« La solution idéale est évidemment de constituer un gouvernement d’unité nationale »

Interview : Jocelyn Chan Low, Historien

* ‘C’est toujours difficile de tenir les rênes du pouvoir dans un climat de fin de règne’

* ‘Si le pays s’enfonce dans une crise économique et sociale avec des manifestations de rue spontanées, il sera extrêmement compliqué de gérer le pays’


Dans le sillage de la Covid-19, il est possible de s’interroger à propos de la capacité des partis politiques de certains pays en voie de développement et/ou émergents à diriger les pays tout en restant des formations aux structures rigides, et prônant une forte dépendance sur les aides financières des pays du Nord. La pandémie a donné naissance à une situation d’urgence sanitaire mais se transforme-t-elle graduellement en une situation d’urgence politique ? Jocelyn Chan Low, historien, nous explique les effets des pandémies du passé sur le monde avant d’explorer l’avenir de la classe politique mauricienne.


Mauritius Times : Il n’y a pas urgence pour les partis de l’opposition de discuter alliance à quatre ans de nouvelles élections législatives. Cela ne répond pas à une logique politique, mais qu’est-ce qui expliquerait donc la démarche des partis de l’opposition, en particulier l’implication personnelle de Paul Bérenger en vue de concrétiser l’alliance assez rapidement ?

Jocelyn Chan Low : La logique est toute simple : Pourquoi attendre 2024 quand les conditions sont réunies actuellement pour la concrétisation d’une telle alliance ?

Je crois que les dirigeants des trois partis concernés (et même Roshi Bhadain) ont compris que la victoire du gouvernement sortant aux dernières élections générales est due principalement à la dispersion des forces de l’opposition. D’ailleurs, le Gouvernement n’a récolté que 37% des votes exprimés.

C’est ainsi que dès le lendemain des élections générales, il y a eu une coordination dans l’action des partis de l’opposition dans leur démarche de contester les résultats par voie de pétitions électorales.

Ensuite, il y a eu une véritable entente au niveau de l’action parlementaire qui a débouché en des rencontres entre les leaders des différents partis alors que leurs ailes jeunes se réunissent régulièrement.

Et cette entente entre ces trois partis s’est révélée inébranlable quand Pravind Jugnauth a balancé le nom de Paul Bérenger dans l’affaire Saint Louis : les autres leaders ont affiché une solidarité sans faille envers le leader du MMM.

Après environ une année de travail en commun, je crois que la décision a été prise pour aller ensemble aux élections municipales prévues pour 2021. Or, il est impératif que l’opposition fasse un sans-faute à ces élections : elle affaiblirait considérablement le régime actuel. Mais en même temps comment demander un mandat de cinq ans aux citadins si le flou persiste quant à la survie même de cette alliance ?

Ensuite il est évident que l’état-major et les jeunes de ces divers partis n’ont pas de difficultés pour travailler ensemble. Il faudrait maintenant convaincre leurs partisans d’abord et, ensuite, les déçus du Gouvernement.

Le Gouvernement est au plus bas de sa popularité en ce moment. Et le pire sur le plan social et économique est devant nous… D’où la nécessité de présenter rapidement un programme et une équipe crédible dès maintenant. Et, en même temps, ces délibérations vont sans doute clore le débat sur celui qui sera présenté comme le challenger de Pravind Jugnauth en tant que Premier ministre.

Il est aussi vrai qu’on voit émerger un mouvement citoyen très actif et revendicatif et où certains n’hésitent pas à réclamer le remplacement de tout le personnel politique comme au Liban. Mais ce mouvement n’est pas encore très bien structuré d’où l’urgence pour l’opposition de trancher une fois pour toutes sur le programme et l’équipe gouvernementale de l’alternance.

* Au-delà de la menace que pourrait poser le mouvement de Bruneau Laurette au MMM et au PMSD – il pêche dans le même bassin électoral de ces deux partis -, voyez-vous dans la démarche des leaders du PTr et du MMM une stratégie visant à se protéger contre toute tentative de ‘poaching’ des seconds couteaux travaillistes et militants de la part du MSM ?

Evidemment que le régime actuel, acculé comme il l’est, va tenter de semer la division entre et dans les partis de l’opposition. Avec recul, on peut même affirmer que certains départs du MMM entre 2014 et 2019 avaient été savamment orchestrés par le MSM.

