« Nous devons nous réjouir que la route vers la 2e République semble parsemée de multiples embûches…

Interview : Samad Ramoly

… Si elle aboutit malgré tout, j’imagine qu’on aurait alors touché le fond d’un monde surréaliste ou, tout simplement, de la bêtise !
 « Si les Mauriciens prennent conscience comment une Freedom of Information Act peut changer beaucoup d’éléments dans leur vie, et ce, même pas dans 100 jours, ils agiront »
 “Le Stimulus Package s’insère dans le mécanisme pro-business qui ruine le level playing field — sans rien améliorer concrètement”

Avant les prochaines élections législatives, comme d’habitude, les médias ont enclenché le débat sur le type de classe politique qui a dirigé la République de Maurice ou qui compte reprendre les rênes du pouvoir. A qui les citoyens mauriciens ont-ils eu affaire dans le passé ? Que leur réserve le futur ? Samad Ramoly, répond à nos questions.

Mauritius Times : Certains observateurs politiques soutiennent que les prochaines élections législatives revêtent une importance capitale pour le pays, car il s’agit là des enjeux de la même importance que ceux des élections de 1967. Faites-vous la même lecture de l’importance de ces élections ?

Samad Ramoly : Je pense que nous avons trop tendance à réduire la notion de démocratie aux seules élections. Pour qu’une démocratie soit vivante, les citoyens doivent avoir le sentiment que les élus choisis pour les représenter au Parlement et diriger le pays démontrent dans l’action, et cela en permanence durant leur mandat, qu’ils s’engagent vraiment à satisfaire leurs aspirations, besoins et désirs.

La concrétisation d’une vision collective passe impérativement par une confiance réciproque.

Or, nous constatons que c’est plutôt le cynisme réciproque qui s’est incrusté. Cette défaillance systémique est sans doute la conséquence inévitable d’une défaillance de leadership, cumulée sur plusieurs décennies. Donc, c’est trop facile de blâmer ensuite le Mauricien « peu productif », car en fait désillusionné et démotivé.

Plus nous tardons à nous défaire d’un modèle de développement fondé sur le clientélisme économique et ethno-castéiste, plus nous compliquons la situation pour renverser cette tendance morose. Les partis mainstream sont incapables de se remettre en question et de se renouveler. Ce qu’ils nous offrent pour ces élections n’est guère rassurant.

Certes, la demande pour de nouveaux partis s’est accentuée, mais une assise se construit dans le temps, aussi longtemps que la quête des idées nouvelles, courageuses et fortes articulées autour d’un plan stratégique les animent, au lieu du donquichottisme, des doctrines et des théories abstraites ou exotiques parmi lesquelles l’on retrouve éventuellement quelques mesures aussi pertinentes soient-elles.

Si les prochaines élections peuvent s’apparenter aux élections de 1967, c’est dans la mesure où, dans les deux contextes, les citoyens aspirent à s’émanciper du colonialisme : dans le premier cas, de type conventionnel et aujourd’hui de type néo.

* Qu’en est-il du Mauricien, de l’électeur moyen et de sa réflexion par rapport aux enjeux des prochaines législatives ? Est-il plus réfléchi qu’on ne le pense ou votera-il par opportunisme ou sur la base des réflexes communautaristes comme on a souvent tendance à le croire ?

Contrairement à ce que certaines personnes semblent soutenir, le Mauricien n’est pas plus ou moins « rationnel » ou opportuniste qu’un citoyen d’ailleurs. A moins que ce ne soit pour assouvir un penchant masochiste, tout être humain ambitionne de préserver ou d’améliorer son niveau de vie.

La question qui se pose est la suivante : est-ce que les conditions dans lesquelles il vit le fait agir et réagir dans un élan strictement égoïste en contournant les lois et au détriment des autres citoyens, ou est-ce le contraire ? Si seulement il suffisait de se décréter « Enième République », « nation moderne » ou « modèle pour le monde » qui est un syndrome du complexe de l’ex-colonisé qui internalise son existence à travers l’appréciation de l’Etranger !

Le trajet à travers n’importe quel pays peut donner une indication si le système évolue dans un cercle vicieux ou vertueux. Observons comment

–       on dépasse ou on traverse la route n’importe où et n’importe comment;

–       comment on roule sans phares le soir;

–       comment les marchands « ambulants » s’installent sur les trottoirs tout en étalant des produits contrefaits qui briment l’initiative des créateurs;

–       comment les routes nouvellement construites sont rapidement en mauvais état;

–       comment les vitesses avalisées et les tarifs d’autobus défient tout bon sens;

–       comment les ronds-points et les feux mal-conçus, obsolètes et non-synchronisés accentuent les bouchons;

–       comment on monopolise une armada de policiers pour satisfaire les exigences sélectives d’un Penalty Point System (tant mieux on annonce des modifications) absurde à des zones précises que tout le monde intègre avant de se lâcher ailleurs pendant que tous les autres délits sont largement ignorés;

–       comment de gros bolides, gas guzzlers de surcroît, s’exhibent sur un réseau routier inadapté.

