“Le changement viendra tôt ou tard. Ce n’est qu’une simple question de temps…

Interview: Sydney Selvon, Journaliste et Historien

… un miracle économique ou non ne sauve pas un gouvernement”

 ‘Le congrès-anniversaire du PTr a éliminé toute chance de contestation du leadership de Ramgoolam, mais sera-t-il premier ministrable pour autant aux yeux de la majorité silencieuse ?’

 ‘Dans sa situation actuelle, le gouvernement n’est pas menacé immédiatement dans sa stabilité’

Sydney Selvon, journaliste et éditeur à Maurice et au Canada, est aussi consultant et expert de la région africaine pour une agence qui promeut la démocratie globale. Nous avons souhaité obtenir son opinion sur la situation politique à Maurice à la lumière des récents évènements tant sur le plan social que politique et économique.

Mauritius Times : Les choses se précisent sur l’échiquier politique : Navin Ramgoolam affirme qu’il est et restera le leader du Parti Travailliste. Paul Bérenger, apprend-on, sera présenté comme candidat au poste de Premier ministre lors des prochaines élections pour la totalité du mandat électif. Toutefois, on ne sait pas ce qu’il en sera, à ce stade, du côté du MSM, mais on ne s’attend pas à ce que Sir Anerood soit de la partie. Rien de surprenant dans tout cela, non, même s’il ne faut pas croire que les dés sont jetés ?

Sydney Selvon : Je vous réponds du fond de ma pensée indépendante. Maurice est de plus en plus en campagne électorale permanente. Et cela a ses inconvénients et peut-être quelques avantages comme sauver une démocratie constamment menacée, violée par les pratiques partisanes qui empêchent, contrairement à Westminster, au Canada, en Inde et dans d’autres démocraties dont nous nous réclamons, des débats et surtout des élections libres et démocratiques au sein de toutes nos formations politiques.

Pour répondre à votre question, c’est le mal dont souffre aujourd’hui le PTr. Ce parti souffre d’un handicap sérieux avec un leader qui aurait dû normalement renoncer à son rôle de leader exécutif s’il était en Inde, en Grande Bretagne ou en Australie, toutes avec un système inspiré de Westminster, quitte à prendre un ‘back seat’ comme un sage officiel et permanent du Labour, mais sans rôle exécutif, et loin du politburo. Je le répète, du point de vue d’un observateur indépendant, Maurice reste politiquement stalinienne pour ce qui est du fonctionnement des politburos.

* La même logique devrait s’appliquer aux autres leaders politiques qui mènent leur parti vers la défaite. C’est ça ?

Oui. La même logique s’applique à tous les partis. Or, les partis ne pratiquent pas la démocratie en leur sein pour offrir un choix vraiment populaire pour ce qui est de la désignation des candidats au poste de Premier ministre.

Les Premiers ministres rajeunissent dans toutes les démocraties à travers le monde mais, à Maurice, c’est le contraire. Je ne vise et ne veux blesser personne, mais il faut dire les choses comme elles sont. Les recrutements des pourris ou de ceux perçus comme étant pourris ont lieu depuis des années à tour de bras avec le communalisme politique en toile de fond. Et pourtant, 99,9% des politiciens sont toujours oubliés par l’Histoire et les jeunes générations. De soi-disant grands politiciens ont eu seulement, dans le pire des cas, une trentaine de personnes pour les accompagner au cimetière – je tairais les noms – et ils n’ont pas eu de place dans l’Histoire nationale.

Nos pratiques partisanes sont en violation de notre Constitution qui, pourtant, exige que Maurice soit une démocratie. Le droit aux différences d’opinion est interdit au sein des partis. On suppose toujours que les électeurs sont foncièrement communalistes. Tôt ou tard, ces suppositions seront dynamitées par les jeunes générations plus concernées par une pauvreté grandissante qui les atteint de plein fouet.

* Voulez-vous dire qu’on se dirige vers une crise ?

Tout à fait, et là, je donne raison à Vishnu Lutchmeenaraidoo qui répète que l’explosion sociale est derrière la porte si les emplois promis ne sont pas créés. Pis, la Banque mondiale vient dire en octobre 2015, que la pauvreté s’étend de plus en plus et, encore plus grave, les classes moyennes glissent dans la pauvreté. Et les historiens savent ce qui se passe quand les classes moyennes s’appauvrissent. C’est, comme l’a prévenu le ministre des Finances, l’apparition des mouvements violents dans les rues.

