Synergies à trouver

On aura beau dire, le pays avance. A grands pas au niveau des infrastructures et même des institutions.

Les événements tragiques du début de l’année et les déboires des casse-cou du « Ponzi scheme » ont mis le doigt sur certaines défaillances, un flou juridictionnel, des responsabilités émiettées et la nécessité de resserrer les boulons que ces expériences malheureuses ont révélé au grand jour.

Sur une autre échelle, les étudiants au niveau secondaire auront une vaste gamme de choix comme jamais auparavant d’universités et d’institutions tertiaires locales où ils pourront poursuivre leurs rêves et ambitions à des coûts très modestes, si tel est leur souhait. La station de radio-tv nationale est entièrement passée en mode numérique et offre, à des conditions modiques, une grande variété de chaînes nationales, culturelles, sportives et thématiques.

La poursuite des travaux pour la collecte et l’assainissement des eaux usées continuera, certainement, à causer des inconvénients au public citadin pendant quelque temps encore. En retour, le pays aura fait un pas de géant dans le domaine du développement durable et, la survie de ses lagons fragiles et son environnement. Les travaux du nouvel aéroport, conduits tout en maintenant l’ensemble des opérations quotidiennes des vols, nous ont livré un véritable bijou qui suscite l’admiration des touristes voyageurs.

La livraison tant attendue du tronçon majeur de la nouvelle autoroute Terre Rouge-Ebène est un ouvrage remarquable que tous les utilisateurs ont pu apprécier et, qui a presque déjà fait des embouteillages monstrueux et récurrents de la capitale un cauchemar du passé.

Chacun comprend les immenses bénéfices, les gains en productivité, en consommation de fuel, en temps et en énergie que la complétion de ces quelques grands chantiers augure pour le pays. L’annonce de la mise en œuvre de la prochaine étape de la saga du métro-léger, et la résolution prochaine des problèmes géotechniques associés au Bagatelle Dam, nous permettent d’entrevoir que l’île Maurice jouera bientôt dans une ligue supérieure.

Rôle d’un gouvernement élu au suffrage universel

On n’arrêtera pas les esprits chagrins de rouspéter. En France, on râle, c’est une marque de fabrique ! A l’île Maurice, on palabre et on rouspète! Tout n’est pas parfait dans l’exécution ou l’implémentation d’une tâche, mais la meilleure façon d’éviter la critique c’est encore de ne rien faire. On rouspète allègrement contre une future centrale à charbon de dernière technologie située à l’extrémité ouest de l’île, mais on se tait religieusement sur le fait que pendant dix ans des dizaines de milliers de tonnes de charbon sillonnent le pays pour alimenter de vieilles chaudières !

Nos éditorialistes ont-ils un fonctionnement à géométrie variable ? A quand un vrai reportage sur ce charbon-là ? Passons ! Le pays ne peut être l’otage de quelques uns et se préparer, comme menacé par M. Bérenger, à plusieurs reprises, de coupures de courant ou de « load-shedding » comme en Afrique du Sud ou en Inde.

C’est le rôle d’un État et d’un gouvernement qui, depuis bientôt huit ans, impriment la vision directrice et nécessaire à la République de Maurice, même si sa communication reste quelquefois d’un niveau insuffisamment élevé. La vision cependant ne suffit pas, car la gestion de la situation économique et financière du pays doit aussi permettre de dégager des ressources financières pour faire aboutir ces grands chantiers qui impliquent des investissements colossaux.

En sortant du gouffre et de « l’état d’urgence économique » où l’avait plongé le tandem du régime Medpoint 1.0, ce n’était pas gagné d’avance, d’autant que la mer avait commencé à se démonter après 2008. S’ils pensent nous refaire le coup de « Anou alle redresse pays, do ! », ils peuvent toujours rêver. C’est leur droit d’occuper le Ministère de la Parole, pendant que les autres gouvernent au mieux des intérêts de la collectivité et du pays. Ils pourraient mettre à profit ces années de disette pour peaufiner leurs plans alternatifs, ne serait-ce que dans le domaine de l’économie, de l’éducation ou de la santé.

Mais attachent-ils plus d’importance à la simple critique ou aux derniers soubresauts d’alliances politiques, alors que Medpoint 2.0 s’étiole et peine à intéresser le citoyen lambda ? On sait qu’un programme élaboré ou un manifeste chiffré avec échéancier est le cadet des soucis du Leader de l’Opposition. Pourtant, on aimerait croire qu’ils ont le temps et les ressources pour s’y attaquer et nous proposer autre chose qu’un « copier-coller» de quelques idées et suggestions.

