Jooneed Jeeroburkhan

Maurice a lutté sur deux fronts pour se libérer
Contre l’Apartheid interne, et contre le régime colonial

— Jooneed Jeeroburkhan

 

Si l’Histoire de Maurice, celle de son héroïque lutte de libération surtout, est mal enseignée, c’est qu’elle est d’abord mal conçue et mal comprise. Et qu’ensuite elle continue de faire l’objet de distorsions qui, bien qu’étant d’arrière garde, ont pour effet de bloquer l’identité nationale qui, dans cette ancienne colonie esclavagiste et engagiste, ne saurait éclore qu’au terme d’une grande réconciliation dans le respect mutuel.

 

 

 

Le passé colonial de Maurice « fait l’objet de différents registres d’appropriation selon les groupes ethniques constitutifs de la société, non seulement parce qu’il a été vécu différemment par les dominants et les dominés, mais aussi parce que pour chacun de ces groupes, il fonde un ‘moment-origine’ différent », écrivent Catherine Boudet et Julie Peghini dans une lumineuse étude intitulée « Les enjeux politiques de la mémoire du passé colonial à l’île Maurice », parue en 2008 dans le volume 6 de la revue Transcontinentales.

Le vieux et faux débat, étriqué, éculé, lassant, a refait surface autour du 177e anniversaire de l’arrivée des coolies indiens dans ce Mauritius sous régime colonial anglais que les vrais seigneurs d’alors, héritiers des Bourbons et de Bonaparte, appelaient « Isle de France ».

 

Le vieil et durable Apartheid mauricien

 

« Lors de la cérémonie marquant le 177e anniversaire de l’arrivée des immigrants indiens dans le pays, à l’Aapravasi Ghat, Navin Ramgoolam est revenu sur l’octroi de l’indépendance en affirmant que ‘c’est grâce au combat politique que Maurice a pu être libéré’. Il s’est voulu émouvant en faisant référence à son grand-père, Mohit Ramgoolam, qui a eu un enfant ‘qui allait libérer le pays’,» écrit, avec un certain dédain, un chroniqueur attitré.

 

Sa chronique, « Tordre le cou aux mythes », débutait sur le même ton : « Une lutte de libération a été menée par de vaillants combattants mauriciens contre les Britanniques : voilà l’un des nombreux mythes de l’histoire officielle de notre pays. À tel point que ce conte… s’enracine dans l’inconscient des citoyens ».

 

La vérité historique, c’est que les descendants des coolies et des esclaves ont mené la lutte de libération sur deux fronts à la fois : à l’intérieur contre l’Apartheid économique et politique instauré sous le système colonial français dès le début du 18e siècle, et à l’extérieur contre le colonialisme anglais en place depuis 1810.

 

Mais, pour bien « enraciner » leurs propres « mythes » dans « l’inconscient des citoyens », les chantres de cet Apartheid, nostalgiques naufragés d’une hégémonie idéologique en déclin, s’acharnent à répéter, avec Joyce et Jean-Pierre Durand, par exemple, qu’ « en aucun cas, l’indépendance n’a fait l’objet d’une lutte avec la Grande-Bretagne ». Et ils continuent d’observer le mutisme total sur l’âpre combat contre cet Apartheid interne, un phénomène crucial sans référence auquel il n’est pas possible de voir clair dans notre Histoire.

 

L’Apartheid, de Malan à Israël et au Traité de Rome

 

Strictement parlant, l’Apartheid a été légalisé et imposé comme système politique par le Parti national de Daniel François Malan en Afrique du Sud en 1948. Mais le débat public sur l’Apartheid israélien impliquant des juristes comme Richard Goldstone, Richard Falk et Mark LeVine, et l’opinion du Tribunal Russell sur l’occupation israélienne des Territoires palestiniens rendue lundi, montrent que ce concept peut être appliqué ailleurs.

 

Soulignons que le Tribunal Russell comprenait, entre autres, les Sud-africains Desmond Tutu, Denis Goldberg et Ronnie Kasrils.

 

En 1973, l’Assemblée générale de l’ONU avait ciblé l’Afrique du Sud en adoptant la Convention contre le crime d’Apartheid. Mais en 2002, le Statut de Rome de la Cour pénale internationale a défini le crime d’Apartheid comme « un régime d’oppression et de domination systématique d’un groupe racial aux dépens de tout autre groupe ou tous autres groupes ». Et il l’assimile à un « crime contre l’humanité ».

