Une question de principe

By Nita Chicooree-Mercier

Etonnement et admiration, c’est ce que suscite la rigueur du Gouvernement mauricien en matière de santé publique dans la perspective de refermer les frontières si jamais un variant du virus mortifère s’aventure sur le territoire. Les mesures sans complaisance prises depuis neuf mois à Maurice sont bien perçues par ceux, à l’île sœur, qui déplorent le retard et le laxisme chez eux dans la mise en application d’une réglementation sanitaire l’an dernier dès la réouverture des frontières.

C’est surtout d’un pragmatisme très asiatique dont Maurice fait preuve, une évidence que les îles sœurs ont changé de parents au cours de leur histoire. Car avec une population malade, point d’économie, et point de survie tout court ; d’où une gestion verticale, des décisions prises d’en-haut et l’adhésion du public en général.

Toutefois, cette rigueur est strictement liée à la survie économique en période de crise sanitaire, et est, hélas, nullement la norme en temps normal dans les hôpitaux publics. Exemple : officiellement, une opération pour un problème cardiovasculaire, comme toute autre opération, est gratuite. Mais il arrive souvent que le chirurgien convoque les patients à leur cabinet privé et exige un paiement, au minimum Rs 400,000, une fortune pour le commun du public, pour une opération qu’il effectuera, ensuite, à l’hôpital avec l’équipement médical fourni par les fonds publics. Sinon, point d’opération. Une corruption virale qu’aucun ministre de la Santé n’a pu stopper jusqu’à ce jour…

Finalement, la rigueur qui étonne à l’étranger, les Mauriciens auraient aimé la voir appliquer après chaque rapport d’Audit, dans la gestion des fonds, les dépenses publiques, les effectifs en trop grand nombre dans les bureaux de la fonction publique, l’attribution des marchés et des contrats, le train de vie des élus parlementaires avec voiture de luxe et chauffeur pour des trentenaires néophytes en politique, la nomination des gens compétents à la tête d’Air Mauritius et d’autres services.

Être rigoureux, c’est aussi être exigeant, cela s’entend si on s’appuie sur des principes. Et les principes, encore faut-il en avoir. S’ils ont existé à une époque, c’est à leur délitement que le public assiste depuis des décennies.

Un public coopératif et ‘obéissant’ lorsqu’il s’agit des règles sanitaires imposées par les autorités ne signifie nullement un public infantilisé sommé à se taire en toutes circonstances. Si on doit faire la différence entre le tam-tam des manifestations orchestrées par des intérêts divers et obscurs, et une foule rassemblée pour réclamer justice dans une affaire criminelle, c’est bien celle dans l’affaire criminelle en cour.

Plus qu’un décès résultant d’une maladie, la mort infligée à quelqu’un dans un crime sordide plonge toute une famille dans une souffrance psychologique profonde. Il est malvenu d’infantiliser les manifestants en les traitant comme des enfants mal élevés. Si un groupe de personnes exige vérité et justice, c’est plutôt un bon signe que le public manifeste un intérêt pour l’intransigeance sur certains principes. Il était temps. Par ailleurs, on laisse à quelques ténors médiatisés le loisir de soigner l’image d’une judiciaire censée incarner toutes les vertus.

Serait-il trop demandé à la MBC de revoir les images avant de les passer ? Et au Bar Council d’éduquer les avocats sur leur comportement et leur langage ? Dans sa démarche de démontrer l’impertinence des demandes de la femme de l’homme carbonisé, un homme de loi martèle, sûr de lui, qu’elle n’a aucun pouvoir d’atteindre son but. C’est faire preuve d’un manque de sensibilité vis-à-vis de la détresse d’une veuve qui a perdu son époux dans des circonstances atroces.

Une poursuite judiciaire et une défense à la Cour : ce n’est nullement un match entre Liverpool et Arsenal, ou un match de boxe où on inflige un knock-out à l’adversaire. Les étudiants stagiaires en droit de l’UoM en ont donné un exemple affligeant, dans le passé, en ricanant de l’affaire Michäela Hart tant ils étaient obnubilés par les prestations de l’avocat qui était supposé les accompagner dans leur formation. Une habitude puérile consiste à tout réduire en deux camps, les gagnants et les perdants.

Par mimétisme et lâcheté, le Mauricien moyen se range, d’habitude, du côté des gagnants. Les études formelles apportent des outils dans l’apprentissage d’une profession, qui aboutissent à l’obtention d’un diplôme. Les bonnes manières et la sensibilité ne s’apprennent pas sur les bancs de l’université. C’est un ensemble de facteurs, le upbringing, l’éducation dispensée dans l’environnement familial, et le niveau de culture, entre autres, qui font que les gens sont bien élevés et civilisés dans leur comportement et leur manière de s’adresser aux autres. Le premier, l’éducation au sein de la famille, se soucie plus du statut social que de la qualité de l’être ; tandis que le second, la culture, est à ranger en tête de liste des carences intellectuelles, artistiques et spirituelles dont souffre le public, y compris les gens ‘éduqués’… Aucun ministre de la Culture n’a constaté l’ampleur des dégâts jusqu’à présent ?

Une dose de mauvaise foi risque d’accuser l’agence internationale Moody’s d’être à la solde du Gouvernement dans sa prévision d’un taux de croissance de 7,8% en 2021 de Maurice dans la région subsaharienne. Une bonne nouvelle pour le pays. Et comment on y parviendra ? Un exercice de communication éclairerait les lanternes du public. Le traité de libre-échange avec la Chine, une croissance dans l’exportation du secteur manufacturier vers le vaste marché chinois, importation massive peu souhaitable, le développement du potentiel océanique, le tourisme dépendant du virus et variants, une quasi autosuffisance alimentaire dans le secteur agricole, énergie propre, etc.

Un peu oriental, mais surtout africain subsaharien et plus haut au nord, le rapport au pouvoir politique. Quelqu’un qui a occupé la plus haute fonction ne peut retourner à une vie normale, il quitte avec secrétaire privé et garde de corps. C’est une question d’honneur. Abandonner la politique, surtout avec pertes et fracas, équivaut à une perte d’honneur personnel et familial.

Voilà une idée qui est bien ancrée chez les ‘élites’ et le public également, ce qui permet de spéculer sur le retour éternel des uns et des autres dans l’arène politique. Un déterminisme, une apparente fatalité dont il serait salutaire pour le public de se défaire, de s’en émanciper à l’avenir.

Une question de rigueur, de principe et d’exigence. C’est à souhaiter.


* Published in print edition on 22 January 2021

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