« Ce n’est pas ce qui se dit sur Facebook qui doit inquiéter le Gouvernement mais bien ce qui se dit dans les rues »

Interview: Joseph Tsang Man Kin

‘Le MMM est condamné à suivre à la traîne n’importe quel parti qui accepte de le prendre en alliance, minoritaire bien sûr’

‘Ceux qui parlent de réforme électorale et qui, en même temps veulent à tout prix maintenir les sièges réservés, les ‘best losers’, ou la représentation proportionnelle, ce sont les hommes du passé’


Les sociétés évoluent rapidement dans un monde où les jeunes sont au courant de toutes les informations en un clin d’œil. Dans la société mauricienne, les changements sont aussi incontournables. Par ailleurs, tout pays a ses propres spécificités sociopolitiques et démographiques. Les réformes sont parfois nécessaires, parfois incontournables. Dans ce sillage, notre invité, Joseph Tsang Man King, ancien diplomate, ministre et homme de lettres, partage ses impressions à propos de la réforme électorale, et des difficultés de chaque gouvernement à enclencher des transformations dans ce domaine. 


Mauritius Times :    La question de réforme électorale revient sur le tapis, et on prête au Gouvernement l’intention de présenter un projet de loi dans ce sens pour être débattu dans les prochains jours avant les prochaines vacances parlementaires. Quels sont vos commentaires sur la forme et le fond de la démarche gouvernementale ?

Joseph Tsang Man Kin: Dans un autre contexte, j’aurais dit : « Vaut mieux tard que jamais ». Mais, ici, j’ai l’impression que “tard “ et “jamais” signifient la même chose, c’est-à-dire, je pense que rien de sérieux ne viendra sur le tapis parce qu’il serait impossible de débattre de cette question fort importante en quelques semaines. De plus, dans ce cas, ni la population, ni les députés ne savent de quoi on va discuter.

Et vous me dites qu’ils voudront en finir avec cette question si importante avant les vacances parlementaires. Si ce que la presse rapporte est confirmé, je qualifierai cette démarche d’amateurisme, sinon d’irresponsabilité.

Il est impensable que l’on puisse penser à ses prochaines vacances et bâcler le travail qui doit être fait, et pour lequel le public contribue de ses deniers. Cette précipitation fait pitié car on devine l’absence d’idées des responsables qui ne semblent pas savoir comment s’acquitter de leurs responsabilités !

* Il parait que le Gouvernement n’aurait pas l’intention de revoir sa copie en ce qui concerne les propositions de réforme du comité interministériel rendues publiques deux mois de cela, et il n’est donc pas certain que le Gouvernement puisse obtenir la majorité des trois quarts pour faire voter son projet de loi. Pouvez-vous comprendre les raisons de cette démarche gouvernementale ?

Vous parlez de la copie du Gouvernement qu’ils n’auraient pas l’intention de revoir. Parlons sérieusement, vous appelez « copie », ce petit bout de papier brouillon et qui ne contient rien de substantiel, ni de sérieux. On ne sait pas qui a siégé au sein de ce Comité interministériel. De plus, ce qu’ils ont rendu public le 1er octobre dernier ne peut certainement pas être nommé « propositions ».

Si ce Comité a des propositions sérieuses bien ficelées et méritant considération, celles-ci devraient suivre la voie normale, et passer au Conseil des ministres pour adoption. Un gouvernement respectueux de la démocratie, et ne travaillant pas dans l’opacité, aurait déjà rendu public ses propositions pour l’information de la population mauricienne et pour appeler les commentaires à propos des discussions ou des débats de la part des hommes politiques, des universitaires et des spécialistes de la Constitution. Cette façon de faire traduit le mépris que ce Gouvernement éprouve pour ses administrés.

Donc, il semblerait que si les choses doivent se faire de façon régulière que leur Bill doit être présenté au Parlement en première lecture. Pourquoi dites-vous déjà qu’il n’est pas certain que le Gouvernement puisse obtenir les trois quarts des votes pour faire voter son projet de loi ?

