Vina Ballgobin

Elections 2010: La parole aux agents politiques

 

Au moment où les Mauriciens s’apprêtent à voter pour ceux qui feront partie du prochain gouvernement, plusieurs agents politiques sont sur le terrain depuis la proclamation de la dissolution du Parlement. A Belle-Rose, les agents vivent dans une certaine proximité où règne la bonne entente même si aux alentours, le calme et la sérénité ont laissé la place à un climat d’insécurité depuis quelques jours. Pour mieux comprendre ce qui différencie ces agents des autres, Mauritius Times est allé à leur rencontre sur le terrain.

 

 

Avenue Saint-Louis, Belle-Rose. Petit quartier où tout le monde se connaît et se côtoie, même les agents des deux partis politiques en lice. Le jour des élections, cette cohabitation pacifique continue de plus belle à l’entrée de l’avenue comme pour montrer que les Mauriciens peuvent avoir une idéologie différente tout en ayant une conscience bien claire de l’importance du vivre-ensemble. Après les élections, la vie reprend son cours normalement ; les gens se rencontreront et se parleront comme d’habitude… « C’est une merveille que l’on cultive car le calme, c’est important ici » : ainsi va la devise.

 

 

* Qui sont les agents ?

Les plus anciens agents (les plus expérimentés) de l’Alliance de l’Avenir ont entre 55 et 65 ans. Les anciens de l’Alliance de l’Avenir sont agents depuis longtemps ; en vérité, depuis leur enfance vers 11 ans. Pour ces anciens, c’est une question de principe : ils ont toujours suivi le PTr depuis l’indépendance de Maurice et ils sont fidèles à ce parti politique. D’autres anciens sont issus d’autres partis politiques et ont rejoint l’Alliance de l’Avenir. Pour eux, une prise de conscience progressive de la nature multilingue et multiculturelle de la République de Maurice leur a fait changer de parti politique.

 

Quant à l’Alliance du Cœur, les plus anciens agents sont des fidèles du MMM, des « die hard » qui ont entre 45 et 65 ans. Ils ont rejoint ce parti quand ils étaient jeunes ; ils y sont restés fidèles et les plus anciens ont assumé plus de responsabilités au fil du temps. Ils encouragent eux-mêmes les jeunes à participer à ce genre d’activité politique car le monde a changé et le parti a besoin d’idées nouvelles.

 

Dans les deux partis politiques, les plus jeunes agents ont entre 18 et 25 ans. Certains d’entre eux en sont à leur première participation. D’autres en sont à leur deuxième ou troisième participation malgré leur jeune âge. Deux autres points communs : les jeunes agents politiques ou activistes de terrain appartiennent à des familles où il existe au moins un membre qui est déjà agent politique et les jeunes femmes sont plus nombreuses que les jeunes hommes. 

 

* Motivation des agents

Si un ancien agent du PTr est surpris par la grande mobilisation des jeunes et des femmes par rapport aux élections de 2005, plusieurs d’entre elles précisent que la cause des femmes doit être défendue au Parlement et dans la société de manière générale. Par leur présence sur le terrain depuis quelque temps, elles comptent démontrer l’importance et le rôle de la femme dans la société mauricienne moderne.

 

Deux jeunes agents de sexe féminin de l’Alliance de l’Avenir pensent que Navin Ramgoolam a été un « bon leader qui accepte les critiques et il pratique la bonne gouvernance ». Il représente donc un « modèle ». Elles se sont engagées pour avoir l’expérience de terrain. « Etre agent, c’est apprendre pour servir son pays avec efficacité plus tard », affirment-elles. Elles ont aussi reçu les encouragements des députés de la circonscription pour s’engager dans la politique active.

 

Quant aux deux jeunes agents de sexe féminin de l’Alliance du Cœur, elles sont motivées par la politique car elles ont envie de « se battre pour une meilleure société, sans violence, sans mouvements sectaires ». Elles ont été encouragées par certains membres de leur famille.

