMM en décembre dernier, principalement en raison de l’arrogance de Paul Bérenger, ira chercher Navin Ramgoolam de nouveau. C’est le seul leader sur l’échiquier politique qui peut mobiliser les ressources humaines et matérielles pour déloger l’actuel gouvernement et relancer le pays.

Le PTr, sous Navin Ramgoolam, avec l’apport des gens qui veulent donner un coup de main, voilà ce qui constitue la seule alternative valable pour le pays.

* Navin Ramgoolam ne semble pas à ce stade disposer d’un grand soutien électoral, et il paraît qu’il n’est pas bien vu par le secteur privé, surtout traditionnel…

Lorsque le petit peuple se retrouvera sans son « bread and butter » ou que cela soit menacé… il ira chercher ailleurs « when it’ll come to the crunch ».

Quant au secteur privé, ce n’est pas un bloc monolithique. Il y a au sein de la grande bourgeoisie mauricienne des gens qui aiment ce pays, et ils représentent, selon le langage politique, une « bourgeoisie nationale ». Ils ont et auront un rôle important à jouer dans la relance de l’économie et l’amélioration des conditions de vie dans le pays. Mais faut-il encore un projet politique pouvant rassembler les forces vives de Maurice – la masse des travailleurs, la petite, moyenne ou grande bourgeoisie, etc., — pour contrer contre ceux qui sont contre un véritable développement.

Cette grande alliance des forces nationales est un « must », et je pense que Navin Ramgoolam peut devenir le leader de cette nouvelle force.

* Comment et où situez-vous Paul Bérenger dans cette nouvelle équation ?

Le problème avec Bérenger, c’est qu’il ne s’intéresse qu’à son ambition personnelle, et à sa place dans la hiérarchie politique. Son rêve d’accéder au poste de Premier ministre s’est volatilisé, et si l’occasion se présente une nouvelle fois, il sera partant car il n’acceptera plus d’être le No. 2.

D’ailleurs, c’est son refus d’être le No. 2 de Ramgoolam qui a causé la défaite de l’alliance PTr-MMM lors des dernières élections. Donc, on ne peut pas contracter une alliance avec quelqu’un qui pourra détruire cette même alliance aussitôt qu’il trouve le moyen de satisfaire son ambition personnelle – devenir Premier ministre… même pour une semaine s’il le faut. Il ne réfléchit qu’en ces termes.

Avoir un projet politique qui intégrerait Paul Bérenger, c’est voué à l’échec. A part Navin Ramgoolam et son équipe, les gens qui pourront jouer un rôle important dans cette grande alliance sont, à mon avis, Rama Valayden, Shakeel Mohamed…et qui sait, peut-être Xavier Duval.

  • Published in print edition on 24 July 2015

Add a Comment

Your email address will not be published.