Mohamad Vayid

Interview : Mohamad Vayid

 

« Le peuple commence à en avoir marre des politiciens »  

* « L’économie reçoit une interprétation outrageusement partisane avec des accusations, des explications et des justifications qui ne font pas honneur à notre démocratie. Pas étonnant que la classe politique a perdu énormément de sa crédibilité »

 

* « Paul Bérenger et Navin Ramgoolam se complètent en quelque sorte, malgré leurs querelles passées et leurs récentes confrontations. D’ailleurs il est évident qu’ils se ménagent mutuellement… »

* « Ramgoolam doit grandir et s’élever au-dessus des passions éphémères… Alors il pourra jouer ce rôle de leader providentiel, de rassembleur authentique » Ancien président du National Economic Council et analyste de la chose politique, Mohamad Vayid est venu dire ses quatre vérités sur le tout premier exercice budgétaire de Xavier-Luc Duval en tant que nouveau Grand argentier. Cependant, si le budget 2012 est en faveur de la classe des possédants sans négliger ceux au bas de l’échelle, Mohamad Vayid constate que la classe moyenne en bénéficie pleinement comme ces derniers. Tout compte fait, notre interlocuteur tire également à boulet rouges sur ceux-là qui constituent les deux côtés de la Chambre.  

Mauritius Times : Les débats sur le budget 2012 ont surtout donné lieu à beaucoup de palabres, quelques explications et pas mal de règlements de comptes politiques des deux côtés de la Chambre. Mais dans le fond qu’est-ce qui change, selon vous, pour la majorité des Mauriciens ?

Mohamad Vayid : Ce budget a confirmé, si confirmation était nécessaire, que des deux côtés de la Chambre, on privilégie la dimension politique du pays, motivée par la poursuite effrénée du pouvoir.  

Ce budget est fondé sur des hypothèses dénuées de réalisme, surtout en ce qui concerne les prévisions des recettes financières de l’Etat. Ce qui veut dire que, avant la fin de l’année prochaine, le déficit sera difficile à gérer et l’endettement aura atteint le plafond conventionnel. Par-dessus tout, ce budget manque de poigne et de rigueur. Il est évident que le ministère des Finances ne maîtrise pas la gestion d’une économie en développement dans un contexte global où les pays industrialisés adoptent des politiques d’austérité, de réduction dans les dépenses de l’Etat et de compression du personnel.

Sans avoir à recourir à des solutions extrêmes, nous aurions dû revoir plusieurs chapitres de dépenses comme le transport gratuit, l’éducation tertiaire gratuite, la pension universelle, les missions diplomatiques à l’étranger, mieux cibler les bénéficiaires de ces diverses prestations et mettre un terme à un parrainage politique malsain qui consiste à envoyer Prem Doongoor en Malaisie et Sarojini Seeneevassen au Allemagne, quand ces deux pays ne sont pas représentés par des ambassades à Maurice.

Il est possible cependant que les fonctionnaires du ministère des Finances avaient essayé d’inclure une dose d’austérité dans le budget, mais ils ont été floués par l’argument politique.

* Navin Ramgoolam s’est efforcé de récuser les accusations de « zigzags » par rapport à sa politique financière concernant plus particulièrement la suppression de la taxe sur les dividendes et la Capital Gains Tax. Zigzags du fait de son approbation par rapport à certaines mesures introduites par Rama Sithanen en 2005, par la suite enlevées par Pravind Jugnauth et ré-introduites, cette année, par Xavier Duval. Ces taxes, a-t-il dit, ont donné des résultats dramatiques en ce qui concerne l’investissement du privé et le FDI (Foreign Direct Investment). A-t-il raison ou est-ce effectivement un budget de « gros paltos », comme l’affirme le prédécesseur de Xavier Duval ?