 

Des Français, minoritaires, colons et maîtres

 

L’Histoire initiale du Maurice actuel est bien connue: des colons français s’y installent en 1720, rebaptisent « Isle de France » le Mauritius des Hollandais, s’en partagent les terres, et établissent l’esclavage au nom du roi de France et du Code noir. Quand survient la Révolution française en 1789, 1800 personnes ont le droit de vote dans l’île, sur 60 000 habitants, dont 50 000 esclaves. On est en plein Apartheid de fait, comme avec les colons blancs d’Afrique du Sud à la même époque.

 

C’est plus tard, après la conquête anglaise de 1810, que le portrait s’embrouille. Or il ne devrait pas. Les maîtres français du pays obtiennent un maximum d’avantages et de privilèges des conquérants anglais : ils gardent leurs terres, leurs esclaves, leur langue, leur foi et leur Code civil. Leurs affaires prospèrent grâce au marché impérial. Les maîtres Boers de l’Afrique du Sud obtiendront les mêmes concessions des Anglais sous l’Acte d’Union un siècle plus tard!

 

Certes, l’esclavage est aboli en 1835, mais les maîtres touchent des compensations importantes des Anglais, qui leur ont déjà aménagé une vaste réserve de cheap labour en Inde afin de maintenir la vigueur de l’industrie sucrière. À cette date, le pays compte 9,000 Blancs contre 90 000 non-Blancs, dont 70 000 esclaves affranchis. Les gens « de couleur » et l’Église catholique aident à atténuer les antagonismes, mais il ne fait aucun doute que le vrai pouvoir politique et économique reste aux mains de la minorité d’origine française.

 

L’ancien colon courtise le nouveau colon avec succès

 

La commémoration du 177e à l’Aapravasi Ghat situe l’arrivée des engagés indiens en 1834, mais l’on sait que d’autres Indiens sont arrivés à Mauritius dès l’époque hollandaise. Toujours est-il que la nouvelle vague d’engagés gonfle rapidement car, comme le note l’historien Sadasiven Reddi, l’industrie sucrière a connu alors « un véritable boom ».

 

Il parle de 420 000 engagés arrivant à Maurice jusqu’aux années 1920. Il parle aussi de bonnes relations entre anciens esclaves et nouveaux coolies, et il rejette le « mythe » que les engagés « étaient plutôt passifs et dociles ». Il indique que « C’est faux … Dès le début ils ont lutté pour revendiquer leurs droits » allant jusqu’aux « conflits physiques » avec ceux qui avaient pratiqué « la chasse aux marrons », dont « ils coupaient les jarrets », comme le rappelle JMG LeClézio dans un de ses romans. Sadasiven Reddi poursuit : « Il y a même eu des attentats. Plus de 10 000 cas ont été recensés. »

 

La petite minorité française aux commandes du pays courtise avec succès le régime colonial anglais. Elle s’est battue pour ses 2 millions de livres à l’abolition de l’esclavage – et la Commission Vérité et Justice se penche d’ailleurs sur le lien possible entre cet argent et la création de la banque MCB en 1838.

 

Une histoire d’exploitation qui reste cachée

 

« Nous avons une histoire d’exploitation de tout le monde ici – et une tradition de la cacher », a dit l’historienne Vijaya Teelock, de la Commission Vérité et Justice justement, dans une récente interview au Mauritius Times. « Comment pouvez-vous être fière d’une histoire d’exploitation? », a-t-elle remarqué.

 

En 1885, les Anglais instaurent une « réforme constitutionnelle » avec un « Conseil législatif » dont les membres nommés par eux sont plus nombreux que les membres élus par un suffrage basé sur la propriété et l’éducation. Ainsi, en 1911, nous dit Syndey Selvon, 6,186 privilégiés jouissaient du droit de vote sur une population de 368 791 habitants!

