Saint-Louis Gate : Les zones d’ombres s’épaississent

Analyse

Il est difficile de voir clair dans cet imbroglio si l’on se fie uniquement aux informations officielles qui ont été diffusées à ce jour parce que ces dernières, par manque de détails, suscitent plus de questions qu’elles ne donnent de réponses

Par Aditya Narayan

La saga du Saint-Louis Gate, concernant l’attribution du contrat d’installation de turbines à la station thermique de Saint-Louis du CEB à la firme danoise Burmeister & Wain Scandinavian Contractor (BWSC), nous réserve des péripéties époustouflantes.

Alors que l’on croyait que cette affaire se limitait à ceux qui avaient adjugé un marché à la firme danoise et ses sous-contracteurs, elle prend l’allure d’un scandale politico-financier.

Au fur et à mesure que les dessous de cette affaire sont révélés au grand jour, les zones d’ombre s’épaississent. Il est difficile de voir clair dans cet imbroglio si l’on se fie uniquement aux informations officielles qui ont été diffusées à ce jour parce que ces dernières, par manque de détails, suscitent plus de questions qu’elles ne donnent de réponses.

“La politique mauricienne nous réserve bien des surprises. Dans le passé, lorsqu’un leader de parti avait été révoqué par le Premier ministre, il avait claqué la porte du gouvernement, et tout son parti était allé dans l’opposition. En 1993, lorsque SAJ avait révoqué Paul Bérenger comme ministre, le MMM avait quitté le gouvernement MSM-MMM. Même Madan Dulloo avait quitté le gouvernement MSM en 1993 après sa révocation par SAJ pour cause de divergences sur la centralisation de l’industrie sucrière… Cette fois-ci, le leader du Muvman Liberater (ML) est révoqué, mais il demeure au Gouvernement comme backbencher et il enchaîne des déclarations pour professer son amitié pour le Premier ministre…”


Une bréve chronologie s’impose pour mieux comprendre le fil des événements.

  • Le 8 juin 2020 : la BAD a publié un communiqué indiquant que la firme danoise BWSC a fort probablement soudoyé des membres de l’Administration mauricienne par l’intermédiaire de tierces parties, et que des preuves soutiennent la conclusion. Le terme “administration mauricienne” sous-entend le CEB et le ministère de tutelle, celui des Utilités publiques.
  • Le 11 juin 2020 : en réponse au PNQ du leader de l’opposition, le Premier ministre a dit qu’il ignorait tout de cette affaire. Il a ajouté que la Banque africaine de développement (BAD) partagerait son rapport confidentiel seulement avec un organisme d’investigation (ex: l’ICAC ) qui se saisira de l’affaire. Or, par la suite, lorsque l’ICAC a demandé un exemplaire du rapport à la BAD, elle a reçu une fin de non-recevoir.
  • Le 16 juin 2020 : l’ex-ministre Ivan Collendaveloo s’est défendu au Parlement dans un discours où il promettait des développements à venir. Un développement significatif subséquent a été la révocation du conseil d’administration du CEB et son remplacement par un autre mis sous tutelle du ministère des Finances.
  • Grande surprise le 26 juin 2020 : lors d’une conférence de presse, l’ex-ministre a annoncé sa “révocation”. Le Premier ministre a reçu une lettre de la BAD lui informant que la firme danoise a versé des pots-de-vin à des intermédiaires pour être remis à lui-même (Ivan) et au leader du MMM (Bérenger).

L’ex-ministre a qualifié la lettre de “farfelue”. Mais il ne semblait pas être bouleversé outre-mesure, affirmant même qu’il reste un député de la majorité en attendant que la fin de l’enquête de l’ICAC.

Plus tard, le Premier ministre a confirmé le départ d’Ivan Collendavelloo du conseil des ministres.

Réagissant à chaud le même jour, le leader du MMM a émis la thèse que la révocation de Collendavelloo était une “mise en scène” pour mettre le ministre sur la touche en attendant que l’enquête de l’ICAC le blanchisse éventuellement. Il souligne que le Premier ministre et l’ex-ministre sont en faveur d’une enquête par l’ICAC et non pas une commission d’enquête, comme le réclame l’opposition. Paul Bérenger devait balayer d’un revers de la main la mention de son nom dans la lettre de la BAD.