La liste est longue, je laisse la suite à l’imagination de vos lecteurs.

Alors, que déduisez-vous ? La rule of law, la corruption, le batt-batte, l’exemplarité, l’esprit civique, le m’as-tu-vu seraient plutôt forts ou plutôt faibles ?

Ajoutons à cela les discriminations, les inégalités, le déclassement social, la vie relativement chère, etc. Non seulement un tel système donne une justification morale pour enfreindre les lois mais il incite aussi au repli identitaire et au réseautage purement mercantile.

* Si des études à l’étranger ont démontré que les réseaux sociaux, vecteurs d’idées et d’opinions, jouent un rôle de plus en plus influent dans beaucoup de pays auprès des jeunes et des intellectuels, on ne mesure pas encore le poids qu’ils pèsent dans le contexte mauricien. Constituent-ils une majorité à Maurice ? Reflètent-ils ce que pense la majorité silencieuse?

C’est certain que Internet et les réseaux sociaux sont en train de secouer les élites politiques, économiques et intellectuelles dans leur façon d’appréhender le monde.

A Maurice, les radios privées ont été une bouffée d’air frais pour les citoyens même si je constate que certains animateurs ont trop tendance à éviter les polémiques constructives, privilégiant plutôt le scoop partisan.

Les réseaux sociaux ont forcément contribué à libérer la parole aussi mais je crains qu’ils génèrent plus de mobilisation spontanée par rapport à tel ou tel événement qu’ils contribuent vraiment à susciter des réflexions profondes. L’impact sur les jeunes est une certitude partout. Maintenant, ont-ils le potentiel d’influer sur les résultats des élections ? On aura inévitablement un aperçu bientôt.

Ce que je regrette, quitte à passer pour un présomptueux, c’est le peu d’opinions et d’observations éclairées dans les médias. Je dois avouer que j’ai été ragaillardi récemment par les commentaires de Amit Bhoonah d’abord sur les réseaux sociaux justement.

J’ai relevé quelques propositions lumineuses : « The economic analysis that is being presented by the media at large, including accountants and economists interviewed for their views, is too linear. The calculations used to determine costs are of the form A + B = C. In reality, it is different ».

Et ensuite, dans la même veine, il y a les propos de Sudesh Lallchand : « Il faut une réforme totale de nos institutions et un arrêt des gaspillages. Si on arrive à économiser ne serait-ce qu’au moins 10 % de dépenses non-contractuelles des ministères et des ministres et 5 % des contrats publics, la moitié de nos problèmes sera réglée automatiquement. L’injection de cet argent dans l’économie donnerait un coup de fouet colossal à la relance ».

Il me semble en plus que trop de sujets demeurent tabous et on pratique l’autocensure. Sans aller à la source de nos problèmes, nous nous contenterons des palliatifs. Si celles et ceux censés déconstruire le système et la propagande, si celles et ceux censés relayer les sentiments des citoyens et proposer des solutions ne s’activent pas, les réactionnaires et les démagogues occuperont la place pendant longtemps encore.

* L’accord PTr-MMM est votée à l’unanimité par l’exécutif du PTr, et ne soulève qu’un seul vote contre au sein du MMM. Cela correspond-il bien à ce que l’on sait déjà par rapport à nos formations politiques : elles n’ont que les apparences de partis démocratiques, mais les ‘free thinkers’ ont, eux, été broyés par le système ?

On ne peut dissocier la structure et le fonctionnement des partis mainstream de l’ensemble du pays. Le néo-colonialisme que j’évoquais plus tôt perpétue la relation dominant/dominé. Si une minorité s’y soumet même allègrement, la grande majorité subit. En tout cas, je me demande comment Nita Deerpalsing et Kee Cheong Li Kwong Wing s’en accommodent.

Les sociétés scandinaves fonctionnent mieux justement parce que le modèle n’est pas fondamentalement top-down. Quand on s’identifie à un projet et les conditions sont réunies pour le maximum de collaboration, de participation ; et, en contrepartie, on anticipe de récolter les fruits des efforts individuels et collectifs, naturellement les énergies et les neurones sont revigorés. Autrement, le système se sclérose.

