‘Le MMM mise sur une alliance post-électorale pour retourner au pouvoir…

Interview : Jocelyn Chan Low, Historien

Ce qui fait que la question d’alliance n’est jamais loin dans les calculs de ses dirigeants’

« La politique à Maurice, c’est un million-dollar business »

‘Le bill avorté sur le financement des partis politiques faisait provision pour des dépenses de Rs 80 millions ! D’où proviennent ces fonds ?’


L’identité nationale renvoie à une construction collective dynamique. C’est une manière de prouver son appartenance à la nation, son allégeance et son amour pour la patrie. L’euphorie pour les Jeux des Iles est palpable. Si les jeunes Mauriciens sont avant tout des citoyens du monde sur une planète hautement technologique et connectée, ils savent aussi respecter le sol où ils sont nés et qui leur appartient. Mais la majorité de la population sera-t-elle dupe au point d’oublier les erreurs des hommes et des femmes politiques avant, pendant et après un mandat ? Nous avons invité Jocelyn Chan Low à partager son opinion avec nos lecteurs.


Mauritius Times : Les Jeux des îles de l’océan Indien offrent au pays l’occasion de faire une pause et de reprendre son souffle avant que les choses sérieuses ne soient entamées sur le plan politique. En attendant, il y a une certaine effervescence autour de ces Jeux qui permettent de stimuler le sentiment d’appartenance à la nation. Quels sont vos sentiments à ce propos ?

Jocelyn Chan Low: Y a-t-il vraiment une pause ? Car l’on sait très bien qu’en cette période pré-électorale, le Gouvernement veut faire du succès de ces jeux un atout majeur de sa campagne électorale. Il veut bien démontrer qu’il sait très bien gérer les grands dossiers que ce soit au niveau sportif ou autre.

De même, on connaît bien la devise Panem et circenses. Les empereurs romains de la Rome antique utilisaient délibérément les distributions de pain et l’organisation de jeux de cirque dans le but de flatter le peuple afin de s’attirer la bienveillance de l’opinion populaire. Apres un budget électoraliste, voilà les jeux ‘mett la faya’ pour créer temporairement un feel-good factor et faire oublier d’autres enjeux à plus long terme concernant le destin du pays tel que le pourrissement des institutions ou les grands défis économiques qui nous attendent pour 2020.

Quant à l’effervescence patriotique autour de ces jeux, cela est dans l’ordre des choses. Le sport a toujours réuni les Mauriciens au-delà de leur appartenance ethnique ou de classe autour du quadricolore.
Qui ne se souvient pas de la liesse populaire patriotique après la victoire de l’équipe de football de Maurice aux Jeux des Iles de 1985 ? Pourtant, en 1983, l’île Maurice est passée tout près de la déchirure dans le sillage des élections hautement ethnicisées de 1983.

On se rappelle encore de l’accueil réservé à Eric Milazar à son retour au pays après sa médaille d’or au championnat d’Afrique en 2000. Pourtant en février 1999 on a frôlé le pire suite au décès de Kaya dans des circonstances douteuses dans une cellule policière.

L’identité mauricienne se construit surtout par définition à l’extérieur, par rapport à l’étranger. Et cela ne pourra que s’accentuer avec le temps. Et puis, d’un point de vue temporel, chaque nouvelle génération s’éloigne davantage du ‘pays des ancêtres’ .Et la vision diasporique de la nation finira par céder la place à une vision plus mauricienne et insulaire du pays.

Cela dit, les Jeux des Iles, c’est aussi l’occasion de célébrer l’indiaocéanité. Il faut le rappeler constamment car, dans l’euphorie patriotique, on a tendance à l’oublier.

* Le revers de la médaille, toutefois, c’est ce l’opposition évoque la « politisation des Jeux ». N’est-il pas tout à fait normal que le Gouvernement en place et le Premier ministre, en particulier, veuillent profiter de l’évènement et garder le contrôle de l’agenda politique ?

