SAJ : Naissance d’un homme d’Etat

En accordant la majorité à Anerood Jugnauth aux élections générales de 1983, les Mauriciens pouvaient-ils deviner qu’ils avaient donné naissance à un homme d’État à la personnalité complexe?

By Dan Callikan

Les neuf mois de vie de l’alliance MMM-PSM et la bataille électorale de 1983 auront constitué l’épreuve principale de feu Anerood Jugnauth. Ils le font sortir de l’ombre géante de Paul Bérenger pour le propulser en pleine lumière au devant de la scène, en pleine possession, dorénavant, de ses moyens, pour devenir un véritable homme d’Etat.

Ses traits de caractère tels que la sincérité, l’intégrité, le sens de la discipline et le travail bien fait en sortiront renforcés.

Les valeurs de Anerood Jugnauth

Au cours de ces neuf mois balisant deux épisodes charnières de l’histoire politique mauricienne, il aura su apprécier l’importance de l’amitié, le respect de la parole donnée, et la nécessité d’un dialogue permanent avec la population. Il aura, en même temps, fait preuve d’une énergie farouche dans la défense de ses idéaux et de sa vision pour un pays où règne la justice sociale.

La lutte contre la pauvreté et la protection des plus défavorisés lui donne l’énergie nécessaire pour résister, à l’opposé de Paul Bérenger, aux exigences du Fonds monétaire international (FMI) en ce qui concerne l’enlèvement des subsides sur le riz et la farine et l’élimination de l’éducation gratuite au niveau du secondaire.

C’est un thème qui aura profondément divisé l’alliance MMM-PSM et qui constituera un des thèmes majeurs de la campagne électorale de 1983. L’éducation secondaire gratuite introduite par le PTr en 1977 a constitué un moyen de promotion sociale et a permis le succès du programme de développement économique pendant les années 80.

Autre élément qui aura opposé Anerood Jugnauth à Paul Bérenger : le taux de compensation à être accordé aux travailleurs. Le taux proposé par Paul Bérenger, alors ministre des Finances de son Cabinet, est considéré inacceptable par la classe syndicale. Pendant la campagne électorale de 1983, Anerood Jugnauth proposera de tout faire pour éliminer le chômage mais ne fera pas de propositions démagogiques impossibles à tenir. En fait, le plein emploi fut presque atteint avant les élections de 1987.

Conflits internes au MMM

Une des principales leçons retenues par Anerood Jugnauth des épreuves politiques dures et impitoyables subies au sein du MMM après la victoire de 1982, a été la conviction qu’il ne pouvait plus être à la merci d’une majorité contrôlée par quelqu’un d’autre au sein d’un parti politique.

Anerood Jugnauth ne veut aucunement subir les multiples humiliations subies au sein de son parti, par exemple lors des conflits au sujet de l’expulsion du PSM de l’alliance gouvernementale à la demande d’un groupe parlementaire du MMM déchaîné. D’autres étudient les pistes pour le destituer comme PM et, surtout, l’attaque directe et frontale dont il a été lui-même l’objet pendant une réunion du comité central du MMM font déborder le vase.

Il encaisse, fait le dos rond, mais épaulé par ceux – dont SSR – qui lui rappellent que la constitution d’un parti politique ne peut avoir préséance sur la Constitution du pays, il prépare sa contre-offensive qui débouchera sur la cassure du parti. Tous ces épisodes l’ont marqué au fer rouge, un écorché vif dont le franc-parler ne s’accommodera pas toujours de nuances.

Chef incontesté

C’est ainsi qu’il a exigé que les députés qui l’ont suivi suite à la cassure du MMM et les députés du PSM se réunissent au sein d’un parti, le Mouvement Socialiste Militant (MSM), sous son leadership et que Harish Boodhoo soit le campaign manager du parti. Ce fut une décision historique qui a changé les données de la politique mauricienne de façon durable.

Il a assuré la santé financière du parti en construisant le Sun Trust à partir des donations faites au MSM pendant la campagne électorale et dont les revenus assureraient le financement des activités du parti. Anerood Jugnauth avait toujours revendiqué la transparence dans cette entreprise tandis que d’autres qualifient l’immeuble de “bâtiment de la honte”.

Contact permanent avec l’électorat

Une dernière remarque peut être faite au sujet du déroulement des évènements de 1982 à 1983 : c’est la volonté affichée par Anerood Jugnauth d’être en contact permanent avec son électorat en organisant des réunions privées, des meetings régionaux, et des meetings nationaux, d’une part pour obtenir le soutien de cet électorat, répondre aux critiques de l’adversaire et contrer l’activisme de son principal adversaire sur le terrain.

Pendant la campagne électorale de 1983, malgré sa santé fragile, Anerood Jugnauth mettait la main à la pâte pour l’organisation des activités du parti et descendait sur le terrain pour sillonner les circonscriptions et contrer les thématiques de l’opposition.

Cette proximité et cette mobilisation constante sera sans doute capitale pour se dépêtrer du désastre potentiel de l’affaire dite des “Amsterdam Boys” qui éclate en 1985. Le MSM était très présent sur le terrain après les élections de 1983 alors que Harish Boodhoo en était responsable de l’organisation et, plus tard, le Dr Dinesh Ramjuttun prit la relève : c’est ainsi que le MSM triompha du MMM aux élections de remplacement de Ivan Collendavelloo dans la circonscription de La Caverne/Phoenix en 1989 suite à la démission de ce dernier du Parlement.

