“La clé de la prochaine alternance est entre les mains du Parti Travailliste”

‘Ramgoolam a là l’occasion de se poser en homme d’Etat s’il prend la bonne décision. Un homme d’Etat est celui qui sait quand son tour est passé’

Interview:Jean-Claude de l’Estrac

* ‘Dans trois ans PravindJugnauth, médiatiquement surexposé, commencera à souffrir de l’usure du pouvoir’

* ‘Une saine gestion de nos ressources naturelles est le moyen le plus sûr de développer l’économie de manière durable…
que fait le gouvernement de PravindJugnauth ? Proposer de forer !’


Les chiffres indiquent que la Covid-19 est toujours parmi nous et tout porte à croire que la population mondiale aura encore à souffrir de cette pandémie pendant plusieurs longs mois. Personne n’est capable de dire si les hôpitaux de notre pays sont préparés pour faire face à une crise sanitaire d’envergure. Il semblerait que les Mauriciens, eux, sont satisfaits de la réouverture des frontières et célèbrent ce semblant de retour à la normalité. Pourtant, d’autres problèmes indiquent plusieurs difficultés à venir dans le sillage de la pandémie. Laissons la parole à Jean- Claude de l’Estrac, qui nous parle aussi de la chose politique…


Mauritius Times : Avec les cas de contamination et de décès notés ces derniers jours, il semble qu’avec le variant Delta, représentantaujourd’hui au moins sept personnes infectées sur dix, la situation va se détériorer durant les premières semaines de novembre au point de devenir une véritable crise sanitaire. En somme, le pire est à venir, parait-il. Voyez-vous les autorités capables de gérer cette crise ?

Jean-Claude de l’Estrac :Gardons-nous de projections péremptoires. Ce virus et sa circulation instable, les comportements indisciplinés des populations, ont souvent bafoué les prédictions des scientifiques. Mais une chose est certaine, la Covid-19 n’est pas prête à disparaitre. Les prévisions les plus optimistes envisagent un repli en 2022 sinon en 2023.

 Il faut donc s’organiser pour y faire face ; en attendant un bien plus grand nombre de vaccinés partout dans le monde, et le médicament dont on nous annonce l’arrivée sur le marché à la fin de l’année, toute l’attention des autorités publiques devra se porter sur la capacité d’accueil des hôpitaux et la disponibilité des équipements critiques, notamment les ventilators, et des médicaments.

C’est désormais sur ces questions que le gouvernement doit rassurer la population. Le pays ne dispose pas de données suffisantes, à ce stade, pour mesurer l’état des dispositifs depréparation de nos hôpitaux publics.

* Les frontières ont été réouvertes complètement, avec les risques que cela comporte. Les spécialistes dans le domaine médical soutiennent qu’une diminution du taux de transmission et de la propagation passera nécessairement par l’imposition de nouvelles restrictions touchant les rassemblements, l’accès aux commerces, et aussi une révision du calendrier scolaire, etc. Est-ce trop peu pour faire face à la crise qui s’annonce ?

Il est évident que l’on ne peut pas envisager un nouveau confinement même si des risques existent. Partout dans le monde, y compris dans des pays où le taux de contamination est bien supérieur au nôtre, l’on apprend à vivre avec le virus. Et il n’y a pas dix mille solutions : il faut que la population redouble de vigilance, porte le masque, respecte les gestes barrières, utilise le gel hydroalcoolique. Mon observation personnelle est que le Mauricien n’utilise pas systématiquement le gel alors qu’il est un outil indispensable pour freiner la circulation du virus et pas plus qu’il ne respecte les gestes barrières.

Dépendant de cette circulation du virus, il ne faudra pas s’étonner que le gouvernement impose, à juste raison, des restrictions ponctuelles et ciblées en même temps que doit s’accélérer la campagne de vaccination de la troisième dose.

*Quelle opinion faites-vous de la relance de l’économie depuis la réouverture complète de nos frontières ? Sans un ensemble de mesures de relance de l’économie, mises en œuvre très rapidement, les choses risquent de se compliquer durant les prochains mois, surtout avec le montant de la dette publique déjà trop élevé, et cela, couplé avec la charge financière que le PRB va engendrer…

La réouverture des frontières a été une véritable bouffée d’oxygène et un booster psychologique. Mais l’euphorie qu’elle provoque n’empêche pas les Mauriciens de se poser de graves questions sur la capacité économique du pays à soutenir, durablement, une politique qui consiste à distribuer l’argent public et à puiser dans les réserves de nos petits-enfants pour satisfaire les appétits d’un électorat, maisaucun effort n’est exigé de sa part en retour.