D’autres sont partis parce qu’ils ne croyaient plus dans la capacité du MMM à retourner au pouvoir.

Evidemment si l’opposition arrive à présenter une alternance crédible face à un Gouvernement en perte de vitesse, l’exercice de poaching par les spin doctors du régime sera plus compliqué. C’est l’inverse qui risquerait de se passer…

* Le Muvman Liberater d’Ivan Collendavelloo ne représente pas grand-chose aux yeux du MSM aujourd’hui, surtout depuis le retrait de SAJ et davantage après l’affaire St Louis. Voyez-vous le MSM tenté, dans ces nouvelles circonstances, de tendre la perche à certains dirigeants du PTr et du MMM, surtout ceux du groupe parlementaire ?

Dans l’histoire politique, Il y a toujours eu des transfuges. SSR avait pu consolider sa majorité entre 1976 et 1982 justement grâce à des transfuges.

Mais cela n’a pas évité sa cuisante défaite aux élections de 1982, principalement en raison de la crise économique qui avait entraîné le chômage massif et deux dévaluations de la roupie.

Toutefois, à la différence de SSR de 1976 à 1982, le Gouvernement dispose d’une majorité confortable au Parlement.Il n’a nullement besoin d’avoir recours à de tels procédés si ce n’est que pour affaiblir l’opposition. Mais est-ce que cela changera grand-chose sur le terrain ?

* D’un côté, il y a le PTr qui – de toute évidence – n’est pas à l’aise comme parti de l’opposition, et de l’autre côté, le MMM avec ses militants usés par la fatigue de longues années dans l’opposition qui se retrouve encore une fois dans la même configuration. Leur seule chance pour qu’ils puissent reprendre du poil de la bête, c’est de reprendre les rênes du pouvoir, non ?

Ces deux grands partis ont connu des défaites, des changements de leadership mais, tout comme le PMSD d’ailleurs, ont toujours su comment rebondir.

Quant à l’exercice du pouvoir, sincèrement, croyez-vous que c’est une sinécure dans un monde post Covid-19? Au contraire! Politiquement dans de telles conditions, le pouvoir peut se révéler être une malédiction… Et pas seulement à Maurice. On n’a qu’à voir les sondages quant à l’issue des présidentielles aux Etats-Unis…

Effectivement, comment dans une démocratie faire face à une pandémie avec des conséquences économiques et sociales catastrophiques ? Comment faire sans aucune visibilité quant à l’issue de la crise tout en restant populaire au niveau politique ? La recette est toujours introuvable…

* Si les leaders des partis de l’opposition pensent avoir besoin d’une alliance pour assurer à chacun la pérennité de son parti et de sa carrière politique, comment vont réagir les partisans de leur parti respectif, selon vous ?

C’est justement pour cela que les leaders politiques ont accéléré leur calendrier. Une grande partie de la population ne veut plus du gouvernement actuel d’où la popularité du slogan ‘B… li deor !’ dans les diverses manifestations, lesquelles – faut-il le rappeler – ont battu tous les records de mobilisation de foule.

A mon avis, c’est justement c’est sur ce sentiment de la nécessité de changer de gouvernement et de modèle de gouvernance que les leaders des partis de l’opposition comptent capitaliser pour réunir leurs partisans derrière l’idée d’un front de l’opposition. Ce dernier, à mon avis, devrait aussi inclure Roshi Bhadain du Reform Party et d’autres éléments de la société civile.

Il faut rappeler qu’avant les élections de 2019, Paul Bérenger avait lancé l’invitation à des éléments de la société pour se rallier derrière le parti. Et au dernier congrès du MMM, il avait même lancé l’idée d’une collaboration avec certains partis de la gauche radicale…

* Même s’ils arrivent à concrétiser une alliance assez rapidement, voyez-vous cette force combinée du PTr-MMM-PSMD pouvoir chasser du pouvoir l’actuel Gouvernement avant la tenue des prochaines législatives ?

Si le pays s’enfonce dans une crise économique et sociale avec des manifestations de rue spontanées, il sera extrêmement compliqué de gérer le pays. C’est toujours difficile de tenir les rênes du pouvoir dans un climat de fin de règne.