Secteur privé et secteur public : Quelle(s) synergie(s) ?

Avec ces énormes chantiers, on pourrait presque oublier que la croissance et la création d’emplois doivent être tirées par le secteur privé, avec le secteur public définissant et imposant un cadre directeur intelligent qui permet de mobiliser tous les acteurs et les investisseurs potentiels, locaux ou étrangers.

Les grands groupes locaux ont amplement les moyens et les ressources pour poursuivre leur développement. Ils ont leurs banques, leurs assurances, leurs médias, leurs sources de financement et leur réseau étendu de compagnies opérant dans bien des secteurs névralgiques. Ils ont aussi, de ce fait, une capacité inégalée d’étouffement des PMEs qui peuvent les gêner aux entournures ou qui dérangent leurs plans en cours et futurs. C’est un simple constat de la réalité mauricienne.

Quand le monde politique se livre à leurs jeux, à la remorque de leurs souhaits implicites ou explicites, souvent en mode « retour d’ascenseur » du financement occulte de leurs campagnes électorales, c’est toute l’économie qui peut en pâtir et tout le pays en subit les conséquences néfastes.

Ainsi, en France beaucoup d’analystes savent que depuis l’après-guerre, le Général de Gaulle et les partis de droite avaient privilégié et activement favorisé la création de grands groupes français souvent familiaux (Dassault, Michelin, Renault, Peugeot-Citroen, l’Oréal, Elf, Areva, parmi d’autres) pour se positionner face au monde anglo-saxon. L’espoir, sans doute, était que ces grands pôles allaient tirer le reste de l’économie française et les PMEs qui graviteraient autour d’eux et grandiraient à leur tour.

Si, à force d’aides de l’Etat et de juteux contrats publics, la première partie de l’équation a été un franc succès, les PMEs françaises, elles, ont été ignorées des pouvoirs publics, restant des simples fournisseurs subalternes des grands groupes. Ces derniers, malgré les aides et les attentes de l’État français, ont toujours préféré jouer leur partition en solo. Les barons français, même quand c’est au frais des contribuables, aiment leurs prébendes, leurs combines, leurs privilèges, leurs retraites dorées, leurs salaires et leurs stock-options, le tout dans une tranquille opacité.

L’initiative de certains grands patrons américains, déclarant leur gêne à être surpayés et dévouant une part importante de leurs avoirs ou de leurs revenus à des œuvres et des fondations caritatives, laisse les patrons français plutôt goguenards qu’admiratifs. Contrairement à eux, l’économie allemande s’est reconstruite sur une base plus souple et plus coopérative, l’État s’assurant de moult manières que l’intérêt collectif prime sur les intérêts égoïstes, familiaux et claniques. Il est amplement reconnu que l’Allemagne dispose aujourd’hui d’un réel tissu de grands groupes, de moyennes entreprises et de PMEs travaillant en synergie plutôt qu’en simple mode client-fournisseur.

C’est une des raisons majeures, certes ni la seule ni la plus importante, du décalage croissant entre la performance de l’économie allemande et de l’économie française (ou les économies méditerranéennes, en général). Au Japon, c’est l’État encore, à travers le fameux ministère MITI (Ministry of International Trade and Industry), qui « drivait » le développement par le biais de ses plans généraux avec des axes majeurs et des objectifs précis, en fonction desquels grands, moyens et petits entrepreneurs se sont entendus pour conférer, à l’économie japonaise, son envol extraordinaire.

Ce sont là des raccourcis, j’en conviens, mais il reste une évidence incontournable. L’État – dans un petit pays insulaire aux faibles ressources premières, ne disposant que du pool et des talents de sa population, face aux énormes disparités historiques et sociologiques des moyens, face à une mer mondiale agitée et quelquefois houleuse -, doit sans relâche veiller à ce qu’un cadre directeur mobilise toutes les énergies et toutes les bonnes volontés qui souhaitent s’investir dans le développement du pays. C’est le concept global de la démocratisation de l’économie.

L’Afrique du Sud de Nelson Mandela et de l’ANC l’avaient bien comprise en lançant le « Black Empowerment Program», même si c’est bien trop tôt pour juger du succès de sa mise en œuvre. Nos barons ne peuvent continuer à faire la queue pour bénéficier des avantages divers de l’État. Ils doivent apprendre à coopérer et à partager, à faire primer l’intérêt collectif plutôt que des intérêts familiaux, claniques et sociologiques. Pour le développement de la coopération régionale et des investissements mauriciens à Madagascar ou en Afrique, la coopération et la synergie sont un impératif judicieux. L’État peut y contribuer.

 


* Published in print edition on 27 December 2013

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