Effectivement, on ne peut reprocher au Premier ministre de tirer profit d’un tel évènement. Pour le Gouvernement, l’organisation des Jeux des Iles à l’île Maurice ne pouvait mieux tomber .Dans ce sens, l’opposition n’a qu’à blâmer le calendrier !

En fait, d’abord, la question est de savoir s’il y a eu des manquements dans l’organisation des jeux et dans la préparation des athlètes car tout cela a été financé, il faut le souligner, par les contribuables. L’état de la pelouse du Stade Georges V est loin d’être digne d’un JOI 5 étoiles. Et, ensuite, y a-t-il eu une politisation outrancière de l’évènement, par exemple, à travers le boycott de l’opposition à un moment où le pays doit quand même être solidaire envers nos athlètes ? Le reste n’est que de bonne guerre.

* En tant qu’historien et observateur de la politique durant de nombreuses années, quelle opinion faites-vous de la manière d’opérer de l’équipe autour du PM et de ses stratégies de communication et de ‘build-up’ de l’image de Pravind Jugnauth ?

L’équipe avait un énorme défi à relever. D’abord Pravind Jugnauth a grandi dans l’ombre de SAJ mais on sait très bien que les qualités de leadership ne sont guère transmises héréditairement. Un grand nombre de dynasties ont sombré à cause de cela.

Ici, il y a les déboires et autres affaires et ‘scandales’ qui ont entaché le Gouvernement de l’Alliance Lepep, alliance qui a d’ailleurs volé en éclats… A cela, il faut ajouter les promesses non tenues, l’affaire MedPoint, la manière dont il est devenu Premier ministre. Mais Pravind Jugnauth a un atout principal : ce sont évidemment les divisions de l’opposition et les casseroles que traînent son principal challenger, le Dr Navin Ramgoolam.

Donc, la campagne de communication s’est focalisé sur Pravind Jugnauth, occultant par là-même, ses collaborateurs, le représentant comme un excellent gestionnaire, un grand visionnaire intègre, ayant à cœur l’intérêt de tous les Mauriciens, sans oublier les plus démunis. De même, les leviers du pouvoir sont utilisés à fond pour nous peindre un Pravind Jugnauth acquis à la cause sociale. Cela aiderait à compenser son manque de charisme évident.

En outre, la communication vise surtout à le distinguer de son principal challenger, Navin Ramgoolam, en attribuant à ce dernier tous les excès possibles.

* Au fait, il n’y a pas eu de trêve politique, du moins de la part de l’équipe gouvernementale, la campagne électorale a bien débuté depuis des mois déjà mais de manière bien plus subtile. Qu’en pensez-vous ?

Bien sûr. Certains politiques ne sont pas dupes. Le MMM a animé sa conférence hebdomadaire samedi dernier et le PTr a prévu des congrès cette semaine car la vie politique ne s’arrête pas avec les Jeux des Iles. En outre, il y a une partielle qui doit théoriquement se tenir en novembre. Sans doute, les élections générales auront lieu en décembre de cette année-ci. Il y a même des rumeurs qu’elles auront lieu le 8 décembre.

* Les stratégies de communication et de ‘build-up’ du leader du MSM vous permettent-elles de voir plus clair dans la stratégie politique de l’actuelle équipe dirigeante du MSM en vue des prochaines élections générales ? Que recherche-t-elle au final ?

C’est évident que l’équipe veut d’abord susciter un feel-good factor pour gagner à sa cause le gros des indécis – qui doit se chiffrer à plus de 50% de l’électorat.

Démontrer que le Premier ministre est performant et que l’équipe peut deliver the goods aidera à gonfler le vote ‘régimiste’ (conservateur) — au détriment du protest vote.

Sans doute, il tentera aussi de décrédibiliser totalement son principal challenger et si possible l’isoler sur l’échiquier politique. Mais il est vrai que le jeu des alliances est quelque peu bloqué pour l’immédiat.

* De l’autre côté, on constate une opposition qui semble se chercher, les identités sont multiples et les stratégies de certains de ces partis qui forment l’opposition paraissent brouillées. Faites-vous le même constat ?