Il y a quelques mesures positives dans ce budget pour relancer l’activité économique. Rama Sithanen avait agi comme un cheval de Troie du secteur privé, au point où le directeur du JEC avait pratiquement élu domicile au ministère des Finances. Pravind Jugnauth n’a pas eu le temps de marquer son passage à ce ministère, excepté en commençant la démolition de la fiscalité introduite par le tandem Mansoor-Sithanen. Le préjugé contre le secteur privé est un problème plus émotionnel et politique qu’économique.

Le parcours de l’entreprise privée à Maurice est impressionnant, et le pays lui est redevable d’avoir amorcé la diversification industrielle et de la conduire vers des horizons nouveaux. Malgré ses manquements et ses méthodes souvent discutables, le secteur privé a donné au pays le Caudan Waterfront, Les Moulins de la Concorde, Omicane, l’Ethanol, les Independent Power Producers, Domaine les Pailles, Bagatelle, les meilleurs hôtels de luxe, pour ne mentionner que les réalisations les plus spectaculaires. Et le secteur des services financiers est largement une création des entrepreneurs privés, des pionniers comme Couldip Basant Lalla, Dev Jhoory, Sunil Banymandhub. Faciliter les opérations du secteur privé, c’est donner un appui stratégique à un volet incontournable de notre économie qui seul peut créer les emplois capables d’absorber les professionnels et cols blancs qui sont jetés sur le marché du travail chaque année.

En ce qu’il s’agit du FDI, cela ne dépend pas exclusivement de notre politique d’ouverture ; il faut tenir compte de l’environnement économique et financier en Europe et aux Etats-Unis. Nous devons nous tourner aussi vers l’Asie et le Moyen-Orient. A ce sujet il faut saluer la nomination de Ken Poonoosamy à la tête du Board of Investment. Il nous faut diversifier nos sources d’investissement et être compétitif par rapport aux autres plate-formes financières.

* Il semblerait toutefois que c’est la classe moyenne, d’habitude plus bruyante, qui ne trouve pas son compte dans cet exercice budgétaire. Une fois encore ce sont ceux au bas de l’échelle et ceux qui sont au plus haut de l’échelle qui semblent avoir été privilégiés. Le pensez-vous également ?

Il est facile de tirer des conclusions socio-politiques faciles d’un exercice budgétaire. Ce budget a accordé une attention soutenue à ceux au bas de l’échelle sociale. Ce qui ne veut pas dire que c’est nécessairement aux dépens de la classe moyenne. Le seuil de l’impôt a été relevé, le budget de l’Education et celui de la Santé sont augmentés, l’abolition de la Tenant’s Tax, la taxe sur l’épargne et les dividendes et d’autres mesures en faveur des PME bénéficieront à la classe moyenne dans son ensemble. Le budget est un jalon sur une longue route, il faut être patient et éventuellement les budgets à venir pourront corriger les déséquilibres identifiés.

* Par ailleurs, au-delà du budget 2012, ce qui va revenir au galop très vite, c’est la chose politique : un « remake » de 2000, selon le tout dernier vœu de Paul Bérenger, et un « leadership éclairé », selon Pravind Jugnauth, avec l’éventuel retour de sir Anerood Jugnauth sur la scène politique. Qu’est-ce que tout cela vous inspire ?

La politique ne perd jamais ses droits à Maurice. Elle est toujours présente, il ne s’agit donc pas d’un « retour », comme je l’ai déjà expliqué. Un trait révélateur : XLD a dénoncé au Parlement l’inactivité du Public Accounts Committee pendant six ans, période pendant laquelle il n’a produit qu’un rapport. Et c’est un champ clos où l’Opposition peut régner en maître pour stigmatiser les carences du gouvernement. Mais les exigences de la politique ont entravé cette instance vitale de notre démocratie qui n’a pas fonctionné. Shame !

L’Alliance MMM-MSM est un pis-aller pour Paul Bérenger. Entre lui et Navin Ramgoolam, il y a toujours eu une complicité inavouée ou inconsciente. Mais Navin a accumulé les bévues pendant l’année écoulée et, malgré MedPoint et les dures paroles échangées entre Pravind et Paul, ils sont irrésistiblement poussés l’un vers l’autre par la force des circonstances. En prime, cerise sur le gâteau, la descente de SAJ dans l’arène politique, malgré son âge. Mais les jeux ne sont pas faits et les élections sont encore loin, à moins d’un coup d’éclat de l’opposition de démissionner en masse.