Est-ce que le Gouvernement pense comme vous, auquel cas ce serait grave. Cela voudrait dire que sachant que son projet de loi serait un mort-né, il va quand même de l’avant, choisissant sciemment et délibérément de gaspiller les heures précieuses de l’Assemblée. C’est jouer pour jouer avec l’argent d’autrui ! Vraiment ce geste équivaut à se lancer dans l’aventure, c’est une fuite en avant ! Cela serait triste si le Gouvernement, sur une question si importante pour l’avenir du pays, se comporte en aveugle qui ne sait pas où il nous conduit et surtout où il va lui-même…

* S’il est vrai que le Gouvernement se voit dans l’obligation de venir de l’avant avec un projet de réforme électorale en raison des commentaires de la Commission des droits de l’homme des Nations unies sur notre système électoral et le « constitutional challenge » logé par Resistans ek Alternativ en Cour suprême, il est aussi évident que le Premier ministre et leader du MSM veuille ‘leverage’ son projet de réforme électorale pour atteindre ses objectifs politiques en vue des prochaines législatives. Vous vous souvenez de la pêche aux requins en décembre 2014, non ?

Le Constitutional Challenge lancé par Resistans ek Alternativ nous amène dans le même précipice. Pour faire les choses de manière correcte, le Gouvernement devrait se rendre au Parlement avec un Bill pour amender, modifier ou supprimer les Articles 3, 5, 6, 7, 8, 9, 10 qui touchent à la question des « communautés » et qui se trouvent dans l’annexe 1 de la Constitution. Rappelons que pour toucher à l’annexe 1 de la Constitution, il faut avoir les trois quarts des votes de l’Assemblée nationale.

Je ferai la même réflexion ici sur la nécessité de présenter le Bill à ce sujet en trois lectures. Or, aujourd’hui, on n’est nullement informé si le Gouvernement est prêt ou non avec son Bill et s’il l’a déjà circulé. Ce Bill, comme le précédent, concernant le « constitutional challenge » doit être rendu public pour que le pays sache exactement où le Gouvernement veut le mener.

Si cette question devrait être bâclée rapidement pour que les députés puissent prendre leurs vacances, alors là, c’est scandaleux ! On n’aura jamais vu tant d’amateurisme et d’irresponsabilité.

Je ne vois pas très bien pourquoi vous évoquez la fameuse pêche aux requins. Disons tout de suite que je ne vois pas de requin digne de ce nom, effrayant avec des dents de scie pratiquement impossible à capturer…

* On ne sait pas si le « requin » de 2014 se laissera prendre en 2019, mais la presse nous rapporte que si le MMM décide de voter en faveur d’un éventuel projet de loi du Gouvernement MSM-ML, ce sera, selon son leader, « under protest ». Comment réagissez-vous devant ce qui est évidemment l’une de ces formules politiques dont Paul Bérenger a le secret, la dernière étant celle de la porte ouverte ?

Mais si ! J’en vois un, « petit requinot », maigre et édenté, qui tourne autour dans la piscine et se porte volontaire pour se faire capturer ! Autrement, il n’y a pas de requins utiles dans les parages ! Que le MMM décide de voter en faveur de tout éventuel projet de loi du Gouvernement MSM-ML, cela n’a rien de surprenant. Par contre, dire que cet appui sera fait « under protest », c’est de l’opéra bouffe qui amuse et prête à rire. Parce que une loi, une fois votée, suit son cours et s’il reçoit l’accord du Président, il va tout de suite faire partie de l’ensemble des lois en vigueur à Maurice.

« Under protest » est un non-sens, une formule dont certains peuvent se complaire mais qui, en fait, fait rire tous les hommes de bon sens. A vouloir couillonner les autres, on se couillonne soi-même.

* Ce qui est surprenant, c’est qu’en même temps, Paul Bérenger a demandé aux membres du bureau politique du MMM, lundi dernier, de « mette la tête ensemble » pour élaborer une « bonne » option pour les prochaines législatives, dont celle d’une alliance avec une autre formation, ou seul contre tous avec lui-même comme PM pour cinq ans, et la dernière : seul contre tous mais partage du mandat premier ministériel avec soit Ajay Gunness soit Madun Dulloo ou Jyoti Jeetun. C’est à confondre les militants eux-mêmes, non ?

Cette demande au bureau politique prête aussi à rire car sans avoir à « mettre la tête ensemble», le MMM est condamné à suivre à la traîne n’importe quel parti qui accepte de le prendre en alliance, minoritaire bien sûr, même dans des conditions les plus humiliantes.

Ce qui est triste ici, c’est que ce parti, le MMM, confirme qu’il a perdu la boussole : il n’a rien à dire sur aucun des sujets qui intéresse les Mauriciens, comme la réforme électorale ou la position de Resistans ek Alternativ sur la déclaration de son appartenance communale. Il est incapable de proposer quoi que ce soit, il n’a pas d’idée. Tant pis !