 

Notons toutefois que les plus anciens agents déplorent le fait que les jeunes ne travaillent plus gratuitement aujourd’hui. « A l’époque, nous travaillions pour le pays. Aujourd’hui, les jeunes ne viennent pas pour le pays mais pour eux-mêmes, pour un emploi, pour un coup de main, pour une carrière. Les jeunes ne sont pas volontaires. Il faut les rémunérer. » Un ancien agent du PTr raconte comment il organisait des réunions à son domicile et il affirme ceci : « comme j’allais accueillir du monde chez moi, je leur offrais du thé ou de l’eau et je payais de ma poche. »

 

D’ailleurs, quelques jeunes ne cachent pas leur déception. Depuis les dernières élections, ils n’ont rien obtenu des partis politiques. Pour eux, il est normal de percevoir une rémunération pour tout travail effectué. Pour les anciens agents, ces jeunes sont des « profiteurs ». Pour d’autres, c’est « normal car le monde a changé et les jeunes ne pensent pas comme les anciens. » 

 

* Changements au fil du temps

Auparavant, les anciens agents faisaient du porte-à-porte pour convaincre les électeurs de voter pour leur parti politique. Aujourd’hui, les électeurs décident en autonomie en se basant sur la performance des candidats. D’après ces anciens agents, ils ne peuvent pas convaincre les électeurs ou modifier leur opinion à la dernière minute car les électeurs font leur choix en leur âme et conscience en toute liberté. Les électeurs qui ne votent pas appartiennent à toutes les tranches d’âge et il devient difficile de combattre l’absentéisme. Aussi, les anciens agents respectent cette nouvelle tendance et ne dérangent plus les habitants chez eux.

 

Dans le passé, il y avait des « tapeurs » et des « gros bras ». Le travail d’un agent politique était différent, nous raconte un ancien agent du PTr. Mais depuis quelques années, les agents des deux partis se connaissent bien et se respectent mutuellement. Pour eux, ce n’est pas nécessaire d’avoir des frictions inutiles et des bagarres vaines. La bonne humeur doit primer car, une fois les élections terminées, la vie reprend son cours habituel. D’ailleurs, pour les jeunes agents des deux partis, la cohabitation pacifique entre agents politiques de bords différents est essentielle. Il est même possible d’être amis et d’exposer ouvertement sa couleur politique à l’autre sans se disputer.

 

Plusieurs anciens agents pensent que quelques jeunes ne s’intéressent pas à la politique car ils sont égoïstes, ne pensant qu’à leur bien-être personnel notamment sur le plan physique (l’habillement, la coiffure…). Pour d’autres, ce sont les agissements des politiciens et leur comportement au Parlement qui découragent les jeunes et provoquent un certain désintérêt pour la classe politique. Il y a aussi ces jeunes qui deviennent sectaires à cause des agissements de certains groupes. 

 

* Liberté d’action des jeunes

Les jeunes agents se sont mobilisés eux aussi dès l’annonce de la dissolution du Parlement tant pour les réunions privées que pour les « meetings ». A l’Alliance de l’Avenir, les jeunes ont le droit de proposer une certaine façon de faire et de discuter avec les anciens agents. Toutefois, ils avouent écouter parfois les conseils des anciens parce qu’ils ont de l’expérience. Les anciens de l’Alliance de l’Avenir regrettent que l’organisation ne soit pas aussi bien huilée qu’auparavant mais ils reconnaissent que les jeunes se débrouillent très bien parce qu’ils « ont la force et la vigueur de la jeunesse et aussi la débrouillardise ». Quant aux jeunes de l’Alliance du Cœur, ils apprennent progressivement les méthodes de travail auprès des anciens lors des élections, des « meetings » et des réunions privées.

