Le pays à la croisée des chemins

Budget 2020-21

Le test du leadership, c’est de se placer au-dessus des intérêts conflictuels pour prendre les mesures qui s’imposent en vue de construire une société aspirant non seulement à des niveaux d’efficience et de productivité accrue, mais aussi à des niveaux d’inclusivité

By Aditya Narayan

Le pays est à la croisée des chemins avec le budget 2020-2021, lequel était tant attendu pour savoir quelles seront les nouvelles orientations économiques du Gouvernement pour l’avenir.

Dans le sillage de la pandémie qui a causé de graves dégâts économiques, ce premier budget du ministre des Finances marquera-t-il une rupture avec tout ce qui n’est plus efficace et durable en termes de stratégie et de gouvernance économiques ? Ou maintiendra-t-il le cap avec des mesures palliatives afin de permettre un retour à la normale sans transformation radicale de l’économie ? Le choix entre ces deux options est on ne peut plus clair.

Toile de fond

Le ministre des Finances a fait son premier Grand Oral avec pour toile de fond une économie en récession (contraction de 10% du PIB), un chômage sans précédent (100,000 personnes), un déficit budgétaire croissant (10% du PIB), un endettement massif (70% du PIB) et des secteurs en perte de vitesse (tourisme, secteur manufacturier, agriculture, construction, etc.,). Pour requinquer l’économie, le Gouvernement a déjà baissé le taux d’intérêt directeur. La politique monétaire traditionnelle ayant ses limites, il a eu recours à la monétisation du déficit en s’assurant que la Banque centrale lui procure Rs 60 milliards par l’émission de bons du Trésor et d’obligations sur le marché local. Une astuce qui lui permet d’accéder à un volume de ressources financières significatif sans augmenter la dette publique car la levée de fonds sera inscrite dans les livres de la banque centrale.

Cette somme colossale compensera le manque à gagner provenant de la baisse des taxes indirectes (TVA) et des impôts sur les revenus (payés par les particuliers et les sociétés) due à la cessation d’activités d’entreprise et la décroissance de la consommation. Les Rs 60 milliards permettront de maintenir les postes de dépense essentiels (salaires des fonctionnaires, pensions de retraite, service de la dette publique, dépenses des secteurs de la santé et de l’éducation) durant l’année 2020-2021.

Or, dans les années à venir, le financement des dépenses publiques dépendra de la politique fiscale qui sera redéfinie maintenant. C’est là qu’on attendait de voir si le ministre des Finances ferait preuve d’innovation et de courage. La manière dont il abordera la politique fiscale démontrera s’il envisage ou non une politique économique alternative qui permette d’atteindre les objectifs macro-économiques (croissance, plein emploi, maîtrise de l’inflation, équilibre budgétaire et balance des paiements positive) par des moyens novateurs.

Jeu d’équilibriste

Ce faisant, le ministre devra naviguer entre deux corporatismes tenaces (syndicats et patronat) afin de jouer à l’équilibriste voulant réconcilier les intérêts de l’un et de l’autre dans la recherche du bien commun. Le test du leadership, c’est de se placer au-dessus des intérêts conflictuels pour prendre les mesures qui s’imposent en vue de construire une société aspirant non seulement à des niveaux d’efficience et de productivité accrue, mais aussi à des niveaux d’inclusivité, de solidarité et de partage renforcés. Si une cure d’austérité économique est inévitable pour que le pays puisse vivre selon ses moyens et ne tombe pas dans le gouffre financier, il faudrait que l’appel à la rigueur budgétaire, à la discipline financière et au sacrifice s’applique à tout le monde.

On préserverait l’Etat-Providence en améliorant l’économie sociale de marché si chacun acceptait de se serrer la ceinture, à commencer par le Gouvernement et son fatras de corps parapublics et d’entreprises d’Etat. Le secteur public avec son personnel pléthorique ne peut plus continuer avec son train de vie artificiel. Au-delà des 10% de réduction des dépenses, le Gouvernement devrait revoir ses programmes de dépense pour effectuer des économies, éliminer les gaspillages et supprimer les sinécures.

Là, il faut innover en adoptant la méthode de budgétisation à zéro qui cherche la raison d’être de chaque poste de dépense. Les fonctionnaires accepteront que la révision des salaires du PRB soit renvoyée aux calendes grecques s’ils perçoivent que le leadership donne l’exemple de sacrifice. Il y a lieu d’abolir tous ces privilèges hors-taxe (voitures et autres exemptions), toutes ces allocations injustifiées (chauffeur, divertissement, essence, etc.), tous les honoraires payés à ceux qui cumulent les fonctions ou les postes, la pension parlementaire non-contributive pour députés cumulant deux mandats, et les exemptions d’impôt pour les mandarins de l’Etat.