* C’est incroyable que les hommes politiques aient soutenu la proposition visant à introduire la ‘Party List’ dans le cadre de la réforme électorale annoncée, ce qui viendra, au-delà du fait qu’il ouvre la voie pour la mise en place d’un système subjectif, arbitraire et opaque de nomination des parlementaires et vulnérable au lobbying communautaire et castéiste, consolider davantage l’emprise des leaders sur leur parti, non ?

Tout à fait, comme vous le suggérez, c’est totalement arbitraire et contraire à tout ce qui fait qu’une démocratie soit manifeste. Cela rejoint le schéma que j’essayais de mettre en évidence en répondant à votre question précédente.

Cette attitude, c’est sûr, n’est pas soutenable et le zèle affiché dénote une crispation face à des fondements du pouvoir rendus, disons, plus vulnérables à l’indignation des citoyens.

* Réglementer le financement politique et briser le ‘nexus’ politique-business représentent un grand ‘challenge’ ici comme ailleurs. ‘Very tall order indeed’ ?

Depuis les années 1980, nous assistons à une intensification simultanée du pouvoir de l’argent sur le pouvoir politique et de la fragmentation de la pensée. Ainsi, la tunnel vision se focalise essentiellement sur le taux de croissance et la doctrine trickle-down selon une logique implacable : plus on construit un gros gâteau, plus les parts à partager seront grands. Et ces deux-là se renforcent mutuellement.

Sauf qu’en pratique, ceux qui ont le plus grand pouvoir de lobbying auprès des politiques sont plus aptes à bénéficier en retour des contrats et d’une législation favorable. Par conséquent, d’une part, le level playing field, source incontournable de dynamisme, d’innovation et de compétitivité du marché, est bafoué et d’autre part, le ruissellement des bénéfices annoncé pour la société demeure marginal.

Ce n’est pas l’économie de marché en elle-même qui est responsable mais bien cette nébuleuse politico-économique validée par des économistes, ayant réapproprié le message pourtant clairvoyant de Adam Smith et la complaisance du Corporate Media. Le marché devient moins défaillant quand le climat des affaires favorise la concurrence saine et ouverte. Les politiques gouvernementales doivent être résolument pro-marché. Hélas c’est la propension à être pro-business, dans le sens de favoriser disproportionnellement certains opérateurs économiques, qui prédomine.

Il existe beaucoup d’admirateurs de Singapour comme de la World Bank chez nous. Si seulement cette remarque de Lee Kuan Yew pouvait les interpeller : “The World Bank presents its findings in a bland and universalizable way that does not grapple with the real problems.”

Je voudrais ajouter le résumé cinglant de Peter Ronald de Souza dans l’excellent The Hindu, un vrai modèle pour le monde celui-ci, par rapport à ce qui afflige les pays comme Maurice : “Our development thinking has been outsourced to neo-liberal knowledge institutions, such as global consultancies, ratings agencies and investment banks. We can see this takeover of knowledge production in the area of economic policy, the triumph of the neo-liberal frame. Look at the key players of our economic policymaking. The World Bank has now given its stamp of approval to this trend. The recolonisation of the mind and the policy discourse is near complete.”

Alors sanzman ? Very tall order, comme vous le dites si bien.

* Plus de 95 Etats (avec plus de 5 milliards d’habitants) accordent aujourd’hui un droit d’accès à l’information, détenue par les organes publics. L’information a été qualifiée d’ « oxygène de la démocratie », essentielle pour la transparence, l’obligation de rendre des comptes et la bonne gouvernance. Cette exigence démocratique ne semble pas figurer parmi les préoccupations de nos hommes politiques, de quelque bord qu’ils soient. Faut-il sans doute continuer à mettre la pression sur les hommes politiques pour les amener à appliquer une telle disposition constitutionnelle. Peut-on compter sur les organes de la société civile pour réussir cela ?

Ashok Subron et ses amis nous donnent l’espoir en démontrant qu’avec de la persévérance et de la conviction, on peut faire bouger les choses. Même si, malheureusement, comme dans le cas de la déclaration ethnique, les politiciens peuvent en faire joujou. D’autres activistes ont démontré la capacité de mobilisation contre la carte biométrique ou le gilet de sécurité obligatoire.

Je pense donc que si les Mauriciens prennent conscience comment une Freedom of Information Act peut changer beaucoup d’éléments dans leur vie, et ce, même pas dans 100 jours, ils agiront. Une population bien, surtout mieux, informée est un rempart contre toutes formes de dérives. A l’ère d’Internet, ce serait ridicule de résister. Un encadrement légal pour la protection des whistleblowers devrait suivre.