Cependant, le Gouvernement dispose d’une majorité confortable au Parlement et, constitutionnellement, c’est cela qui compte. En outre, en ce qu’il s’agit des pétitions électorales, il faudra attendre quelques années encore avant le verdict final.

Par ailleurs, je pense que le Gouvernement attendra sans doute la reprise économique mondiale et ses effets sur l’économie du pays afin de réintroduire des mesures populistes à des fins électorales…

* Par ailleurs, si les deux grands partis qui ont dominé l’échiquier politique à Maurice durant des décennies, se voient aujourd’hui dans l’obligation de ne pas disperser leurs forces, c’est probable qu’ils considèrent que l’adversaire en face est de taille, voire probablement imbattable, dans les circonstances actuelles ?

Parce que c’est effectivement le cas. Le Gouvernement a une légitimité constitutionnelle mais au fond une très faible popularité dans le pays.

D’ailleurs, il n’y a pas eu de meetings de remerciement après les élections de 2019 car il y avait une très grande morosité dans le pays après la victoire de Pravind Jugnauth.

Il ne pouvait en être autrement car il n’a récolté que 37% des votes exprimés. Si l’on ajoute les abstentionnistes, il dispose du soutien de moins de 30% de la population.

D’ailleurs, dans une telle situation et face aux difficultés engendrées par la pandémie, le Gouvernement aurait dû se montrer conciliant envers l’opposition et même, pourquoi pas, œuvrer vers un gouvernement d’unité nationale. Il aurait dû mettre de côté les différends politiques afin de se concentrer sur le re-engineering de notre économie pour faire face aux défis d’un monde post Covid-19 .

Au lieu de cela, il a privilégié la confrontation au Parlement, le Speaker lui-même est devenu le symbole de cette confrontation. Et ensuite, les nominations démontrent clairement une volonté de mainmise sur toutes les institutions du pays.

L’opposition semble avoir compris qu’il n’y a d’autres solutions que de s’unir face à un Gouvernement qui va utiliser toutes les astuces disponibles pour rester au pouvoir. Outre le contrôle des institutions- clés, il y a aussi le money politics

* Par ailleurs, les perspectives sur le plan mondial restent très incertaines, car les risques de nouvelles vagues de contagion, d’inversion des flux de capitaux et de nouvelle diminution des échanges internationaux se profilent toujours à l’horizon, selon le Fonds monétaire international (FMI)…

Il faut d’abord comprendre qu’un grand nombre de spécialistes avaient prévu une récession mondiale pour 2020 bien avant qu’éclate la pandémie de Covid-19.

Parce que pour sortir de la crise de 2008, à la fois le secteur public et le secteur privé se sont massivement endettés. La bulle, selon certains, devait éclater en 2020.

Mais, avec la crise, la dette publique et privée a considérablement augmenté. Quel sera l’effet de tout cela dans les années à venir si ce n’est une crise économique mondiale de longue durée ?

Il faut ajouter à cela une situation géopolitique très préoccupante… La crise du coronavirus a accéléré la confrontation entre la Chine et les Etats-Unis et ses alliés. En effet, la Chine aspire à retrouver le statut du centre économique mondial – l’empire du milieu – qu’elle était avant les guerres de l’opium du 19ème siècle.

En fait, le 21eme siècle sera le siècle de l’Asie avec la Chine et l’Inde comme les principaux moteurs de l’économie mondiale. Mais les Etats-Unis et, dans une moindre mesure, certains pays européens ne sont pas prêts à accepter la nouvelle situation.

Ainsi, une nouvelle guerre froide s’est installée dans le monde avec la possibilité du retour vers le protectionnisme, ce qui aura évidemment des effets considérables sur l’économie mondiale.

Et il y a pire. Les Etats-Unis et la Chine risquent de se retrouver dans le ‘Piège de Thucydide’.

Ce terme est de Graham T. Allison. Selon ce dernier, l’histoire du monde révèle que dans la grande majorité des cas, quand un pays émergent a contesté l’hégémonie de la puissance dominante, cela a résulté en un conflit sanglant.