Mais il a de l’ambition, beaucoup d’ambition, pas pour le pays, et encore moins pour son parti. Tout ce qui l’intéresse et c’est lui qui le dit, c’est son appétit du pouvoir, à tel point que même un petit morceau du mandat d’un Premier ministre, il le veut, et ce, quitte à le partager avec Ajay Gunness, Madun Dulloo et Jyoti Jeetun. Vraiment cela fait pitié !

* Voyez-vous la bataille plus ardue pour le PTr au cas où le MMM choisirait la première option – c’est-à-dire une alliance avec le MSM, vraisemblablement?

Citons Corneille : « A vaincre sans péril on triomphe sans gloire » ou un des anciens du Parti Travailliste, je crois que c’était feu Seeneevassen qui disait : « Ou pas conne résiltat ziska ki kass boite » C’est dire que, plus la bataille est ardue et plus l’issue incertaine, alors plus glorieuse sera la victoire.

Le MMM peut aller avec qui il veut. Mais, si on écoute ce qui se dit dans les marchés, dans les taxis, dans les rues et dans des meetings à travers l’île sur la performance ou la popularité du présent Gouvernement, il me serait extrêmement difficile de parier sur le succès de cette alliance.

* Cependant, il est fort probable que nous nous acheminions vers une lutte à trois ou à quatre au cas où le leader du MMM déciderait en fin de compte de ne pas se mettre à dos les militants. Le Gouvernement aussi fait montre d’une détermination de faire taire toute contestation de sa gouvernance sur les réseaux sociaux avec les amendements apportés à la ‘Judicial and Legal Provisions Act’ et l’ICT Act. Il dispose aussi de l’appareil de l’Etat et l’utilise pour sa propagande politique. Puis, il y aura sans doute les mesures populaires qui seront annoncées au moment opportun. La bataille s’annonce rude ?

Je ne sais pas si le Gouvernement fait preuve de détermination ou d’entêtement, vu qu’il ne cesse d’apporter de l’eau au moulin de ses contradicteurs. Il est difficile d’oublier le massacre de la promenade Roland Armand, un crime qui restera bien en évidence sur le tableau de chasse du Premier ministre, sans oublier que, contrairement à l’exigence de la loi, la EIA du Projet Métro n’a jamais été rendu public : une opacité diversement interprétée.

Vous ajoutez à cela la volonté du Gouvernement d’étouffer ce qu’il n’aime pas entendre sur sa gouvernance, tout en soulignant qu’il dispose de l’appareil d’État pour sa propagande politique, sans oublier les forces spéciales à sa disposition ! Disons que l’on ne se trouve plus devant un petit tas mais un amoncellement de mesures qui rendent le Gouvernement plus impopulaire.

Comme en toute chose, le trop nuit.

Il ne faut pas provoquer les gens, les pousser à la colère ou à la révolte. On ne voudrait surtout pas voir se passer ici ce qui se passe à l’heure actuelle à la Réunion, suite à la hausse du prix de l’essence ! Le Gouvernement doit gouverner, et non pas réprimer. Quant aux amendements du ‘Judicial and Legal Provisions Act’ et l’ICTA Act, il y a une protestation logée en Cour Suprême. Attendons son jugement.

Mais en attendant, rappelons que ce n’est pas ce qui se dit sur Facebook qui doit inquiéter le Gouvernement mais bien ce qui se dit dans les rues.

* Comment vont se présenter les choses en 2019, selon vous ?

Tout le monde, à commencer par le Premier ministre, sait que l’année 2019 nous réserve un fort lot de surprises. Et tout le monde sait qu’il y a une épée de Damoclès suspendue au-dessus la tête du Premier ministre : je parle évidemment de la décision que l’île Maurice attend du Privy Council.

Mais entre-temps, le Premier ministre va essayer de vaquer à ses occupations à la tête du pays de la manière la plus normale possible. Ce qui fait qu’il ne manquera pas d’assister à la célébration du Republic Day en Inde le 26 janvier et il ne voudra certainement pas manquer la célébration de notre Indépendance le 12 mars prochain.

