Quelques vérités bonnes à dire

Doit-on s’attendre à voir apparaître aux élections de 2024 une formation politique ayant pour sigle BLD ou BZTD avec pour chef de file un des agitateurs du moment ? Et avec quel programme ?

By Jean-Max Baya

Il y avait dans la manifestation de samedi dernier, à Port-Louis, quelque chose de surréaliste. Des hommes politiques, et non des moindres puisqu’il s’agit des principaux dirigeants de l’opposition parlementaire, écoutaient, impassibles, et lisaient sur des pancartes des slogans exhortant, en des termes virulents, leur retrait de la scène politique.

Au surréalisme s’ajoutait le grotesque : Anil Gayan s’affichant ostensiblement aux côtés des manifestants après les frasques de son amie à la direction du Cardiac Centre, alors qu’il était ministre de la Santé. Et, pince sans rire, il justifie sa présence dans une déclaration de presse alors qu’une des raisons de la colère des manifestants est justement l’abus de pouvoir par des ministres et leur entourage…

Dans le charivari socio-politique qui agite notre pays depuis les dernières élections générales, on aura tout vu et tout entendu. De l’étendue tentaculaire de la corruption aux nominations, les unes plus scandaleuses que les autres, en passant par l’affairisme d’Etat et le dysfonctionnement de plusieurs institutions, plus rien n’arrête la descente aux enfers du pays. Sur ce dernier point, le cover-up éhonté de l’enquête policière dans la mort de Soopramanien Kistnen est venu confirmer, si besoin était, l’ampleur de la gangrène qui ronge le système administratif du pays. Jamais l’île Maurice n’a atteint un tel degré de dégénérescence ! Encore heureux que le judiciaire ait été épargné, malgré la tentative de mettre sous bol le bureau du Directeur des Poursuites Publiques.

La perte de confiance des Mauriciens dans leurs dirigeants est le résultat d’une accumulation de facteurs auxquels la presse n’est sans doute pas étrangère pour avoir systématiquement voué aux gémonies l’ensemble de la classe politique, au gré d’éditoriaux moralisateurs, sans prendre la peine de séparer l’ivraie du bon grain. Cette stigmatisation quasi permanente des hommes politiques des partis dits mainstream s’est traduite par un dangereux amalgame quant à la motivation de ceux qui s’y sont engagés avec pour résultat une désaffection de l’électorat pour la chose politique et un taux élevé d’abstention aux différents scrutins organisés depuis ces dernières années. La réticence de certains à participer à la marche de samedi dernier en raison de la présence des leaders des partis dits mainstream va dans ce sens. C’est ainsi que l’on fait le lit des démagogues de tout poil et que s’installe la chienlit.

Cette perte de confiance a amené nombre de nos compatriotes à s’identifier avec complaisance et à suivre aveuglément un nouveau messie, un homme qui, il y a encore peu, était tout à fait inconnu au bataillon et dont la sincérité d’action reste à prouver. Par ailleurs, la montée en popularité des ‘Avengers’, pour salutaire que puisse être leur action, s’inscrit également dans cette démarche d’inconfiance dans l’ensemble de la classe politique. A cet égard, l’empressement de certains à s’agglutiner autour des ‘Avengers’ suscite bien des interrogations quant à la motivation des uns et des autres.

La main sur le cœur

La pudeur n’étant pas chose courante en politique, il n’est guère étonnant que Roshi Badhain, ancien ministre d’Anerood Jugnauth, et Sanjeev Teeluckdharry, ancien Deputy Speaker de Pravind Jugnauth, tentent d’exploiter les Kistnen Papers à des fins politiques. Il y a fort à parier qu’ils sont prêts à jurer, la main sur le cœur, qu’ils n’ont pas dépassé la limite autorisée des dépenses électorales de Rs 250 000 lors de leur participation aux élections générales de 2014.

Quant à Rama Valayden, qui s’est habilement forgé une réputation de défenseur de la veuve et de l’orphelin, il est sans doute en train de réaliser son rêve de pouvoir marcher sur les pas de son idole, Gaëtan Duval, et d’être enfin considéré, à tout le moins d’être perçu, comme un grand avocat et un leader politique charismatique adulé par le peuple.

Pour gratifiant que soit la création de mouvements citoyens, il importe de connaître la finalité de leur action. Les manifestations de rue ont certes leur raison d’être puisqu’il s’agit du meilleur, sinon du seul moyen, dont dispose un peuple pour maintenir la pression sur ceux qui tiennent les rênes du pouvoir, mais de là, à croire que cela permettra de faire partir le Gouvernement, c’est se mettre le doigt dans l’œil jusqu’au coude. Comparer la situation mauricienne au « Printemps arabe » sert à épater la galerie et prête à faire sourire. A Maurice, la rue n’a jamais pu faire partir un gouvernement. D’autres s’y sont essayé avant les ‘Avengers’ et consorts sans jamais y parvenir.

On se souvient de la capacité du justicier Harish Boodhoo à réunir, à lui seul, plus de 30,000 personnes à Rose Hill vers la fin des années ’70 et de la formidable force de frappe du MMM à cette époque. Cela n’empêcha pas le gouvernement de Sir Seewoosagur Ramgoolam de résister contre vents et marées et de tenir jusqu’à la prochaine échéance électorale.

Seules les urnes et la croix de l’électeur permettent de remplacer un gouvernement. Les retentissants 60-0 de 1982 et de 1995 sont là pour nous le rappeler. D’ailleurs, le très sérieux journal britannique The Times barrait sa Une avec ce titre ‘Mauritius : The Ballot Paper Revolution’ au lendemain des élections du 11 juin 1982, comme pour confirmer combien la tradition d’élections démocratiques est profondément ancrée dans les mœurs mauriciennes.

Il est connu qu’à chaque scrutin électoral, les Mauriciens découvrent, au moment de l’enregistrement des partis politiques, des regroupements de candidats aux noms les plus farfelus. Doit-on s’attendre à voir apparaître aux élections de 2024 une formation politique ayant pour sigle BLD ou BZTD avec pour chef de file un des agitateurs du moment ? Et avec quel programme ?


* Published in print edition on 19 February 2021

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