 

Les jeunes femmes des deux partis politiques s’opposent avec élan et empressement pour dénoncer la violence, la bagarre et les agressions pendant la campagne électorale. Elles sont aussi totalement opposées à la tendance développée par les politiciens de se discréditer mutuellement en public. Les jeunes agents pensent qu’il faudrait développer petit à petit les débats d’idées en politique, et ce, en public et sur les ondes des radios libres. Un débat d’idées, comme cela a lieu dans certains pays étrangers, serait plus enrichissant pour tous. En revanche, les anciens agents pensent que les radios libres dévalorisent trop le parti politique qui est au pouvoir : si c’est un moyen d’augmenter l’audimat, c’est mauvais pour le gouvernement en place.

 

Pour les jeunes agents des deux partis politiques, les banderoles et les immenses affiches sont employées comme marqueurs symboliques de la présence des partis sur le terrain. C’est un choix de l’ancienne génération d’agents politiques car ils les utilisent pour impressionner l’électorat. Contrairement aux anciens agents, ils ne pensent pas que les banderoles, les affiches et les « bases » soient utiles pendant la campagne électorale. Mais ils ont fait un compromis et ils acceptent l’idée avancée par les anciens agents qu’il faut apporter le changement de manière progressive. Lentement mais sûrement, les jeunes agents comptent se passer de ce folklore dans le futur sans froisser les susceptibilités des anciens agents.

 

* Et dans 5 ans en 2015 ?

Les anciens agents de l’Alliance de l’Avenir pensent que le « brain drain » pose un problème. Lorsque les jeunes quittent le pays, le secteur politique souffre d’une absence d’idées tout comme le secteur économique et social. Par conséquent, il faudrait définir les moyens pour encourager les jeunes à intégrer la politique et les encourager à persévérer dans cette voie pour travailler pour le pays.

 

Selon eux, l’organisation générale et la préparation des agents politiques sur le terrain a lieu au fur et à mesure des événements. Les jeunes apprennent à connaître les anciens agents sur le terrain et la découverte des uns des autres y a lieu de manière informelle. Toutefois, ils admettent qu’une meilleure préparation, voire une professionnalisation, au préalable, serait utile. Par ailleurs, un ancien agent du PTr déplore le fait que les jeunes agents ne connaissent absolument pas l’Histoire de leur pays ou alors leur connaissance est d’une très grande superficialité. Par conséquent, il faudrait revisiter la formation scolaire.

 

Et le « communautarisme » ? Selon un ancien agent de l’Alliance de l’Avenir, ex-agent de l’Alliance du Cœur, cette réalité existe bel et bien à Maurice. Le sentiment d’appartenance à un groupe ancestral est très marqué et il existe un attachement profond au pays d’origine des ancêtres. Il y a aussi une manière de vivre en communauté qui contraste avec l’individualisme chez certains groupes. Trouver un équilibre dans un pays multiculturel et/ou tendre vers le mauricianisme demande de la patience, de la courtoisie, du tact et une certaine délicatesse dans l’approche. D’après lui, il ne faut pas bousculer l’électorat mais laisser le temps au temps pour permettre la consolidation de la nation mauricienne.

 

Pour ce qui est des financements de partis politiques, les anciens agents des deux partis politiques pensent qu’il existe des financeurs dans tous les pays du monde et que les changements en politique vont de pair avec les demandes du peuple. C’est donc la maturité politique de la population qui pourrait aider à faire évoluer les partis politiques et leur fonctionnement, comme la déclaration de leurs sources de financements et des attentes des financeurs en retour.

 

Quant aux jeunes agents, peut-être à cause de leur âge ou du système éducatif qui favorise uniquement « l’apprentissage par cœur », ils ne se prononcent pas sur les questions associées au futur. Leur expérience est-elle encore trop sommaire ? Leurs connaissances du système politique sont-elles trop limitées ? Ou c’est le système éducatif qui empêche les jeunes de développer la faculté de raisonner et de se projeter dans le futur ?

 

Vina BALLGOBIN

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