Le problème de l’opposition est loin d’être une question de diversité de programmes, voire d’identités. Il y a surtout des problèmes d’ego et de personnalités ; par exemple, cela fait que le Mouvement Patriotique et la Plateforme Militante ne peuvent pas se rallier au MMM même si ce dernier va seul aux élections. Ils sont – de ce fait – condamnés à quémander des miettes ailleurs. Ainsi, il ne pourrait y avoir un rassemblement de l’opposition. Comment intégrer Xavier Luc Duval et Paul Bérenger au sein d’une même alliance ?

Et alors que le jeu des alliances reste indéterminé, certains partis sont condamnés à ménager la chèvre et le chou, d’où les positions timides sur un grand nombre de sujets.

* Pensez-vous que l’opposition se trompe sur les intentions du leader du MSM par rapport à l’élection partielle au No. 7 même si une telle partielle représente un couteau à double tranchant à la fois pour l’alliance MSM-ML et le PTr ?

Personnellement, je ne crois pas que le leader du MSM va se hasarder à organiser une partielle à si peu de temps des élections générales. Le décalage des examens de la PSAC est sans doute une indication de ses intentions. Mais il est vrai que la situation peut évoluer.

Finalement, tout dépendra des remontées du terrain. Les services de renseignements sont sans doute mis à contribution. Le seul hic, c’est qu’aujourd’hui c’est difficile de prévoir l’issue d’une élection car les die hards sont minoritaires face aux indécis qui, eux ne se décideront qu’à la dernière minute.

En outre, le taux d’abstention est imprévisible, ce qui complique tout exercice de prédiction. S’il veut jouer safe, le PM a tout intérêt à faire l’impasse sur cette partielle. Une défaite mettrait à mal tout l’exercice de communication politique entrepris jusqu’ici.

* Les tractations en vue des alliances pour les prochaines élections générales ont sans doute déjà débuté. On ne sait pas à ce stade si ce sera MMM-MSM ou PTr-PMSD ou même MSM-ML-PMSD. Mais au-delà de l’opposition travailliste, du Mouvement Patriotique ou du PMSD, il semble que le MMM ait aussi choisi de tempérer ses ardeurs. Que cache le jeu du MMM et particulièrement celui de son leader, selon vous ?

Dans la conjoncture actuelle, le MMM a comme priorité de rassembler son électorat quelque peu dispersé et déboussolé depuis la défaite de 2014. Aller seul aux élections avec une nouvelle équipe rajeunie et féminisée est l’option qui semble avoir été retenue pour mieux rebondir. Le MMM sait très bien qu’une alliance pré- électorale avec le PTr serait suicidaire De même, le MSM traîne un grand nombre de casseroles qui aurait pu hérisser les militants.

Il reste que le parti mise sur une alliance post-électorale pour retourner au pouvoir. Ce qui fait que la question d’alliance n’est jamais loin dans les calculs de ses dirigeants…

* Voyez-vous le leader du MMM disposé à contracter une alliance avec le MSM sans exiger une contrepartie en termes de réforme électorale et de partage du pouvoir qui satisfait ses objectifs politiques et qui soit égale à celle concédée par Navin Ramgoolam en 2014 ?

Savez-vous que les historiens militaires ont observé depuis longtemps que les hostilités les plus meurtrières ont lieu le plus souvent juste avant les négociations sérieuses en faveur d’une trêve ou d’une armistice entre les combattants ? La raison en est que chaque protagoniste est conscient que l’issue des négociations dépendra du rapport de force sur le terrain.

En 2014, le MMM était presque à son apogée et le PTr avait connu l’usure du pouvoir, d’où le deal conclu entre les deux partis à la veille des élections de 2014. Aujourd’hui la situation du MMM n’est plus la même, après les défaites, les cassures.

En outre, le MSM a quand même été requinqué après le jugement du Privy Council bien qu’il traîne des casseroles. Et puis, concéder au MMM un accord tel que Navin Ramgoolam avait fait en 2014, c’est le meilleur moyen de perdre toutes les circonscriptions rurales et garantir le retour du PTr au pouvoir.