Ciblage des prestations

Cependant, des coupures substantielles dans le budget ne seront pas possibles sans revoir l’universalité des prestations sociales, dont la pension de vieillesse. Le ciblage des prestations sociales en faveur de ceux qui les méritent ne devrait plus être un tabou. Le pays ne peut plus s’endetter pour accorder la pension de vieillesse universelle à des gens qui ont d’autres sources de revenu telles que la pension de retraite, le revenu tiré du travail indépendant, les dividendes, les droits de location ou les retours sur les investissements. C’est une aberration que ceux qui touchent un salaire après 60 ans aient aussi droit à la pension de vieillesse. Comme dans d’autres pays, la pension de vieillesse devrait être accordée à ceux qui n’ont aucune autre source de revenu. A la rigueur, elle devrait être un supplément de revenu pour ceux qui sont au-dessous d’un seuil de revenu acceptable (disons Rs 20,000 par mois).

Malgré les coupures, les dépenses publiques ne seront pas soutenables dans le long terme sans une politique fiscale qui élargisse l’assiette fiscale et rétablisse l’impôt progressif sur le revenu. Les syndicats ont déjà pris position en faveur de l’impôt progressif avec un taux de base de 10% et des taux d’imposition marginale de 15%, 25%, 30% et 35% selon les tranches de revenu. Avec ce soutien critique, le Gouvernement ne peut se permettre de se dérober à sa responsabilité de faire une réforme fiscale juste. Celle-ci devrait aussi englober la taxe sur les dividendes et la taxe sur les plus-values réalisées sur la vente de biens meubles et immeubles.

Comme la Grèce, Maurice a un problème structurel de manque de revenus fiscaux alors que les richesses s’accumulent au sein de certaines classes sociales. Pour équilibrer le budget, il n’y a que deux options réalistes : soit on réduit drastiquement les dépenses, soit on augmente les revenus fiscaux. Le financement déficitaire n’est plus une option acceptable, à moins qu’on veuille aller à la banqueroute.

Générosité de l’Etat

Le patronat est revenu avec sa demande de baisse d’impôts en argumentant de la crise économique qui a provoqué une chute de revenu et de bénéfices. Le Gouvernement peut sans doute accorder certaines incitations fiscales telles que l’amortissement accéléré des dépenses capitales aux entreprises de production ou un crédit d’impôt limité à l’investissement dans la production alimentaire et les énergies renouvelables.

Toutefois, un crédit d’impôt de 25% sur les bénéfices des sociétés (avec pour effet de leur faire payer seulement 75% du taux d’imposition de 15% sur les profits, soit un taux d’impôt de 11,25%), comme le réclame la Chambre de Commerce et de l’Industrie, n’est pas souhaitable vu que les sociétés ont accumulé d’énormes profits dans le passé et payé des dividendes généreux sans se constituer des réserves pour les temps difficiles.

Il y a une limite à la générosité de l’Etat. Il a déjà dépensé des milliards de roupies pour subventionner les salaires des entreprises durant la crise. La Banque centrale vient d’établir une société d’investissement qui investira Rs 80 milliards dans les entreprises par l’achat d’actions ordinaires et l’émission d’obligations convertibles, deux opérations qui augmenteront considérablement les ressources nécessaires au plan de sauvetage/relance.

Croissance équilibrée

Le test de la volonté du Gouvernement de créer les conditions essentielles à une croissance diversifiée, équilibrée et inclusive en termes de pôles de développement sera une nouvelle stratégie de développement. Il faut sortir des sentiers battus pour mieux exploiter les potentialités du pays en termes de substitution d’importations, de production alimentaire accrue, de développement de l’économie bleue et d’énergies renouvelables.

La solution de facilité qui consiste à vendre des pans entiers du territoire aux investisseurs étrangers pour faire rentrer des devises mènera à un cul de sac avec la consolidation d’un capitalisme néo-patrimonial et ségrégationniste, symbolisée par des enclaves de richesse dans un océan de pauvreté. S’il est une chose que le drame des squatters expulsés des terres de l’Etat a prouvé, c’est le développement inégal. L’accès à la propriété ne saurait être l’apanage des nantis.


* Published in print edition on 5 June 2020

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