 

Dans ce cadre étroit, « réformistes », « conservateurs, « libéraux » et « démocrates » s’affrontent entre eux et avec le régime colonial pour plus de « pouvoirs » pour eux-mêmes, mais jamais pour la masse d’anciens esclaves et de nouveaux engagés, encore moins pour le suffrage universel. Au début du 20e siècle apparaît d’ailleurs dans leur discours public le mépris de l’Indien, des « boules tamarin », des « hordes indo-créoles », et l’appropriation de l’appellation « Mauriciens » par ceux qui se pensaient les citoyens légitimes du pays – les autres étant des « immigrants », voire des « étrangers » et des « non citoyens ».

 

La mouvance travailliste change le jeu en 1936

 

Il faudra attendre 1936 et la création du Parti Travailliste autour du mouvement syndical et de la demande du droit de vote pour tous et toutes avant que la démocratie représentative ne s’impose comme revendication populaire et nationale. On comptait aussi des Blancs et des gens « de couleur » parmi ses têtes pensantes et dirigeantes, mais c’est toute la masse de travailleurs, descendants d’esclaves et de coolies, que le nouveau parti charriait désormais dans son sillage, et ce sont leurs aspirations qu’il incarnait.

 

Selon Selvon, la « réforme » de 1885 avait « verrouillé » la société mauricienne — dans un régime d’Apartheid bien à nous, aurait-il pu ajouter. Ce verrou sautera enfin en 1947, avec une autre « réforme » où les Anglais, pressés sur le terrain par le PTr, à l’instar de l’agitation anticoloniale dans tout l’empire, étendent le droit de vote, toujours censitaire, à 71 569 électeurs et électrices (contre 12 000 auparavant). Et ils acceptent enfin que les « élus » du Conseil législatif soient majoritaires face aux membres « nommés » par le gouverneur.

 

On est dans l’après-Seconde Guerre mondiale, la décolonisation s’accélère, la Guerre froide commence. À Maurice, les anciens maîtres se sentent trahis par les Anglais qui, de toute évidence, épousent l’air du temps et se montrent attentifs aux exigences des majorités. Malgré la dure répression coloniale, le PTr gagne les élections de 1948. Les anciens maîtres jouent alors le communalisme pour diviser les travaillistes, qu’ils accusent aussi de communisme pour évoquer le « Péril rouge » en pleine Guerre froide (NMU et consorts). L’Apartheid sud-africain n’est-il pas resté une « forteresse avancée » du « monde libre » jusqu’au début des années 1990?

 

Refus du suffrage universel et de l’indépendance

 

Toute la stratégie et toutes les tactiques des champions de l’Apartheid mauricien vont dès lors tourner autour du refus du suffrage universel, que Maurice obtient en 1958, et de celui de l’indépendance, gagnée en 1968 – quand tous les partis anti-Apartheid (PTr, IFB, CAM) font cause commune. Une ultime parade des Apartheidistes sera les émeutes communales de 1967-68. Le sang des innocents coule à nouveau, mais la violence n’arrive ni à retarder l’indépendance ni à maintenir Maurice dans le giron britannique.

 

Beaucoup de citoyens, « l’inconscient » bien habité par « les mythes » de l’Apartheid mauricien, choisiront de partir, d’émigrer en Australie, en Europe, en Afrique australe même, plutôt que de vivre sous un gouvernement de la majorité – comme les Pieds noirs d’Algérie avaient décidé de rentrer en France, les Tutsis du Rwanda s’étaient exilé en 1959 (pour revenir les armes à la main en 1990!), ou encore des Blancs d’Afrique australe dans les années 1980 et 1990.

 

À bien des égards, la vraie lutte de libération du pays a été menée par de vaillants combattants mauriciens sur le front intérieur, contre un pouvoir colonial apartheidiste de souche française. La lutte a été longue et elle a été dure. Les Anglais ont dû s’incliner, comme ailleurs, devant la volonté populaire exprimée par l’agitation et par les urnes. Mais parfois, comme à la lecture de ce chroniqueur attitré, on a l’impression que la lutte n’est pas encore terminée.

 

Et pourtant, quand on cite « ceux qui ont retracé notre histoire avec le maximum de rigueur et d’objectivité », on doit admettre que le PTr, mû en Parti de l’indépendance, a été notre Parti du Congrès et notre ANC à nous. Et reconnaître cela ne signifie pas qu’on soit forcément travailliste ou que l’on approuve ce que le parti est devenu et tout ce qu’il fait aujourd’hui.

 

 jooneed.khan@gmail.com

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