Pour remporter les élections générales de 1983 face à un MMM présent sur le terrain depuis 1969, ayant une profonde influence sur le monde syndical, Anerood Jugnauth fit l’ouverture politique vers le Ptr et le PMSD, au-delà de leurs différences idéologiques, afin de constituer l’alliance bleu-blanc-rouge qui sera présentée comme le rassemblement de la grande famille mauricienne. C’est une volonté pragmatique de rassembler toutes les bonnes volontés et les compétences afin de mettre en commun leurs efforts et leurs expériences pour relever les défis énormes sur les plans économiques et sociaux.

Nouveau départ

Le décor est ainsi planté pour que le pays prenne un nouveau départ. Le gouvernement rassemblé en 1983 sous la direction d’Anerood Jugnauth a sans doute été le meilleur dans l’Histoire du pays tant sur le plan politique que sur celui de la compétence : quelques noms restent gravés pour la postérité : Sir Gaëtan Duval, Sir Satcam Boolell, Vishnu Lutchmeenaraidoo, Kishore Deerpalsing, Armoogum Parsuramen, Kadress Pillay, travaillant de concert avec le soutien actif de Sir Seewoosagur Ramgoolam et de Harish Boodhoo.

Face aux défis, le gouvernement était mû par la volonté de mettre en œuvre une politique pragmatique pour réussir le décollage économique. Toutes les opportunités furent saisies. Une campagne agressive de promotion fut entreprise auprès des industriels de Hong Kong pour faire connaitre les avantages découlant de notre appartenance à la Convention de Lomé signée en 1975 s’agissant de l’entrée au sein du marché européen de produits manufacturés à Maurice.

Le pays tout entier fut considéré comme une zone franche, modèle originale à l’époque, qui permettait aux entreprises de s’installer dans les grandes agglomérations afin de faciliter l’accès à la main d’œuvre, en évitant les problèmes de transport. Des facilités hors-taxes furent octroyées pour l’importation des matières premières et l’exportation des produits finis. Des soutiens furent accordés pour la construction des bâtiments industriels dans des centres stratégiques. Plus tard, l’Africa Growth and Opportunity Act (AGOA) rendit l’accès au marché américain plus facile pour les produits mauriciens. D’autres emboiteront le pas aux pionniers Hongkongais, y compris des grands groupes mauriciens. Ces mesures réussirent en l’espace de quelques années à résorber le chômage et à donner un coup de fouet à la diversification industrielle.

Le secteur offshore prit son envol grâce au traité de non-double imposition avec l’Inde. Tout un nouveau secteur prenait naissance, qui aller transformer le pays en un centre financier reconnu dans le monde. Une nouvelle génération de professionnels apportait un plus au développement économique. Le secteur hôtelier et touristique prit de l’essor et constitua assez rapidement un secteur économique important apportant une diversification dans l’offre d’emplois aux jeunes Mauriciens.

Transformation économique

Anerood Jugnauth présidait à cette transformation économique. Il faisait confiance à ses ministres et à ses collaborateurs, déléguant les responsabilités. Il prenait rapidement les décisions requises pour enlever les obstacles au développement économique et à la modernisation du pays. En retour, ses ministres étaient motivés et apportaient des résultats. La compétence était privilégiée au niveau des différentes institutions et le respect de la loi et de l’ordre ainsi que du judiciaire sécurisait les investisseurs locaux et étrangers. Les baisses des taux de l’impôt sur le revenu et les facilités duty-free accordées par le ministre des finances sur les produits tels que le textile et les appareils vidéos aidaient à créer un « feel-good factor », ce qui poussait les mauriciens à donner le meilleur d’eux-mêmes sachant que l’effort était récompensé.

Malgré les problèmes politiques internes au MSM suite à l’épisode “Amsterdam Boys”, la révocation de Sir Satcam Boolell en 1984 et l’arrestation choquante de Sir Gaëtan Duval en 1989, et les alliances quelquefois conjoncturelles qui en découlèrent, le système mis en place fonctionna de façon satisfaisante dans la stabilité pendant les années 80 et le pays put progresser vers un développement équilibré, gommant progressivement les différences entre villes et campagnes.

En accordant la majorité à Anerood Jugnauth aux élections générales de 1983, les Mauriciens pouvaient-ils deviner qu’ils avaient donné naissance à un homme d’État à la personnalité complexe, avec ses forces et ses faiblesses, et que ce dernier allait marquer l’Histoire du pays ?


* Published in print edition on 8 June 2021

An Appeal

Dear Reader

65 years ago Mauritius Times was founded with a resolve to fight for justice and fairness and the advancement of the public good. It has never deviated from this principle no matter how daunting the challenges and how costly the price it has had to pay at different times of our history.

With print journalism struggling to keep afloat due to falling advertising revenues and the wide availability of free sources of information, it is crucially important for the Mauritius Times to survive and prosper. We can only continue doing it with the support of our readers.

The best way you can support our efforts is to take a subscription or by making a recurring donation through a Standing Order to our non-profit Foundation.
Thank you.

Add a Comment

Your email address will not be published.