Le meilleur deal préélectoral, le MMM l’a eu en 2014 et cela a entraîné la lourde défaite de l’alliance PTr-MMM. Au cas où des négociations ont lieu, cela se fera sans doute sous d’autres conditions, selon une toute autre formule.

* Toutefois, il y a derrière les coulisses des intérêts majeurs qui dictent ou même imposent parfois des alliances aux leaders politiques. L’enjeu est de taille pour le gros capital par les temps présents, par exemple, n’est-ce pas ?

On sait très bien qu’à Maurice le pluralisme des pouvoirs se résume surtout à une dualité – pouvoir politique et pouvoir économique – qui se retrouve entre les mêmes mains.

Le pouvoir économique – c’est-à-dire le gros capital, bien sûr, s’est toujours ingéré dans la vie politique à Maurice. On a des rapports confidentiels des autorités britanniques datant des années 60 qui confirment cela.

Croyez-vous que les choses ont changé depuis l’indépendance ? La politique à Maurice, c’est un million dollars business. Le bill avorté sur le financement des partis politiques faisait provision pour des dépenses de 80 millions de roupies pour chaque parti politique – candidats inclus – aux élections générales ! D’où proviennent ces fonds ?

Evidemment, c’est un levier puissant par lequel le pouvoir économique peut influer sur le pouvoir politique. ‘He who pays the piper plays the tune’, nous dit le vieux dicton. La réforme en cours de la loi du travail nous donnera une certaine indication.

* Qu’en est-il des intérêts géopolitiques de diverses puissances qui sont très actives dans cette partie du monde ? Pensez-vous que les Français ou les Américains ou même les Chinois ou les Indiens puissent influencer le cours des choses sur le plan politique surtout en prévision des prochaines législatives ?

Voyons le contexte : La situation géopolitique dans l’océan indien a grandement évolué au cours de ces dernières années, notamment avec le lancement de la route maritime de la soie par la Chine en 2013 et l’acquisition par les chinois d’une base militaire à Djibouti.

Et pour défendre ses sea lanes of communication avec l’Afrique de l’Est, entre autres, la marine chinoise est aujourd’hui présente dans l’océan Indien. A tout moment, une dizaine de navires de guerre, sans compter les sous-marins, peut apparaitre… il n’y avait aucune présence militaire chinoise dans la zone avant.

En outre, on évoque de plus en plus une sino-mondialisation, qui mettrait à mal la place prépondérante des Etats-Unis dans le monde, que ce soit au niveau militaire, économique ou technologique. Le plan ‘Made in China 2025’, lancé en 2015, est perçu comme l’outil pouvant mener à cela.

Ces initiatives ont évidemment amené les puissances présentes traditionnellement dans l’océan indien à réagir. Selon certains experts, l’Inde se sentant encerclé, et mène désormais une véritable guerre froide contre l’influence chinoise dans l’océan indien. Ceci expliquerait les visites fréquentes du PM indien dans les pays de la zone pour conforter l’influence indienne et l’initiative de créer une landing platform à Agaléga ; d’où aussi les accords avec les Etats-Unis et la France d’Emmanuel Macron pour l’utilisation des facilités militaires dans l’océan indien.

Nous avons connu une guerre froide dans l’océan indien entre les Etats-Unis et l’Union Soviétique. A l’époque, Maurice s’est évertué à rester parfaitement neutre dans ce conflit. Et on a tout intérêt à pratiquer la même approche diplomatique maintenant.

Mais, évidemment, il y a des tentations et des lobbies pour que Maurice leans on one side, ce qui serait catastrophique pour le pays même à court et moyen termes. On comprend mieux alors les possibilités d’intervention directe ou indirecte dans la vie politique à Maurice, surtout que dans le passé, il y a eu des ingérences flagrantes, comme le témoignent les écrits de certains auteurs très crédibles.

Dans tous les cas, les prochaines élections générales seront suivies avec beaucoup d’intérêt par les chancelleries étrangères.


* Published in print edition on 26 July 2019

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