* Quelle opinion faites-vous effectivement de la démarche de sir Anerood Jugnauth qui trouve, à partir du Château du Réduit, que nos casinos font des pertes et qui se dit inquiet de la situation qui prévaut dans le pays ?

On ne peut isoler cette question des grands défis constitutionnels qui nous guettent, et des pratiques abusives qui ont cours dans le domaine de l’administration du pays.

Il n’y a rien dans la Constitution qui confère un pouvoir absolu au Premier ministre, pourtant il agit comme un monarque absolu, excepté lorsque l’assentiment de Président de la République est indispensable. D’où le copinage, les nominations intempestives, l’imposition de sa volonté dans tous les secteurs de la vie publique. Il est inconcevable que la nomination d’un Président d’un District Council doit être approuvé par le Prime Minister’s Office.

Ce n’est pas étonnant que Navin Ramgoolam est perçu, non pas comme un « rassembleur » de la nation, mais comme un chef de clan qui s’assure que tous les préposés au sommet de l’Etat sont issus de ce clan, du Président de la République en passant par le Speaker, le PM lui-même, le Secrétaire au Cabinet, le Commissaire de Police, le Solicitor General, pour ne nommer que les plus connus. Arvin Boolell, qui a vieilli sous le harnais travailliste, est sacrifié sans ménagement sur l’autel de ce clan qui domine l’administration publique.

Le PM a donné une fin de non-recevoir à une question de Ameer Meea sur ses voyages à l’étranger. C’est contre les conventions parlementaires westminstériennes. Il faut s’interroger sur l’arrestation arbitraire des journalistes, des syndicalistes, du boycott de l’Express en ce qui concerne la publicité gouvernementale, la manipulation éhontée de l’information par la MBC. Tout cela est assorti d’un culte de la personnalité de mauvais aloi, contraires à nos traditions politiques et notre conception de la démocratie. Les ministres sont trop poltrons et l’opposition trop pusillanime pour freiner cette tendance dangereuse et, à moins d’avoir la réincarnation du Dr Maurice Curé, d’Emmanuel Anquetil, du Prof Basdeo Bissoondoyal, de sir Seewoosagur, du Pandit Sahadeo, de Guy Rozemont – le pays est condamné. Il est peu probable que nous produisions un Anna Hazare pour barrer la route à cette déchéance.

* Une réforme taillée sur mesure pour Ramgoolam et Bérenger par rapport au système électoral et un partage de pouvoirs éventuellement entre le Président et le Premier ministre pourraient changer la donne politique toutefois. Qu’en pensez-vous ?

C’est la poursuite du pouvoir qui anime nos dirigeants, et il est logique, compte tenu des frasques, abus, pratiques corruptrices, jeux d’influence de toute sorte, auxquels nous avons été les spectateurs impuissants ces derniers temps, que l’appât du gain, la cupidité ne sont pas étrangers à cette obsession d’accéder aux leviers du pouvoir. Paul Bérenger et Navin Ramgoolam se complètent en quelque sorte, malgré leurs querelles passées et leurs récentes confrontations. D’ailleurs il est évident qu’ils se ménagent mutuellement. Si Navin évite de faire la même erreur de 2000 et trouve un compromis acceptable, il fera alliance avec le MMM. Il ne faut pas oublier qu’une puissance étrangère a toujours œuvré en faveur d’une alliance PTr-MSM et elle ne verra pas d’un bon œil un rapprochement PTr-MMM et fera tout en son pouvoir pour faire capoter cette alliance.

* Quoi qu’il en soit, valeur du jour, Paul Bérenger, le leader du MMM, « never had it so good » — jusqu’à preuve du contraire, du moins – puisque dans le sillage de la rupture PTr-MSM, c’est lui qui semble détenir pratiquement toutes les cartes. Qu’en pensez-vous ?