Ce n’est pas de l’économie, c’est de la politique.

Et, c’est très inquiétant. C’est une gestion assez semblable qui a mené le pays à passer sous les fourches caudines du Fonds monétaire international (FMI) dans les années 80 après deux dévaluations successives de la roupie.

* Le Gouvernement dispose-t-il, selon vous, de l’expérience, des têtes pensantes pour sortir le pays de la crise actuelle ? Il s’est montré peu réceptif à l’idée de rechercher le soutien du secteur privé dans cette optique…

Le point clé, c’est que le gouvernement est persuadé qu’il fait ce qu’il convient, qu’il n’a besoin d’aucun conseil extérieur. Mais à l’inverse de ce que vous dites, je note que le Premier ministre parle de plus en plus souvent de la nécessité d’une bonne coopération entre le gouvernement et le secteur privé. Et l’on a vu récemment quelques illustrations positives de cette entente.

La retombée négative de cette relation, par ailleurs profitable au pays, c’est que le secteur privé a perdu son sens critique. Il n’a plus rien à dire sur les dérives économiques du pays, il s’en accommode, et chacun espère tirer son épingle du jeu. Mais, c’est vrai, tout le monde n’est pas Maurice Paturau… Pas plus que tous les Premiers ministres ne sont pas AneroodJugnauth.

* Certaines initiatives gouvernementales, par contre, dont des projets de loi comme ‘The Offshore Petroleum Bill’, à la veille de la tenue de la conférence mondiale sur le changement climatique COP26, sont surprenantes. Pour avoir été membre du gouvernement durant des années, et en tant qu’ancien secrétaire-général de la COI, voussavezque ce dossier est d’une extrême complexité au regard des différents intérêts en jeu dans de tels ‘deals’ et aussi dans la région, n’est-ce pas ?

C’est certain, ce dossier est d’une grande complexité. Nous aurons l’occasion d’en débattre mille fois. Mais, dans l’immédiat, le gouvernement doit gérer une énorme contradiction. A Glascow oùPravindJugnauth, représente le pays à la COP 26 sur le changement climatique, le Premier ministre a entendu l’exhortation du secrétaire général des Nations unies. Antonio Guterres s’est écrié : « Le moment est venu de dire : Ça suffit ! Détruire la biodiversité ? Ça suffit ! Jeter la nature à l’égout ? Ça suffit ! Brûler, forer et excaver toujours plus profond ? Ça suffit ! »

Et que fait le gouvernement de PravindJugnauth ? Proposer de forer ! Creuser notre propre tombe, affirme le secrétaire général des Nations unies. Mais gageons qu’on nous fera rêver de cette manne inattendue même si on connait bien les dégâts de toute nature que la découverte du pétrole a provoqué dans de nombreux pays.

Quand j’y pense, j’ai presque envie de souhaiter qu’on n’en trouve pas. Je ne sais si le gouvernement a bien mesuré ce dans quoi il s’engage et qu’on a appelé la « malédiction du pétrole». C’est le fait que les recettes d’exportation du pétrole, quand on le découvre, provoquent des dislocations et des distorsions économiques qui poussent les pays exportateurs à la monoproduction d’exportation tuant les autres secteurs de l’économie. Nous n’en sommes pas encore là mais le sujet mérite un débat national.

* Même si on soutient que le déclin du pétrole est inévitable en raison de la diminution progressive des gisements conventionnels et par la prise de conscience du réchauffement climatique, les pays développés sont toujours à prospecter les gisements de pétrole. Qu’est-ce qui doit primer dans notre cas: l’économie ou l’environnement ?

L’environnement, bien sûr ! La protection de notre environnement, une saine gestion de nos ressources naturelles est le plus sûr moyen de développer l’économie de manière durable. C’est ce qu’on n’a pas arrêté de se dire autour de la table à la COP 26 ; mais l’on tarde toujours à agir alors que les crises liées au changement climatique – provoqué par l’homme – se manifestent avec violence presque quotidiennement.

* L’autre projet de loi – le ‘Cyber Crime Bill’ – fait aussi l’objet de contestation, car perçu comme une menace à la liberté d’expression, et anticonstitutionnel. Faut-il quand même un cadre légal pour empêcher les abus divers sur les réseaux sociaux?