  • Le 27 juin 2020 : Paul Bérenger a lancé trois défis au Premier ministre :

(1) rendre public tous les noms mentionnés dans la lettre de la BAD, y compris ceux des intermédiaires ;

(2) rendre public la lettre et autres documents reçus de la BAD ; et

(3) instituer une commission d’enquête pour faire toute la lumière sur l’affaire.

A Paul Bérenger, le Premier ministre a répondu qu’il ne pouvait pas divulguer cette lettre, qui est entre les mains de l’ICAC, en vertu d’un accord de non-divulguation avec la BAD. Donc seuls le Premier ministre, l’ex-ministre et le directeur de l’ICAC ont lu cette lettre.

La question légitime qui se pose est la suivante : si le ministre a pu lire la lettre, pourquoi ne pas permettre au leader du MMM, un ancien Premier ministre, de la lire puisqu’il est aussi incriminé ? Comment se défendra-t-il contre une allégation sans prendre connaissance du contenu de la source authentique et de ses éléments ? En effet, le MMM voit des “mesquines intrigues” dans cette affaire qui touche à l’honneur de son leader.

La politique mauricienne nous réserve bien des surprises. Dans le passé, lorsqu’un leader de parti avait été révoqué par le Premier ministre, il avait claqué la porte du gouvernement, et tout son parti était allé dans l’opposition.

En 1993, lorsque SAJ avait révoqué Paul Bérenger comme ministre, le MMM avait quitté le gouvernement MSM-MMM. Même Madan Dulloo avait quitté le gouvernement MSM en 1993 après sa révocation par SAJ pour cause de divergences sur la centralisation de l’industrie sucrière.

En 1997, lorsque Navin Ramgoolam avait révoqué Paul Bérenger comme ministre, le MMM avait quitté le gouvernement PTr-MMM.

Cette fois-ci, le leader du Muvman Liberater (ML) est révoqué, mais il demeure au Gouvernement comme backbencher et il enchaîne des déclarations pour professer son amitié pour le Premier ministre. Celui-ci, de son côté, dit regretter l’absence du leader du ML au conseil des ministres. En effet, le leader du ML entretient l’espoir, sinon la confiance, de retrouver son poste de ministre dans l’éventualité où il serait blanchi par l’ICAC. Il l’a dit en autant de mots dans une déclaration dans un quotidien.

Stratégie du MMM

Comment l’ICAC va-t-elle procéder par rapport au leader du ML et au leader du MMM ? Va-t-elle convoquer les deux hommes pour répondre à des questions ? Le leader du ML acceptera sans doute de déposer devant l’ICAC, mais le leader du MMM le fera-t-il, lui qui ne croit pas à l’indépendance de cette institution ?

Quoi qu’il en soit, le leader du MMM est coincé et devrait réviser sa stratégie pour monter une défense crédible et efficace contre l’allégation. S’il se défend uniquement sur le plan politique, comme il le fait en ce moment, il n’aurait pas raison de ses détracteurs.

En politique, sous-estimer des adversaires qui ont les leviers du pouvoir est une erreur et une faiblesse. Puisque l’affaire se joue sur le plan institutionnel, Paul Bérenger aura à envisager des options légales. Elles sont notamment :

(a) déposer devant l’ICAC avec le concours d’avocats compétents ;

(b) intenter un procès de diffamation à celui qui a dit que la lettre de la BAD l’incrimine afin de faire produire la lettre en Cour ; et

(c) demander légalement à la BAD de lui remettre une copie du rapport qui l’incrimine au nom de la transparence et de l’équité.

On voit mal la BAD refuser une telle demande si elle veut être prise au sérieux.
Vu la performance passée de l’ICAC, il n’y a pas de doute que seule une commission d’enquête présidée par un juge, avec les pouvoirs de demander des informations à la BAD, à la BWSC ou au Gouvernement danois par voie rogatoire, pourra élucider toute cette affaire de corruption alléguée, identifier les suspects et recommander les mesures nécessaires au Directeur des Poursuites publiques.

Si tous les partis d’opposition, Transparency International et la société civile sont d’accord pour une commission d’enquête, c’est clair que l’opinion publique a indiqué ses préférences.

Au moment où le pays doit faire la preuve de l’indépendance de ses institutions dans la lutte contre la corruption et le blanchiment d’argent auprès de l’Union européenne afin de sortir de la liste noire des juridictions à hauts risques, cette affaire lui offfre l’occasion de démontrer qu’il est sérieux dans son effort de redorer son blason. A cet égard, l’institution d’une enquête indépendante libre de toute ficelle est un passage obligé.


* Published in print edition on 30 June 2020

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