D’autres priorités mériteraient autant d’attention et de mobilisation, comme par exemple : réclamer plus de pouvoir pour l’Independent Commission Against Corruption, l’Equal Opportunities Commission et le bureau de l’Audit, la promulgation d’une Political Donations Act, l’application des recommandations de la Truth and Justice Commission, la fin des incitations à la spéculation foncière et à la braderie de nos plages, une synergie entre tous les ministères dans le projet Maurice Ile Durable, plus de mordant de la part de la Competition Commission, l’adaptation des programmes scolaires aux traits de la Generation Y et des Digital Natives ; soutenir le vaillant gouverneur de la Bank of Mauritius dans sa démarche de contenir les forces anti-citoyennes.

* Il y a, d’un côté, la relance du ‘Stimulus Package’, et de l’autre côté, il y a les effets d’annonce : augmentation de la pension de vieillesse à Rs 5000 (un ‘Stimulus Package’, selon Vishnu Lutchmeenaraidoo, à l’intention des classes populaires), baisse du prix de l’essence et du diesel… Ces propositions soulèvent la question : Is it doable ? Et, par extension, si la classe politique actuelle est vraiment capable de relever les défis qui guettent le pays ?

Maurice est loin d’être un pays pauvre. C’est le manque total d’efficience dans l’utilisation de notre argent au niveau des services publics et l’accaparement excessif des ressources financières et foncières par quelques acteurs du marché qui déstabilisent l’économie d’abord et la société ensuite dans son ensemble.

Le Stimulus Package s’insère dans le mécanisme pro-business qui ruine le level playing field. En plus, on a vécu l’expérience, sans rien améliorer concrètement. Les mesures annoncées ne servent qu’à essayer de rectifier dans l’incohérence totale les gaffes antérieures et de rattraper les distorsions générées par l’absence chronique de réflexion stratégique.

Il y a quelques années, François Woo déclarait : « la dépréciation de la roupie fait désordre ». Je ne pense pas que Roland Maurel se fera prier pour se prononcer ouvertement en faveur d’une « démocratisation de l’économie » fondée sur un réel besoin d’équité, d’éthique et de vraie prise de risque.

On saura que nous sommes sur le point de sortir d’une crise de confiance et identitaire qui survit avec des réformettes et des feel good factor éphémères quand Dawood Rawat, Hector Espitalier-Noel, Tommy Ah-Teck, des éditorialistes du Corporate Media et les leaders des partis mainstream, entre autres, les rejoindront avec une déclaration et surtout un engagement tout aussi citoyen et visionnaire.

Toujours pas las de me répéter, je maintiens que l’amalgame qu’on fait avec le terme «secteur privé» exclut d’emblée toute possibilité de réflexion sérieuse sur les enjeux réels du pays.

Pourquoi ne pas parler du business en général et du Big Business pour faire le grand saut ? On peut y greffer la catégorie des rentiers très actifs aujourd’hui dans la course à la fourniture d’énergie verte, sans faire de distinction entre les traditionnels et les nouveaux. Il reste aussi à définir le terme PME car, dans l’imaginaire collectif, il se réfère surtout au micro-business. Quand on sait que les PME représentent la source principale d’emplois et d’innovation dans pratiquement toutes les économies du monde.

L’universalité de notre Etat-providence est appelée à être ajustée pour s’adapter. C’est évident. Mais je ne crois pas que le ciblage – dans un vide stratégique – va balancer nos comptes. Au contraire, il ne fera que perpétuer le tokenism, principale caractéristique de notre modèle de gouvernance. Il risque en plus d’envenimer le dialogue social.

Si on souhaite quand même aller de l’avant avec le ciblage, pourquoi ne pas commencer par un retrait volontaire des citoyens qui ne souhaiteraient pas en bénéficier ou par des revenus considérés comme très élevés à Maurice, disons à partir de MUR 100,000 ?

Pour ce qui est de l’essence et du diesel, évidemment une baisse de prix plus importante est long overdue. A croire que ce soient des manettes foirées qui ont remplacé l’Automatic Price Mechanism!

* Et la majorité de trois quarts, ardemment recherchée par l’alliance PTr-MMM… qu’en faites-vous ?

Nous devons nous réjouir que la route vers la 2e République semble parsemée de multiples embûches. Si elle aboutit malgré tout, j’imagine qu’on aurait alors touché le fond d’un monde surréaliste ou, tout simplement, de la bêtise !

 

 

* Published in print edition on 24 Ocotober 2014

Add a Comment

Your email address will not be published.