Maintenant, il y a de plus en plus d’endroits où les policiers n’entrent plus pour tenter de maintenir le law and order sans se faire agresser avec une rare violence. J’ai vu, de mes yeux, un présumé voleur à Port-Louis s’enfuir loin des habitants accusateurs jusque derrière le comptoir d’un poste de police. Le pire a été évité de justesse, mais la police n’est pas à la hauteur pour s’opposer à la violence populaire dans bien des cas. Vous savez ce que ce voleur présumé répondait aux policiers qui l’avait sauvé à grand peine ? « J’avais faim », répétait-il…

D’ailleurs, une députée a offert une solution en proposant une motion privée pour une allocation-chomâge décente de 4,4% des dépenses actuelles de l’Etat (Rs 8,000 environ par adulte), mais réduites par une contribution de 2% dans le cadre d’un ‘Unemployment CSR’, payable par le secteur privé, pour éviter la révolution redoutée avec raison par Lutchmeenaraidoo. Cela donnera, avec des critères sévères toutefois, le temps au gouvernement de réaliser le plein emploi promis durant la campagne électorale.

* Au fait, si l’opposition, que ce soit au niveau des partis ou au sein des médias, se montre déjà plus agressive, à peine une année depuis la prise de pouvoir de l’Alliance Lepep, c’est que les conditions favorables à cette opposition se mettent en place : le chômage, la recrudescence de la criminalité, une perception d’absence de leadership. On a aussi l’impression qu’on se retrouve en face d’un gouvernement ‘divided against itself’ et que les gens commencent à s’impatienter devant l’absence de résultats jusqu’ici. Qu’en pensez-vous ?

La presse se prête trop facilement aux jeux des politiciens. Je me refuse donc au jeu de la spéculation. Tout d’abord, dans sa situation actuelle, le gouvernement n’est pas menacé immédiatement dans sa stabilité. Mais ce que je sais de mon expérience de 47 ans, en tant que journaliste et aussi de politicien, je vais vous le dire.

Oui, le gouvernement a subi une chute de popularité pour les raisons que lui-même doit faire l’effort autocritique d’énumérer au sein de ses politburos et comités centraux. Il ne faut pas avoir froid aux yeux pour faire cet exercice, à moins que le déficit démocratique joue encore et toujours contre des débats libres dans les instances partisanes.

Tous les gouvernements au monde ne sont pas épargnés par les tiraillements de couloir. D’autre part, le miracle économique promis tarde quelque peu par rapport aux attentes populaires. Il y a des solutions à cela si l’on place l’intérêt du pays avant toute considération purement partisane. L’idéal, comme en 1968, avait été, au lendemain des élections de 2014, de décréter un état d’urgence économique après le spectre brandi par Lutchmeenaraidoo, et de rassembler tous les partis à l’Assemblée autour d’un projet économique commun. Je crois que, dans leur situation respective, Paul Bérenger et même Ramgoolam auraient été sensibles à cela.

Mais si je me trompe lourdement à ce sujet, il fallait au moins faire des efforts en vue d’éteindre le feu de la partisannerie qui ne pardonne rien ni personne, au nom de l’intérêt national, tout au moins pour quatre ans, jusqu’à un an des prochaines élections générales.

Il y a maintenant trop de feux allumés, de fronts ouverts parfois contre des instances de l’Etat, par le gouvernement et dont l’issue reste incertaine. Trop de charges provisoires, d’arrestations arbitraires et de fouilles de maisons par la police contre des adversaires et de simples citoyens, plus ou moins comme sous l’ancien gouvernement.

Le défi pour le gouvernement actuel reste une recherche de consensus. Le premier effort dans ce sens a été proposé dans le résumé des débats par l’auteure de la motion de remerciements au Président de la République pour son discours-programme pour un all-party front national sur les Chagos que nous risquons de perdre une deuxième fois cette année, ce dont la plupart des parlementaires, sauf SAJ et Bérenger, s’en rendaient compte. SAJ a été sensible à cette proposition patriotique et a formé ce comité inter partis.

* Published in print edition on 26 February 2016

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