Et ces incertitudes vont peser très lourdement sur la reprise économique mondiale. Ajoutons à cela les difficultés à prévoir aux Etats-Unis quant à l’issue des présidentielles, les problèmes du Brexit qui n’en finissent plus, etc., l’avenir est vraiment très incertain…

La situation actuelle ressemble étrangement à la situation qui a prévalu au niveau mondial dans les années 30 : tensions et conflits au niveau international, le retour du protectionnisme, démondialisation et dépression économique de longue durée. Il est vrai qu’aujourd’hui les causes de la dépression sont aussi liées à une pandémie.

* A Maurice, la situation risque de se corser dans les mois à venir, selon les économistes. Déjà des milliers de Mauriciens ont perdu leur emploi, et on parle de plus de la détérioration ces derniers mois du niveau des pauvres mais aussi celui de la classe moyenne. Quel va être l’impact de cette situation sur le plan politique ?

La Covid-19 n’a fait qu’aggraver les difficultés de l’économie mauricienne. Les clignotants étaient déjà dans le rouge bien avant la pandémie, que ce soit dans le secteur touristique, à Air Mauritius, dans le secteur offshore, etc., ou encore en ce qu’il s’agit de la dette publique et privée.

Aujourd’hui, effectivement, nous sommes entrés de plein pied en récession. Il y a eu une contraction majeure dans le secteur touristique, la construction, les services, etc. Et le chômage de masse est derrière la porte. Le Gouvernement a injecté des milliards pour éviter la catastrophe sociale mais l’économie n’est que sous perfusion. Cette situation ne peut durer éternellement.

En outre, il ne faut pas se bercer d’illusions. La reprise dans le secteur du tourisme n’est pas pour demain. Il faudra attendre des années avant qu’on retrouve le même niveau d’arrivées que 2019. Puis, le danger d’une deuxième vague est réel dans les pays qui sont nos principaux pourvoyeurs de visiteurs.

Quant au secteur financier, non seulement le pays est sur la liste noire de l’Union européenne mais les initiatives récentes de l’Inde et du Botswana ne font qu’accentuer les pressions sur ce secteur.

Et avec la dépréciation continue de la roupie, le niveau de vie ira en se dégradant. La classe moyenne s’est considérablement appauvrie ces dernières années, et va encore une fois en souffrir.

De plus, il y a des mesures telles que la Contribution Sociale Généralisée (CSG) qui va l’affecter davantage. Par exemple, dans le secteur privé, le recrutement et les promotions de jeunes professionnels vont diminuer ou alors ils seront recrutés mais le salaire proposé sera inferieur car à partir d’un certain barème salarial, la contribution de l’employeur au CSG va doubler. Il y a des entreprises qui ont déjà mis cela en pratique.

* Le poêlon deviendra donc plus chaud pour le Gouvernement…

Evidemment. Bien sûr, le Gouvernement va essayer de jouer l’attentisme en attendant une reprise au niveau mondial avant les prochaines élections générales. Il viendrait alors de l’avant avec d’autres mesures populistes. C’est un pari risqué car il n’y a pas de visibilité mais que des incertitudes par rapport à l’avenir au niveau économique mondial.

La solution idéale est évidemment de constituer un gouvernement d’unité nationale qui amènera une trêve politique. Alors, le pays pourra se réinventer économiquement. Il est évident que le monde post-Covid-19 est différent de celui d’avant. Dans ce contexte, il faut aujourd’hui sortir de cette overreliance sur le secteur du tourisme et des IRS, et miser davantage sur la sécurité alimentaire et la Blue Ocean Economy.

En outre, les milliards du Gouvernement auraient dû être canalisés davantage vers les PME, avec en toile de fond, une campagne agressive pour favoriser la consommation des produits locaux.

Mais il est clair que l’unité nationale pour faire face aux défis immenses du monde post-Covid-19 n’intéresse ni le Gouvernement ni l’opposition.

L’autre option serait que Pravind Jugnauth reprenne toutes les demandes de la société civile en ce qu’il s’agit de réformes des institutions vers la bonne gouvernance dans la transparence, vers plus de méritocratie, vers une démocratie participative — option difficile à envisager car elle se retrouverait, dit-on, aux antipodes de la culture politique prévalant au MSM.

On comprend mieux alors l’empressement des partis de l’opposition à présenter le programme et l’équipe de l’alternance dès maintenant.


* Published in print edition on 16 October 2020

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