Paul Bérenger a plus d’un tour dans son sac et il est à la croisée des chemins. Son option préférée est de s’allier avec le PTr, mais il est impatient, à 65 ans, de rééditer son accession au poste de Premier ministre. Donc les paris sont ouverts, car il a plus de chances de devenir Premier ministre avec le MSM dans un prochain avenir si une formule heureuse n’est pas trouvée pour partager le pouvoir entre la Présidence et le Prime Minister’s Office, c-à-d entre Navin Ramgoolam et Paul Bérenger.

* Navin Ramgoolam pourtant se montre confiant, dans son discours sur le budget 2012, de pouvoir se faire réélire. Faut-il qu’il puisse faire face aux et surmonter les défis politiques et économiques qui se profilent à l’horizon. Qu’en pensez-vous ?

Navin ne comprend pas grand-chose aux aspects techniques de l’économie. C’est pourquoi il a été subjugué par Rama Sithanen qu’il qualifie maintenant de « bon technicien ». Il privilégie l’idéologie travailliste d’antan, que même les travaillistes anglais ont abandonné. Il n’a pas la maîtrise du dossier économique, malgré ses bons instincts politiques et il sait ce qui plaît à la masse… Mais on ne gère pas une économie en faisant des concessions populaires.

Va-t-il surmonter les défis économiques et financiers ? Je ne crois pas. Il faudra qu’il s’entoure de meilleurs conseillers et qu’il soit disposé à adopter une ligne de conduite ferme en ce qu’il s’agit des dépenses publiques et revoie sa copie concernant les budgets non porteurs, qui grèvent les finances de l’Etat. Mais il faut aussi qu’il soit prêt à adopter des idées novatrices, des concepts modernes du management et ne pas tout centraliser au niveau du Prime Minister’s Office, à travers une pyramide pétrifiée, sans délégation de pouvoir réel aux ministères, aux municipalités, aux District Councils et en choisissant des collaborateurs compétents et honnêtes. Il a été un mauvais juge des hommes et des situations. D’où ses nombreuses bévues.

* Justement, en ce qui concerne les critiques et allégations lancées contre le gouvernement par rapport aux décès en cellule d’un suspect dans un cas de vol, les contrats alloués de part et d’autre, et autres nominations controversables, il faut quand même admettre que ce ne sont pas des choses pouvant faire vaciller un gouvernement…

Voir ! Il suffit d’un grain de sable pour arrêter la machine en marche. Il nous faut retourner à la Constitution, surtout à l’esprit de la Constitution. Dans une démocratie, ces événements devraient provoquer l’indignation sinon la révolte. C’est ce qui arrive. Mais la peur de représailles contraint les gens à manifester leur désapprobation en silence… Nous assistons à une dégradation générale de la société et des institutions. L’éthique professionnelle n’est plus ce qu’elle était et la fonction publique a beaucoup souffert des agissements de brebis galeuses dans ses rangs. La force policière est particulièrement visée par l’opinion publique. Il y a une profonde perception que le manque de leadership moral et déontologique fait défaut. Ce ne sont pas les hommes au pouvoir qui vont remédier à la situation. Il a fallu un an pour geler le chèque de Rs 144 millions payé à MedPoint. Donc les dérapages constitutionnels continueront de plus belle.

Les garde-fous de notre démocratie sont bousculés ou balayés d’un revers de main et c’est un bain du boue général entre les membres de notre Assemblée nationale…qu’on veut augmenter à 100 !!! Pour être dans la bonne grâce du gouvernement, il faut être un inconditionnel de Navin. Or il y a de nombreux sympathisants du Labour qui adoptent une attitude critique envers lui et son gouvernement. Ils sont mal venus. Ramgoolam doit grandir et s’élever au-dessus des passions éphémères en portant un regard lucide, humain et équitable sur l’ensemble du pays. Alors il pourra jouer ce rôle de leader providentiel, de rassembleur authentique auquel il rêve.

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