Bien sûr qu’il importe de légiférer pour sanctionner d’éventuels abus sur les réseaux sociaux !

En vertu de quel raisonnement, les réseaux sociaux qui sont des instruments de communication de masse, devraient échapper aux règlementations qui encadrent les autres moyens de communication, l’audiovisuel, la presse écrite ?

Ce qu’on ne pourra pas contrôler cependant, c’est l’incommensurable bêtise de certains internautes. J’ai dit « encadrer », et non pas « contrôler ».Ce gouvernement se fait si souvent juge et partie que les Mauriciens, naturellement, s’en méfient.

* Par ailleurs, on a vu le Premier ministre multiplier ses sorties publiques et prendre position contre l’opposition etquelques titres de presse ces derniers temps. On ne sait pas s’il se trame quelque chose, mais force est de constater que c’est le leader du MSM, pas l’Opposition, qui est en train de ‘set the agenda’. Votre opinion?

C’est clair que le leader du MSM cherche à profiter de la désunion de l’opposition pour avancer son agenda. Il est essentiellement politique.

Cette opposition paraît si faible que le gouvernement préfère concentrer ses tirs contre des titres de presse trop critiques à ses yeux. Même s’il est vrai que quelques journalistes peuvent outrepasser leur rôle, nous devons beaucoup de notre respiration démocratique à la vigilance des organes de presse.

Il ne faut pas s’étonner des relations conflictuelles presse-pouvoir, il en est ainsi dans toute démocratie.

* Si le rapport de forces parait être nettement en faveur de l’alliance gouvernementale ces temps-ci, le sentiment qui prend de l’ampleur de plus en plus, et même au sein de certains proches de l’Opposition, c’est que cela va durer jusqu’aux prochaines législatives. On parle même du fait que PravindJugnauth aurait toutes les cartes en main pour un renouvellement de son mandat. Partagez-vous ce sentiment ?

A trois ans des prochaines échéances, c’est effectivement le sentiment que l’on peut avoir ; pas tant parce que l’alliance au pouvoir mobilise une majorité des électeurs, mais en raison de l’incapacité de l’opposition de présenter une alternative crédible.

On peut penser que ce rapport de forces pourrait évoluer lorsque l’on abordera la deuxième partie du mandat législatif. C’est alors que l’attention des chefs de parti se focalisent sur la prochaine joute. Peut-être que l’opposition ne sera pas masochiste au point d’aller aux élections en ordre dispersé, battue d’avance.

* Mais il est fort probable que toute reprise de l’économie profitera à PravindJugnauth. Les gens, pour le meilleur ou pour le pire, ont la mémoire courte. Qu’en pensez-vous ?

La mémoire courte, absolument ! Mais, par ailleurs, on sait par expérience que la situation économique n’est pas le seul facteur déterminant d’une élection. Il est probable que dans trois ans PravindJugnauth, médiatiquement surexposé, commencera à souffrir de l’usure du pouvoir.

Toutefois, sans un challenger crédible, l’opposition ne profitera pas de ces circonstances favorables. Cette considération est capitale : nous sommes en principe une démocratie parlementaire mais dans la pratique nous fonctionnons comme un régime présidentiel parce que le Premier ministre, qui concentre tous les pouvoirs, se conduit comme un président. Du coup, nos législatives sont, au fait, largement, le choix d’un homme à qui l’on va confier les pouvoirs.

* Lors de la dernière conférence de presse de « l’Alliance de l’Espoir », Paul Bérenger a déclaré que si l’Alliance est en faveur d’une unification… ce ne sera « pas sous n’importe quelle condition ». Il sera sans doute en meilleure position de dicter son ou ses conditions suivant les résultats des prochaines élections municipales – si elles ont lieu.Tout comme NavinRamgoolam?

Je fais abstraction des élections municipales dont on ne sait pas encore si elles vont bien se tenir.

Je ne suis pas sûr que le MMM d’aujourd’hui soit en mesure de dicter quoi que ce soit au parti Travailliste. Or, la clé de la prochaine alternance est entre les mains du parti Travailliste de Navin Ramgoolam.

Qu’on le veuille ou non, c’est Ramgoolam qui dictera les termes d’une unification de l’opposition si elle doit avoir lieu. Ramgoolam a, là,l’occasion de se poser en homme d’Etat s’il prend la bonne décision. Une énorme responsabilité pèse sur ses épaules. Un homme d’Etat est celui qui sait quand son tour est passé.


* Published in print edition on 4 November 2021

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