Si le Premier ministre gagne son procès, il sera grandement encouragé et il sera extrêmement combatif pour gagner les élections qu’il voudra probablement à ce moment-là tenues le plus vite possible dans la foulée de la victoire…

Et, comme vous le dites, il va prendre des mesures extrêmement populaires, même fort coûteuses à l’État. Par contre, s’il perd son appel, ce sera la catastrophe pour lui et selon la manière dont il quittera le Gouvernement, le pays risquera de passer par une phase extrêmement difficile et incertaine. A moins qu’il n’ait déjà prévu la marche à suivre dans l’un ou l’autre cas… Espérons qu’il se comportera comme un homme politique responsable, que ce soit en cas de victoire ou de défaite.

* Par ailleurs, la question de recensement ethnique et celle concernant le redécoupage des circonscriptions ont fait débat ces dernières semaines. Des prêtres se sont joints au débat et se sont alignés sur la position adoptée par le PMSD de Xavier Duval. Cette prise de position de Duval vous a-t-elle surpris ?

Certainement, la question de recensement ethnique et de découpage des circonscriptions a été évoquée dans la presse, mais je ne peux pas dire que cette question a fait l’objet de sérieux débats. On ne s’est point trouvé en présence d’un document sur l’un ou l’autre sujet qui ait provoqué des discussions et des débats parmi les hommes politiques ou les universitaires.

Je ne crois pas que des prêtres vont s’aligner sur une position politique de quelque parti que ce soit, mais ils peuvent leur arriver de partager parfois les mêmes opinions. La position adoptée par le PMSD de Xavier Luc Duval me parait logique au sujet des anomalies relevées par son parti au sujet de cinq circonscriptions du pays. Il a aussi plaidé pour un recensement ethnique qui, reconnaissons-le, est un outil fort utile en sociologie pour l’étude des sociétés multi raciales. Et d’autre part, il n’est pas prouvé que ceux qui sont en faveur du recensement ethnique seraient nécessairement des communalistes, car on peut être un communaliste des plus rétrogrades sans le proclamer, sans l’afficher !

* Difficile donc à extirper le germe du communalisme et de l’ethnicité de la politique mauricienne : c’est aussi votre analyse, M. Tsang Mang Kin ?

Je pense plutôt que le germe de communalisme ou de l’ethnicité existe surtout dans les anciennes générations d’avant l’indépendance. Ce sont ceux qui conservent dans leur esprit les mauvais souvenirs de cette période. Or, aujourd’hui, nous avons de nouvelles générations. Pour celles-ci, ces souvenirs du siècle dernier sont comme de la préhistoire. Elles se tournent résolument vers l’avenir. Ces nouvelles générations sont en train de vivre en dehors des schémas que nous avons hérités du siècle dernier. A les entendre et à les regarder vivre, je dirai que le communalisme est en train de mourir.

Et regardez bien, ceux qui parlent de réforme électorale et qui, en même temps veulent à tout prix maintenir les sièges réservés, les ‘best losers’, ou la représentation proportionnelle, ce sont les hommes du passé, incapables de se mettre à l’écoute des nouvelles générations de Mauriciennes et de Mauriciens. Ces jeunes veulent, bien au contraire, démanteler tous ces mécanismes de division communale et hâter l’arrivée d’une vraie nation mauricienne !

* On rapporte que vous allez déposer devant l’Electoral Boundaries Commission prochainement sur la question de délimitation des circonscriptions. Il n’y a pas que le redécoupage électoral à revoir pour que notre démocratie soit plus « fair and inclusive », pour réduire le poids de l’ethnicité dans la politique locale et la mainmise des leaders politiques sur l’appareil et les finances des partis ou pour assurer le renouvellement de notre personnel politique. Avez-vous réfléchi à des moyens pour surmonter ces difficultés ?

Oui et c’est exact que je vais déposer demain à l’Electoral Boundaries Commission ! Avec un petit groupe de patriotes et d’observateurs de la société mauricienne, de sages et d’impatients, nous avons réfléchi à ces difficultés dont vous parlez.

Nous avons donc préparé un projet de réforme électorale qui s’appelle FAIR PLAY. Il tourne le dos résolument au passé. Disons, en résumé, que FAIR PLAY est pour la présence au Parlement d’un député de chaque coin du pays et pour responsabiliser les partis, les électeurs et les députés. Le projet FAIR PLAY repose sur trois axes :

  • 80 circonscriptions avec un député par circonscription
  • 80 circonscriptions avec 11,500 électeurs par circonscription
  • Enregistrement des partis politiques auprès du Registrar of Associations.

Toutes ces mesures visent à responsabiliser les partis, les électeurs et les députés !

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